Journal des Alternatives

La fin des illusions

Michel WARSCHAWSKI, 4 avril 2006

Je ne le cacherai pas : l’image d’Ahmad Saadat en sous-vêtements et les bras levés devant des dizaines de chaînes de télévision m’a personnellement mis en rage. Entre autres parce qu’il s’agit d’un dirigeant politique aimé et respecté, récemment élu au Parlement palestinien. Parce qu’il s’agit du secrétaire général du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Mais surtout parce qu’Abu Ghassan, comme l’appellent ses camarades, est un ami qui m’est cher. Il était détenu dans la prison palestinienne de Jéricho à la suite d’un accord signé et garanti par les USA et la Grande-Bretagne, pour avoir, dit-on, donné l’ordre de liquider Rehavam Zeevi. Comme l’écrit si bien Uri Avneri, la liquidation de Zeevi était une « exécution extrajudiciaire » non pas du « ministre du Tourisme israélien » comme l’écrit la presse européenne, mais d’un criminel de guerre qui prônait l’expulsion des Palestiniens de ce qui leur restait de terre (son parti s’est longtemps appelé le Parti du Transfert), et qui avait voté, au sein du cabinet israélien, l’assassinat du secrétaire général du FPLP, Abu Ali Mustapha.

Rappeler le contexte de la détention d’Abou Ghassan me semble important, à un moment où l’on parle en boucle de « l’assassin du ministre israélien du Tourisme ». La volonté d’humilier Ahmad Saadat a certainement été sans effet sur ce dirigeant connu dans tous les territoires occupés pour sa modestie et son intégrité, mais elle blesse à vif le cœur de tous les Palestiniens et Palestiniennes, et ses conséquences se feront sentir dans un avenir proche.

Si le premier ministre israélien par intérim, Ehoud Olmert, avait voulu achever le peu d’autorité qui restait à l’Autorité palestinienne aux yeux des résidents des territoires occupés, il ne s’y serait pas pris autrement : attaquer le tout dernier symbole du multilatéralisme et fouler aux pieds le dernier accord signé entre Israël, l’Autorité palestinienne et les USA. Ce qu’il y a de minable dans l’attaque de la prison de Jéricho et l’enlèvement de ses détenus (et gardiens), c’est qu’elle ne répondait même pas à un plan politique global, mais à des considérations purement électorales. Il fallait endiguer un léger tassement des intentions de vote pour le parti du premier ministre par intérim en se donnant une image de marque guerrière à très bon marché et sans prendre le risque d’une aggravation de la situation générale dont le public israélien ne veut en aucun cas. L’opération a été couronnée de succès et Olmert a gagné quatre points dans les sondages. Et après ?

Sur bien des aspects, l’enlèvement d’Ahmad Saadat et de ses camarades, et leur incarcération en Israël, signifient pour la majorité des Palestiniens la fin des illusions. L’appel lancé par des personnalités du Fatah et des militants du monde politique palestinien à l’autodissolution de l’Autorité palestinienne et à la démission du président indique à quel point la population comprend que tout le processus d’Oslo est enterré. Ce qui devait remplacer la confrontation armée par le dialogue politique a laissé la place à une brutalité des forces occupantes inégalée depuis trente-huit ans. Un processus qu’on disait basé sur la négociation et la réciprocité a été remplacé par l’unilatéralisme.

Salués par la communauté internationale, les accords signés entre Israël et les Palestiniens sont violés, y compris par cette même communauté internationale. C’est d’ailleurs cette collusion entre Israël et ses alliés étasuniens et britanniques dans l’agression de Jéricho qui a le plus choqué les Palestiniens. Les illusions qu’ils avaient perdues concernant les divers gouvernements israéliens n’avaient pas totalement disparues vis-à-vis des grandes et moyennes puissances, dont on attendait, tôt ou tard, un nouvel engagement dans une éventuelle tentative de résoudre le conflit. La complicité honteuse des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans le raid électoral d’Ehoud Olmert a, semble-t-il, définitivement dessillé les yeux des Palestiniens.


Michel Warschawski est journaliste israélien et fondateur du Alternative Information Center à Jérusalem