En marge de la crise ukrainienne

La grande défaite de Vladimir Poutine

mercredi 22 décembre 2004, par Boris KAGARLITSKI

Sur les écrans de télévision russe, on a l’impression que la guerre froide est revenue. Et que les services de sécurité occidentaux sont en train d’organiser un coup d’état en Ukraine contre le candidat pro-Moscou Victor Yanukovitch. Le discours officiel est également que la « perte » de l’Ukraine serait un coup irrémédiable contre le rôle de la Russie comme « grande puissance ».

Qui fraude qui ?

Toujours selon les médias russes, Victor Yushchenko est responsable du détournement de l’élection. Mais on ne dit pas que l’Ukraine contrairement à la Russie est un État unitaire où toutes les administrations locales sont soumises au président Koutchma. Avant le deuxième tour des élections, le président avait changé les chefs de ces administrations dans les provinces où l’opposition était en train de gagner. D’une manière significative donc, les fraudes sont survenues dans l’Ouest comme dans l’Est. Ce qui ne veut pas tout du dire que l’opposition n’a pas elle-même commis de fraudes. Il semble au contraire qu’elle ait organisé une « contre-fraude » face à la fraude du gouvernement, avec les mêmes techniques (les gens qui votent à plusieurs reprises). Mais l’opposition avait évidemment moins de moyens que le gouvernement. Au bout de la ligne, le processus électoral a été totalement dénaturé. La victoire de Yanukovitch a été une victoire à la Pyrrhus, en perdant la légitimité morale et politique.

Est versus Ouest ?

La thèse habituelle qui présente l’opposition pro-Washington contre l’élite politique pro-Moscou, ne tient pas la route. Pas plus d’ailleurs que l’opposition irréductible entre l’Ouest ukrannienophone et l’Est russophone. Yushchenko est sans nul doute un politicien pro-Washington. Mais on peut dire la même chose des dirigeants actuels. C’est Koutchma qui avec Yanukovitch a envoyé des troupes ukrainiennes seconder l’occupation américaine en Irak. Des opposants au président, y inclus le Parti communiste, ont condamné cette participation de l’Ukraine, et ces mêmes partis refusent de prendre parti dans la présente confrontation. Il est également faux de diviser l’Ukraine sur une base linguistique. Kiev la capitale est la place forte de l’opposition, mais la langue qu’on entend le plus dans la rue est le russe. Parallèlement, des manifestations de masse ont lieu à Kharkov, que l’on considère comme le centre culturel russe de l’Ukraine. Les actions organisées par les autorités à Donetsk et d’autres cités industrielles rappellent les manœuvres de l’État soviétique, lorsque les gens étaient amenés aux manifestations par la force. Les porte-parole étaient surtout des fonctionnaires. En dépit de l’annonce de l’arrivée imminente de milliers de mineurs à Kiev pour confronter l’opposition, une poignée de gangsters de Donetsk est finalement arrivée sur place, avec quelques Cosaques. En réalité, les autorités ukrainiennes sont incapables de mobiliser un appui de masse. Ils ont peur des mineurs également. Aussi il n’existe pas de garantie que les patrons et les bureaucrates autour de Yanukovitch seraient capables de garder le contrôle.

Les erreurs du Kremlin

Depuis la fin de la guerre froide, la nouvelle Russie et le monde occidental partagent la même vision capitaliste du monde. La rivalité n’est plus entre l’OTAN et le bloc de l’Est, mais entre le bloc de l’euro et le bloc du dollar US. Le Kremlin tente de manoeuvrer entre Bruxelles et Washington, mais il le fait de façon maladroite. Comment dans ce contexte la Russie peut-elle prétendre « perdre » l’Ukraine dont elle a reconnu l’indépendance ? En agissant comme il l’a fait récemment, le kremlin risque de perdre l’influence qui lui reste au niveau politique, économique, culturel. Son interférence dans le processus électoral a été brutal et très mal perçu. Les discours de Poutine sur le sujet sont incohérents, car il prône l’agressivité, le compromis, la complaisance, tout cela en même temps. Les intérêts en jeu sont énormes. Les clans semi-criminels qui ont profité de la privatisation de l’industrie dans l’Est de l’Ukraine ont des liens étroits avec l’oligarchie et la bureaucratie à Moscou. Ils sont unis par des intérêts d’affaires, mais aussi par la peur de perdre leurs capacités de piller l’économie. Pour cela ils doivent maintenir leur contrôle sur le système politique. Le capital russe est en expansion en Ukraine. Des discussions sont en cours pour le rachat des télécoms, de la sidérurgie et des brasseries nationales. Les clans de Donetsk qui sont derrière Yanukovitch doivent garder le pouvoir. Mais Ça regarde mal pour ces clans. Et aussi pour Poutine, qui, quel que soit le résultat de l’élection, sera probablement un grand perdant de toute cette aventure ukrainienne.


* Kagarlitski est un essayiste et chercheur à Moscou.

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