Journal des Alternatives

La face cachée de la bouteille

Eza PAVENTI, 2 novembre 2002

Depuis la fin de l’apartheid, le vin sud-africain a fait son entrée sur les tablettes de la SAQ. Il est bon . Il est peu cher. Mais il est souvent fabriqué à des coûts exorbitants pour les femmes qui travaillent dans les fermes dans des conditions misérables.

Auntie Evie, comme on la surnomme ici, marche calmement parmi les vignes. Elle ne paraît pas ébranlée par un paysage qui pourrait évoquer de mauvais souvenirs. Sa vie, elle l’a passée dans une ferme. Enfant abusée par un père qui gagnait un salaire minable, elle a commencé à travailler à 15 ans dans des conditions difficiles. Il n’y avait pas d’eau courante, pas d’électricité et aucune sécurité d’emploi pour les travailleurs de la ferme à l’époque. Sa vie adulte a été marquée par de nombreuses crises d’asthme provoquées par la poussière des vignobles. Et il y a deux ans, elle a assisté en direct à l’accident qui a conduit à la mort sa fille de 27 ans, écrasée par un véhicule motorisé.

Je suis assez forte

C’est à ce moment que le groupe Women on Farm Project (WFP) est entré en contact avec elle. Créé afin d’offrir un soutien économique, législatif et psychologique aux femmes qui travaillent dans les fermes, WFP a organisé le transport de la fille et de la mère à l’hôpital. Lorsque son enfant est décédée, Auntie Evie a pu bénéficier d’une aide psychologique et financière pour organiser les funérailles. Depuis, elle a décidé de s’engager au sein du groupe, souvent débordé devant les nombreux cas d’abus de femmes dans les fermes. Leur slogan illustre avec justesse la situation : « I am strong enough to survive abuse » (Je suis assez forte pour passer à travers les abus).

« La situation des femmes qui travaillent sur les fermes est beaucoup plus précaire que celle des hommes », explique la présidente du groupe Women on Farm Project, Rita Edwood. « Les conditions économiques et sociales des femmes font d’elles des personnes entièrement dépendantes des hommes. Du point de vue de l’employeur, les femmes sont considérées comme des extensions des travailleurs masculins. Bien souvent, on ne leur offre du travail que si elles sont la compagne d’un homme. » La militante ajoute que les femmes sont généralement employées pour effectuer des travaux saisonniers. Leur salaire dépend alors des conditions climatiques. De plus, à la ferme, la maison du travailleur est fournie par l’employeur. C’est à l’homme qu’on attribue la demeure et non à la femme. « Après la mort de son mari, une femme est venue nous voir parce que le propriétaire de la ferme la mise dehors. Elle n’avait nulle part où aller. Sans mari, elle ne valait plus rien », raconte Rita Edwood. Dans d’autres cas, des femmes se font battre ou abuser par leur mari, mais elles n’osent pas les dénoncer de peur de perdre leur demeure et leur source de revenu.

Suite d’abus

« J’ai eu de la chance. J’ai un bon mari. Pour mon amie Mary, la situation est différente. Son mari abuse de l’alcool et des drogues. Lorsqu’il est en état d’ébriété, il la bat », rapporte Auntie Evie. L’alcoolisme est un des problèmes récurrents. Aujourd’hui, il existe encore des employeurs qui payent en partie leurs travailleurs avec des bouteilles de vin. De leur côté, bien des femmes paient la note à leur façon. Les cas de viols et d’abus sont fréquents, mais peu connus à cause de l’isolement. Les femmes sont non seulement susceptibles de se faire abuser par leur mari, mais également par leur employeur. « Nous avons traité le cas d’une femme qui a été battue par son employeur. Celui-ci avait déjà la réputation de maltraiter ses employés, mais personne n’osait le dénoncer. Cette femme a eu le courage de le faire. Il a été condamné. Il a tout simplement payé sa caution et il a repris ses vieilles habitudes », explique Mme Edwood.

« Il y a encore beaucoup de failles dans le système », selon la présidente de WFP. Elle avance qu’il faut d’abord changer les mentalités pour améliorer les conditions de vie des femmes. En ce sens, le travail sur le terrain est très important. Depuis l’année de la création de Women on Farm Project, en 1997, le groupe a réussi à implanter des comités constitués de femmes dans les fermes. Ces comités veillent au bien-être des membres de la communauté. Si une femme éprouve un problème, elle sait qu’elle peut se référer au comité qui la soutiendra. WFP organise aussi des ateliers afin de mettre les femmes au courant de leurs droits. Ces activités poursuivent le même objectif : rendre les femmes plus aptes à se sortir d’une situation abusive. « La prochaine étape, c’est de faire changer la législation », estime Rita Edwood, qui milite actuellement pour faire passer un projet de loi promouvant l’équité salariale dans les fermes.


Reportage réalisé en Afrique du Sud, dans le cadre d’un stage « Médias alternatifs » organisé par Alternatives.