La clé dans la porte

mercredi 24 mars 2004, par Francesca WALTZING

Au cours des deux dernières années, les fermetures d’usines, les pertes d’emplois et les conflits se sont succédés au Sagnenay-Lac-St-Jean. Le 10 mars, 3 000 personnes marchaient solidairement aux côtés des travailleurs de l’usine Abitibi-Consolidated de Port-Alfred, mis à pied en décembre. Ils ont exprimé leur désaccord avec les politiques néolibérales qui concentrent les richesses dans les grands centres et dépouillent les régions. Résolument décidés à ne pas se laisser appauvrir davantage, les habitants de cette région - qui détient le plus haut taux de chômage au Canada - proposent des solutions et réclament l’attention des élus.

Le Saguenay-Lac-St-Jean a perdu 5 000 emplois au cours des 12 derniers mois. En 2002, la fermeture de l’usine de transformation de lait Agropur a soulevé les protestations contre le transfert des quotas privés achetés aux agriculteurs vers une autre région. En 2003, la Coop Laterrière, qui employait 400 personnes, a fermé. Une conséquence directe de la crise du bois d’œuvre de 2002 selon Mishell Potvin, délégué régional de la FTQ, qui évalue à 3 000 les emplois perdus dans la région à cause de cette surtaxe de 29 %.

La fermeture « indéterminée » de l’usine de pâtes et papier de Port-Alfred a provoqué la mise à pied de 640 travailleurs, menaçant trois fois plus d’emplois indirects. La multinationale Abitibi-Consolidated invoque la baisse de la demande du papier journal sur le marché mondial et la hausse des coûts de production. Par conséquent, la compagnie choisit de concentrer ses activités dans des secteurs plus rentables en Asie. Puisque les investissements dans la modernisation des usines plus anciennes sont nuls - la compagnie doit maximiser les profits de ses actionnaires dont elle est redevable - l’usine de Port-Alfred a été déclassée pour se retrouver dernière en lice à la suite des fusions. Abitibi-Consolidated est le plus gros producteur de papier journal au monde et le deuxième plus important employeur dans le secteur industriel au Québec.

Le plan de relance élaboré par un comité formé notamment de travailleurs, d’élus municipaux et de représentants syndicaux, comporte différentes possibilités. L’investissement minimum nécessaire à la modernisation de l’usine est évalué à 80 millions. Le maire de la ville de Saguenay en est un fervent défenseur, tout comme Laval Perron, président du Syndicat des employés des pâtes et papier de Port-Alfred (SPPPA), qui a prévenu la compagnie que le plan se réalisera, « avec ou sans Abitibi-Consol ! »

La multinationale consomme 3,5 millions de mètres cubes de bois par année, qui se vendent 70 dollars le mètre cube. Une des façons pour le gouvernement de faire pression sur Abitibi-Consol est d’utiliser son pouvoir législatif sur l’attribution des CAAF (contrat d’approvisionnement et d’aménagement de la forêt) et de délimiter le territoire de coupe. Sylvain Parent, de la Fédération des travailleurs-euses du papier et de la forêt (FTPF), explique d’ailleurs que ce dossier revêt maintenant un caractère social, ce qui force le gouvernement à agir face à Abitibi-Consolidated : « Il faut se rappeler que notre pouvoir de négociation se trouve dans le fait que les ressources naturelles qui servent à la production de la richesse des multinationales nous appartiennent » et que ce sont des conséquences de la concentration des marchés, phénomène relié à la mondialisation.

Occupation d’usine à Arvida

Annoncée en janvier, la fermeture des cuves Söderberg de l’usine d’Alcan à Arvida, qui touchent directement 560 travailleurs, arrive 10 ans plus tôt que prévu selon les ententes entre Alcan et le Syndicat national des employés d’Alcan Arvida (SNEAA). Ce laps de temps devait permettre à Alcan de développer le secteur secondaire et tertiaire, par le biais d’industries de transformation moins polluantes, afin de maintenir l’activité économique de la région. La compagnie Alcan-Aluminium Canada est le principal producteur mondial d’aluminium.
Devant le non-respect de cette entente, les 2 500 travailleurs ont décidé de maintenir les opérations de l’usine en assumant eux-mêmes l’approvisionnement, la gestion, la production et la sécurité au travail. L’occupation de 19 jours a pris fin à la suite d’une injonction forçant le déclenchement du processus de fermeture des cuves.

« On demande le droit à un avenir décent, à faire travailler notre monde ! » clame Claude Patry, président du SNEAA. L’enjeu est de taille : on estime par exemple à 49 par semaine le nombre de jeunes qui sont contraints de quitter la région, faute de travail. Les travailleurs d’Alcan promettent une bataille féroce lors des négociations avec la multinationale mais somment également le pouvoir politique et Hydro-Québec de prendre leurs responsabilités dans ce dossier.
L’enjeu central demeure les 200 mégawatts économisés par Alcan à la suite de la fermeture des cuves. L’usine Alcan d’Arvida consomme 350 mégawatts. La majeure partie de cette énergie est produite par les barrages hydro-électriques cédés à Alcan lors de la nationalisation de l’électricité, en 1963. Le syndicat et les différents intervenants locaux veulent que les mégawatts économisés demeurent dans la région pour servir aux futures industries de transformation. « Alcan a été mis au monde à Arvida et à Shawinigan [...] Ils ont pollué nos terres, ils ont pris l’eau de nos rivières. S’ils pensent qu’on va les laisser s’en aller sans assumer leurs redevances... On ne les lâchera pas ! » Claude Patry exprime ainsi la colère et la détermination des gens de la région.

Contre deux empires

Les travailleurs et la population de Saguenay-Lac-St-Jean sont confrontés présentement aux deux plus grandes multinationales canadiennes. Ils se battent pour maintenir ces industries qui rencontrent maintenant les normes environnementales imposées et respectent plus qu’avant les conditions de santé et de sécurité au travail. Ce qui n’est vraisemblablement pas le cas en Asie. « Ces améliorations ont été gagnées à force de luttes sociales et ouvrières » rappelle Jeannot Boivin, un des travailleurs qui a participé à l’occupation de l’usine d’Arvida.

Le cœur du débat demeure la redistribution des richesses et la préservation des ressources naturelles. Alors qu’un citoyen ordinaire paie à Hydro-Québec 6,02 cents du kilowattheure, des compagnies comme Alouette (une aluminerie de Sept-Îles) paie 3,7 cents. Alcan, avec ses barrages, produit 62 % de ses besoins en électricité. Abitibi-Consolidated quant à elle, administre huit centrales, également sauvées de la nationalisation. Elle compte pour 25 % de la consommation totale d’hydro-électricité au Québec.

Alain Proulx, de la Fédération des syndicats secteur aluminium (FSSA), fait remarquer que ces compagnies « loin d’avoir contribué au développement économique du Québec, l’ont plutôt étouffé en monopolisant l’ensemble des activités économiques des régions ». Le Saguenay-Lac-St-Jean réclame maintenant une relance économique équitable de même qu’un développement régional durable, respectueux des individus et de l’environnement.


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