Bolivie

La coca est là pour rester

jeudi 29 mars 2007, par Louis Jean

En Bolivie et dans les Andes, la feuille de coca fait partie de la vie de tous les jours, un peu comme le café en Occident. Mais plus au Nord, on continue de l’associer à son puissant dérivé, la cocaïne. Au point où la question est devenue un sujet de friction international.

Depuis six heures du matin, la soixantaine de soldats du peloton Amarillo patrouillent dans une région reculée du Chapare, à la recherche de plantations de coca. Il est près de midi lorsqu’ils découvrent finalement une petite parcelle de terre sur laquelle pousse le fameux arbuste, qui sert de matière première à la cocaïne. Sur l’ordre du caporal Chambi, qui dirige le peloton, les soldats se mettent aussitôt à arracher chaque petite pousse avec acharnement. Tout cela, alors même qu’ils mâchent... de la coca, la plante qu’ils sont justement en train d’éradiquer.

La situation des soldats illustre le dilemme devant lequel se trouvent les Boliviens. D’un côté, la feuille de coca joue un rôle central dans la culture locale. On l’utilise depuis des millénaires à des fins alimentaires, médicales, rituelles et sociales. D’un autre côté, le pays a besoin du support économique des Etats-Unis. Et celui-ci est conditionnel au respect de la politique d’éradication prévue dans leur ambitieux programme de lutte contre la drogue.

Depuis 1988, le gouvernement bolivien tolère la production d’une certaine quantité de coca, destinée à la mastication et à l’usage traditionnel. Mais au-delà de ce quota national, l’armée éradique des champs entiers, comme vient de l’apprendre à ses dépens Gregorio Udaeta, le petit producteur du Chapare dont les soldats s’affairent à détruire la récolte. « On a besoin de la coca parce que rien d’autre ne pousse dans cette terre, proteste-t-il. Il n’y a aucune autre plante qui puisse me donner un revenu pour faire vivre ma famille. »

Rien à faire. En 10 minutes, le vieil homme vient de perdre les trois quarts de son revenu annuel.

Dans une région comme celle du Chapare, la coca est avant tout une histoire de survivance. Le territoire, situé au centre du pays, a été peuplé par des gens qui, comme Gregorio Udaeta, se sont retrouvés sans emploi après la chute du prix de l’étain et la privatisation des entreprises d’État, au cours des années 1980. Confrontés à un sol peu fertile, en quête d’un revenu immédiat, plusieurs cultivateurs se sont tournés vers la coca. La plante était idéale. Contrairement aux arbres fruitiers, elle produisait une récolte dès la première année. La coca possédait aussi l’avantage de fournir trois récoltes par an. Sans compter qu’on pouvait la transporter assez facilement.

Reste que le principal attrait de la coca demeure son prix de vente. En raison de la demande élevée et du contrôle de la production, une livre de feuille de coca se vend environ 20 bolivianos (3 $) dans les marchés locaux. En comparaison, une livre de banane rapporte rarement plus que 50 centavos (7 cents). Voilà qui explique pourquoi, même si notre Gregorio Udaeta possédait une bananeraie de deux hectares, soit environ la superficie de quatre terrains de football américain, il tirait la majorité de son revenu d’une plantation de coca de la taille d’une patinoire de hockey.

Les vertus de la coca

En Bolivie, le parfum caractéristique de la coca flotte un peu partout dans les maisons et dans les marchés. Les habitants l’ont totalement intégrée à leur mode de vie. Ils lui attribuent aussi de multiples vertus. « La coca aide mes hommes à travailler plus fort et elle leur permet de travailler plus longtemps », explique le caporal Chambi. « Et lorsque tu reviens à la maison avec un sac de coca, ta femme est contente, ajoute-t-il à la blague. Ça te permet d’accomplir ta mission. »

N’en déplaise au caporal Chambi, les vertus aphrodisiaques de la coca restent à prouver. Mais plusieurs des propriétés attribuées à la plante reposent sur des bases scientifiques. L’étude la plus exhaustive sur le sujet, réalisée par une équipe franco-bolivienne et publiée dans le Journal of Physiology en 1995, rapporte plusieurs effets positifs pour les « mastiqueurs ». Par exemple, en raison d’une augmentation du taux d’adrénaline dans le sang, ces derniers tolèrent mieux la fatigue et ils peuvent travailler plus longtemps. L’étude indique également que la coca permet de tolérer davantage la faim, le froid et le manque d’oxygène en altitude.

En Bolivie, les étudiants et les chauffeurs de taxi utilisent d’abord la coca pour vaincre la fatigue, un peu comme nous le faisons avec le café. Mais à l’échelle mondiale, la coca n’est pas à la veille de remplacer le café. Depuis 1961, la plante sacrée des Incas est considérée comme un stupéfiant par le Bureau des Nations unies contre la drogue et le crime, au même titre que l’héroïne. En Occident, on l’associe immanquablement à la cocaïne, son puissant dérivé. Tout cela même si la feuille de coca ne contient que de très faibles quantités de l’alcaloïde cocaïne, l’élément qu’on extrait pour produire la drogue.

Dans les faits, une chique de 12 grammes de coca permet d’ingérer l’équivalent de 60 mg de cocaïne. Mais comme l’absorption est très lente, l’effet sur le corps est assez limité. L’euphorie recherchée par les cocaïnomanes ne se produit pas, selon Hilde Spielvoguel, principale auteure de l’étude publiée dans le Journal of Physiology. « C’est dommage qu’il y ait tant de désinformation à propos de la coca. Dans les études que nous avons faites, nous n’avons rien trouvé de dangereux [...] La coca n’est pas plus une drogue que le café. L’effet de la coca est même très semblable à celui du café, mais sans produire de l’acide dans l’estomac », explique-t-elle.

De la coca à la présidence

On le devinera, la lutte contre la drogue menée par Washington, depuis les années 1980, n’est pas très populaire en Bolivie. Même le caporal Chambi, dont le travail consiste à détruire des plantations de coca, semble avoir des réserves. « S’il y a de la demande pour la cocaïne, il y aura toujours de l’offre. Et la demande, elle ne vient pas d’ici. Les Boliviens ne consomment pas la cocaïne », dit-il.

En attendant la suite, la lutte contre la drogue a fait naître l’un des mouvements politiques les plus puissants en Bolivie : les cocaleros. Organisés autour d’une structure syndicale héritée de l’époque minière, ces producteurs de coca ont orchestré plusieurs révoltes populaires. Au point d’être en partie responsables de la démission de cinq présidents boliviens au cours des six dernières années.

Faut-il s’en étonner ? L’actuel président, Evo Morales, est lui-même un ancien cocalero. Tabassé, emprisonné et qualifié de narco-terroriste par Washington, Morales a continué à lutter pour la reconnaissance de la coca. Il est vite devenu le chef de file du mouvement. En 2001 à Cochabamba, il a entrepris une marche de 384 km vers la capitale, devant des milliers de manifestants qui scandaient : « Vive la coca, mort aux Yankees ». Cinq ans plus tard, en décembre 2005, dans un revirement de situation totalement inattendu, le même Evo Morales a remporté les élections nationales. Avec 53,7 % des suffrages !

Devenu président, Morales a dû adapter quelque peu son discours. Il mène aujourd’hui une campagne internationale pour la décriminalisation de la coca sous la bannière : « oui à la coca, non à la cocaïne ». Autrement dit, il tente de convaincre le monde que la coca n’est pas de la cocaïne, tout comme le raisin n’est pas du vin. L’enjeu n’est pas négligeable. Une éventuelle reconnaissance internationale permettrait à la Bolivie d’industrialiser et d’exporter plusieurs produits à base de coca, comme des boissons énergisantes, du thé, de la farine et des cosmétiques.

« Nous exportons déjà à Cuba et au Venezuela » nous dit le porte-parole de la présidence, Alex Contreras. « Et nous comptons bientôt élargir notre marché à la Chine et à l’Afrique du Sud, qui sont particulièrement intéressées », ajoute-t-il. Selon lui, l’industrialisation de la coca s’inscrit même dans la nouvelle stratégie de lutte contre la drogue du gouvernement Morales. « L’industrialisation utilisera les excédents de coca, qui n’iront plus au narcotrafic », explique-t-il.

Pour mener à bien son projet, le président Morales a fait passer le quota national de coca de 12 000 à 20 000 hectares, en décembre dernier. Du même coup, il a légitimé la production de milliers de paysans qui, comme Gregorio Udaeta, étaient jusqu’alors considérés comme des narcotrafiquants.

Il n’empêche. La Bolivie a un long chemin à parcourir pour rallier les États-Unis à cette nouvelle stratégie. Depuis l’annonce de l’augmentation du quota de coca, en guise de représailles, les États-Unis ont réduit leur aide à la Bolivie pour le contrôle de la drogue de 25 %. Un dur coup pour l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud, qui est aussi l’un des plus grands bénéficiaires per capita de l’aide américaine au monde.

Le président Morales se retrouve donc coincé entre la volonté de Washington et les revendications du mouvement cocalero, qu’il dirige encore. Jusqu’à maintenant, il a réussi à convaincre les syndicats d’éradiquer une certaine quantité de coca, espérant ainsi pouvoir sauver les liens commerciaux privilégiés avec les États-Unis. On estime que le commerce avec le partenaire américain assure un emploi à environ 100 000 Boliviens, en plus de permettre l’exportation de produits d’une valeur de 300 millions de dollars.

Mais revenons à la plantation de notre Gregorio Udaeta, où les soldats du caporal Chambi ont achevé la destruction de la récolte de coca. Tout s’est passé dans le calme. Même que le caporal ne cache pas sa satisfaction. « Avant, c’était des commandos [qui détruisaient les plantations], explique le caporal. Nous étions masqués et il y avait souvent des confrontations violentes avec les paysans. »

Comble de l’ironie, au moment où les soldats s’apprêtent à partir, Gregorio Udaeta leur tend un petit sac de coca, selon le rituel d’usage en Bolivie. Ce geste est central à toute une culture : on le fait par fraternité - comme les Occidentaux s’offrent un verre - mais aussi pour communier avec les ancêtres et la Pachamama, la Terre mère. Pour les soldats, qui viennent pourtant de détruire la plantation de coca du vieil homme, il ne saurait être question de refuser.


Cet article a été réalisé avec le soutien financier de l’ACDI.

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