La guerre sans fin continue

mardi 22 septembre 2009, par Pierre Beaudet

Depuis l’élection de Barack Obama, les observateurs commentent l’effervescence qui agite les coulisses de la Maison Blanche et du Pentagone. Apparemment, le nouveau président essaye de réparer les dommages causés par les démarches irresponsables et imprudentes de l’ère Bush et recentre les ÉU autour d’une nouvelle série de politiques. La tâche sera ardue. En parallèle, de nombreuses personnes pensent que le déclin à long terme des ÉU est inévitable, en partie à cause de ses propres fractures internes et en partie à cause de l’essor de pouvoirs émergents comme le Brésil, la Russie l’Inde et la Chine (BRIC). Tout cela donne l’impression que les élites états-uniennes sont en plein désarroi. Est-ce le cas ?

Un déclin inévitable ?

Il est certain que ces tendances sont trop évidentes pour être niées. La réingénierie du Moyen-Orient par Bush et Cheney est morte. Les revers subis en Irak et en Afghanistan ne peuvent être niés. D’autres crises (en Palestine, en Somalie) démontrent la vulnérabilité des politiques états-uniennes. Dans le même temps, la crise de l’économie états-unienne révèle sa profonde fragilité, alors que des concurrents européens et asiatiques s’affirment de plus en plus. Il y a cependant divers problèmes ressortant de ces projections. Le premier défi est la réconciliation des « temporalités ». Pour l’instant et dans un avenir immédiat, les États-Unis demeureront la seule et unique super-puissance, ce qui leur donne des avantages considérables. Mais on peut se demander, que sont 20 ou 25 ans à l’échelle de l’histoire ? Peut-être plus problématique, c’est l’interprétation simpliste de la tendance actuelle, comme si la crise d’hégémonie des États-Unis menait inévitablement à leur chute et leur éventuel remplacement (par la Chine ou un autre groupe de pouvoirs alternatifs). C’est à mon avis prématuré ; davantage, c’est aussi risqué en terme d’analyse politique.

Leçons du passé

La récente évolution historique devrait nous rendre plus prudents. Dans les années 70, les États-Unis ont été battus au Viêt-Nam et plus tard dans de divers pays comme l’Iran, le Nicaragua et l’Angola. C’était aussi l’époque où sa maîtrise économique du monde a chuté sous le poids de concurrents européens, japonais et plus tard, est-asiatiques. Il y a eu beaucoup de théories à l’époque au sujet de la chute imminente de l’Empire États-unien. Toutefois, dans les années 80 et 90, les États-Unis ont absorbé le choc de la débâcle du Viêt-Nam et réorganisé leur priorités géopolitiques pour mettre en échec leur désormais pire ennemi du moment, l’Union Soviétique, ce à quoi ils sont parvenus à travers les guerres d’Afghanistan. Pour les pays du Sud, Washington a aussi restructuré sa contre-offensive avec les nouveaux instruments du monétarisme et des politiques d’ajustements structurels, redirigeant les gros flux financiers vers les ÉU, créant ainsi 2 décennies de prospérité. Bien sûr, cette « bulle » devait éclater à un certain moment (et peut-être que ce moment est-il arrivé ?), mais néanmoins, les ÉU ont récupéré beaucoup de leur hégémonie perdue, à tel point qu’une nouvelle posture arrogante se profila vers la fin des années 90 (le « projet du Nouveau siècle Américain »). Ce qui est peut-être une des raisons de la crise actuelle (« sur-confiance » à Washington). Mon point est relativement simple. Bien que l’Empire des ÉU ait été testé durement 30 ans auparavant, il a réussi sa sortie de crise de sorte à rester au sommet du monde, peut-être différemment, mais toujours puissamment. Conclusion : nous devrions être très prudents et ne pas sous-estimer les capacités de l’Empire à se sortir encore une fois, du pétrin actuel.

Objectifs stratégiques

Il y a beaucoup d’indices révélant maintenant ce que Bush était dans un certain sens honnête d’appeler la « guerre sans fin ». En effet, cette guerre sans fin, est nécessaire aux ÉU pour garder l’empire. La course effrénée aux ressources (le pétrole en particulier) explique beaucoup de choses, mais pas tout. Pour simplifier, il est fondamental pour les États-Unis de garder leur position de gendarme du monde, en restant la seule puissance militaire à pouvoir projeter leur force partout, n’importe quand. Davantage, ils doivent faire cela dans l’épicentre du monde d’aujourd’hui qui peut être défini en gros par l’ « Eurasie », avec l’Asie Centrale et le Moyen-Orient comme centre physique de cet espace. Éviter d’y intégrer la Chine et la Russie et dans une moindre mesure le reste de l’Asie et l’Europe est une priorité stratégique si l’empire américain peut freiner ses concurrents et surpasser ses profondes faiblesses internes. Entre-temps, les ÉU acquièrent de cette situation une sorte de « loyer » mondial, imposé ou accepté par ses concurrents et finalement payé par les peuples du monde.

La guerre sans fin n’était pas une erreur

En ce sens, l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan n’était pas une erreur. Bush, Cheney et leurs associés n’étaient pas simplement de nouveaux Docteur Folamour. Tout cela était rationnel et logique. Toutefois, les moyens qu’ils avaient conçus pour y parvenir n’étaient pas satisfaisants, comme cela a été indiqué très tôt dans le processus par les généraux du Pentagone. De plus, la synchronisation de l’offensive fut mélangée à diverses autres cibles et à l’incapacité de faire la part entre les ennemis réels et les imaginaires (les Palestiniens, l’Iran, la Corée du Nord, Hugo Chavez, etc.). À cause de ces tournures, le projet Bush a été tactiquement battu et cet échec est bien sûr très important. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire ! Aujourd’hui, à Washington, Obama dirige une nouvelle croisade menée par les généraux, ceux-là même qui étaient marginalisés durant la précédente administration. L’heure est venue, disent-ils, de devenir sérieux !

Nouvelles tactiques

Les généraux, qui n’ont jamais cru au mythe d’une guerre sans coût, savent que ça sera une bataille très longue et difficile. Ils ont besoin de s’engager sur le terrain comme l’ont démontré les ruées en Irak et en Afghanistan) Une des leçons de l’Irak est qu’il faut une occupation physique et une éradication de l’ennemi à la base qui ne peut subvenir que par un déplacement massif de populations. Les éléments principaux de la « nouvelle » guerre sans fin » sont :

• Des assassinats massifs de populations civiles (comme au Sri Lanka récemment et aujourd’hui au Pakistan). « Désolé, il n’y avait pas d’autre solution », les généraux diraient : vous devez éliminer l’eau pour attraper le poisson et oui, l’eau c’est la population. Cela ne se fait pas avec des drones, des bombes aériennes ni des missiles, mais par des soldats de terrain, tirant sur toute personne en vue. Conventions de Genève ou pas.
• Ce genre de guerre répugnante doit être menée à deux niveaux. Premièrement ce dont on a besoin c’est d’un commandement, un centre contrôle, dirigé bien sûr par les ÉU, utilisant sa puissance technologique, mais aussi ses hautement avancées et meurtrières unités spéciales, ultra coriaces et ultra équipées, qui sont de relativement petites forces de combat, capables de déstabiliser et tuer l’ennemi 24 heures sur 24. Deuxièmement, vous avez aussi besoin de la force physique sur le terrain pour passer au douloureux processus d’élimination massive. Cette partie est préférablement sous-traitée par des forces secondaires (les nouvelles armées locales mises en place en Afghanistan, en Irak, et même en Palestine ou la refonte de certaines anciennes armées, comme au Pakistan).
• Une fois que ce processus est en marche, la voie parallèle est ce qui pourrait être appelé le confinement, l’emprisonnement et l’encerclement. Sur ce point la Palestine est, bien entendu, le laboratoire. La population doit être mise dans des camps de concentration en plein air. Les meurtres ciblés de dirigeants, la destruction des structures municipales et politiques, le démantèlement de ce qu’il reste de règle de droit, la négligence des infrastructures et de l’administratif, sont la continuation de la guerre sans fin au niveau local.
• Le côté politique de ce confinement est évidemment la fragmentation communautaire, la réinvention ou l’exacerbation des différences sociales, ethniques ou culturelles, la création de deux, trois ou quatre enclaves ethniques, religieuses ou même sociales, chacun combattant son voisin. Sous vague couvert d’élections vaines et de “démocratie parlementaire”, le laboratoire de tout cela a été l’Irak, mais il n’est pas étendu dans beaucoup d’autres endroits.

La restructuration

Les assauts massifs et meurtriers dont nous avons récemment été les témoins au Liban, à Gaza, au Sri Lanka et en Afghanistan annoncent ce qui s’en vient. Néanmoins, pour les ÉU, le vrai test est toujours à venir car jusqu’à un certain point, ces batailles demeurent relativement petites. Les « vrais » confrontations, tels que planifiés par l’administration précédente, visent l’Iran, le Pakistan et peut-être même le Sud de l’Europe (le Caucase). Au final, le plan permettra de soumettre des alliés fragiles comme les Philippines, l’Égypte et plusieurs autres pays qui sont situés au sein de cet arc des crises entre l’Asie et l’Afrique. Les élites américaines qui ont mandaté Obama pour diriger le bateau sont ainsi devant d’énormes défis et ils doivent manœuvrer à différents niveaux. Ils doivent profiter de la crise financière pour restructurer massivement l’économie et la société en éliminant les toutes dernières traces du Keynesianisme et en pressant sur les classes moyennes et populaires pour relancer l’accumulation. Bien sûr, ce n’est pas aisé et la bataille en sera aussi une des idées. Obama n’a d’autre choix que de redéfinir la guerre des civilisations que les néoconservateurs avaient teinté de croisade chrétienne. La nouvelle guerre des civilisations, comme Obama l’a expliqué dans son discours au Caire sera un conflit entre le modernité libérale et les nationalismes conservateurs étroits. Les nations du monde doivent toujours décider, comme Bush l’avait dit en 2001, si elle sont avec « nous » ou contre « nous ».

L’empire

À un autre niveau, les Etats-Unis doivent aussi discipliner les alliés les plus proches ; l’Union Européenne, le Canada, le Japon et l’Australie qui pour des décennies ont déjà accepté d’être des partenaires « junior » de la triade tel que définie par Samir Amin. La réorganisation de la droite et de l’extrême droite européenne combinée à l’autodestruction de la social-démocratie est au cœur de cette stratégie. En même temps, maintenir les Nations Unies à bas niveau est tout aussi nécessaire pendant qu’est imposée l’OTAN comme l’agence multilatérale gèrant sérieusement les défis politiques et militaires, intégrant même les questions humanitaires et le développement. Le plan ne serait pas complet si les ÉU ne tentaient pas du même coup de contrôler et éventuellement discipliner les puissances émergeantes qui se mobilisent au sein du G20. Les BRIC et les autres puissances secondaires se voient offrir un morceau de la tarte s’ils acceptent de se subordonner et de contribuer à mettre en place un nouveau système international du travail ou la production est localisé au Sud au profit des classes dirigeantes locales et de façon plus importante, au profit de la classe technico-financière au Nord. Bien évidemment, toutes ces nouvelles puissances (à l’exception de la Chine - voir plus loin) sont ambigues, et balancent entre d’un côté leurs propres progrès et de l’autre, le sentiment de n’être qu’un petit maillon de la chaîne impérialiste.

Les dilemmes chinois

De par sa taille, son histoire et ses ressources, la Chine fait bande à part. Et à long terme, le vent tourne en sa faveur. Chaque année, les prédictions qui font de la Chine la nouvelle puissance économique du monde se font plus précises et plus importantes. Davantage, l’État chinois et la classe dirigeante apparaissent solides, au moins en comparaison bien que demeurent des pressions écologies, des dépendances commerciales sur les marchés d’exportation et beaucoup d’instabilités sociales à ses frontières notamment. Rien de facile.

Cependant, la Chine entreprend maintenant de se considérer comme une puissance mondiale. Elle sécurise ses ressources et ses marchés, mais par dessus tout, elle se mobilise pour se défendre devant les menaces réelles (pas imaginaires) de l’Empire. Bien sûr le réinvestissement militaires est impressionnant, mais cependant, pour encore plusieurs décades, l’écart entre la Chine est les ÉU demeurera très important. L’objectif est donc pour la Chine de gagner du temps, de reporter la confrontation et ainsi de proposer aux américains un compromis acceptable. On propose donc de ne pas bloquer les tentatives de l’Empire de consolider sont hégémonie tout en tentant de ralentir ses visées militaires comme cela fut récemment démontré dans les incroyables efforts chinois pour prévenir des assauts contre l’Iran et la Corée du Nord. À L’inverse, la Chine doit affronter les ÉU à plusieurs autres niveaux où son influence économique est en croissance, particulièrement en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette contradiction et le plus grand défi de ce temps.

Les forces contre l’hégémonie

La principale faiblesse analytique que nous voyons dans les cercles dirigeants demeure l’ignorance des fractures de classe. Les contradictions, tactiques ou stratégiques, au sein des élites ne font pas bande à part. Elles font partie d’une confrontation plus large impliquant tous les groupes sociaux, incluant les dominés. Vient un moment où la crise structurelle est hors contrôle et ou s’écroule éventuellement le système. Cela se produit non seulement parce que l’élite ne peut pas contrôler mais aussi parce que le peuple lui refuse ce contrôle (Trotsky). Dans ces rares moments de fractures apparaissent les possibilités de révolution.

Dans le même sens, les crises actuelles ne résultent pas seulement des contradictions inter-impérialistes ou des conflits entre l’empire et les puissances émergentes. Les paysans vietnamiens et angolais furent capables à leurs époques de paralyser la restructuration impérialiste. Les combattants de la résistance en Palestine, au Liban ou en Irak font la même chose aujourd’hui. Mais en soi, résister n’est pas suffisant. Les vietnamiens ont gagné car ils avaient un projet de société contre l’hégémonie qui a permis au peuple non seulement de s’opposer aux ÉU mais aussi de maintenir la résistance pour des décennies et, à même la guerre, de reconstruire leur société. De toutes évidence, cette capacité n’est pas présente maintenant au sein de divers mouvements anti-hégémonie américaine.

Ce qui nous intéresse donc, nous les forces démocratiques de gauches et les mouvements sociaux est de développer ces capacités ce qui est implicitement le mandat du Forum social mondial. En d’autres mots, il nous faut proposer des analyses franches et profondes des crises actuelles, en extirper les opportunités tant pour les élites dirigeantes que pour les mouvements sociaux et d’identifier, dans le camp des adversaires, les points faibles. Il nous faut multiplier les luttes en combinant des actions décisives à court terme et des changements structuraux à long terme.

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