La banalité du mal

mercredi 12 mai 2004, par Pierre BEAUDET

Devant les divers reportages et même dans le rapport officiel préparé pour le Congrès américain par le général Antonio M. Taguba, l’opinion publique ne peut qu’être saisie d’effroi devant l’ampleur de l’utilisation de la torture (que les médias appellent des « sévices »), et qui est déployée sous ses différentes formes contre les détenus irakiens, notamment à la prison de Abu Ghraib. Il est de plus en plus évident qu’il y a là un « système », voire une routine un « protocole » habituel de l’armée américaine en Irak. Mais plus inquiétant encore est le fait que ce « protocole » n’est ni nouveau ni exclusif à l’Irak.

Les Etats-Unis à la rescousse des dictatures

L’utilisation des techniques « modernes » de torture comme les chocs électriques et les drogues hallucinogènes font partie de cette « banalité du mal » depuis longtemps expliquée par Hanna Arendt. Dans les années 1960-70 en Amérique du Sud par exemple, des conseillers américains ont « aidé » les dictatures en place en Uruguay, en Argentine, au Brésil, à mettre en place ces nouvelles méthodes. Durant la guerre au Vietnam, l’armée américaine avait imposé un vaste programme pour »obtenir l’information » des détenus vietnamiens « par tous les moyens nécessaires ». Des dizaines de milliers de personnes furent torturées et assassinées.

En Amérique centrale dans les années 1980, de graves violations aux droits humains furent imposées aux populations locales par des militaires et des paramilitaires formés par les Etats-Unis. De 1981 à 1985 au Honduras notamment, l’ambassadeur américaine John Negroponte (celui-là même qui vient d’être nommé par Washington comme le nouveau chef de l’occupation américaine en Irak) fut le chef d’orchestre du soutien aux « contras » et à l’armée hondurienne, responsable de milliers de victimes civiles. L’action du fameux « bataillon 316 », personnellement supervisé par Negroponte, a été bien documentée : massacres de femmes et d’enfants, viols et tortures, assassinats de leaders paysans, de prêtres et de religieuses, etc.

Plus récemment, l’utilisation de la torture par les forces armées américaines a été documentée en Afghanistan. Peu après la reddition des Talibans, plusieurs milliers de soldats afghans furent appréhendés à Kunduz et tués (par suffocation et coups) lors de leur transport vers la prison de Shebarghan. Des militaires américains étaient sur place bien que l’exécution en question ait été commise par des miliciens de l’« Alliance du Nord », alliée aux Etats-Unis. (Le tout a été rendu public par le magazine Newsweek le 26 août 2002).

La torture « made in USA »

Malheureusement pour les citoyens américains, l’utilisation de la torture n’est pas seulement répandue en Amérique centrale ou en Irak. Selon Amnistie Internationale, le problème est que la torture est largement utilisée aux États-Unis mêmes. Le comité des Nations Unis contre la torture a bien documenté l’impact et l’ampleur des techniques de « contrôle » (bâtons électriques, isolement, coups à répétition) utilisées contre les détenus et prisonniers dans les établissements américains. D’après Human Rights Watch, plus de 20% des emprisonnés américains affirment avoir subi divers « sévices » dont le viol. Les exactions quotidiennes commises par la police dans plusieurs villes dont Los Angeles et Chigago sont évidemment bien connues, notamment contre les Noirs, les immigrants, les réfugiés.

Bush n’est pas Hitler, mais ...

La comparaison qu’on fait de plus en plus entre les Etats-Unis d’aujourd’hui et l’Allemagne hitlérienne est certes abusive. De toute évidence, on a aux États-Unis d’importants contrepoids, des forces d’opposition, des groupes de pression, des médias indépendants. Il faut cependant beaucoup de courage pour résister à la pression du milieu ambiant. Dans les universités par exemple, les opposants à la guerre sont régulièrement menacés et intimidés. Le battage publicitaire orchestré par certains grands réseaux de télévision (notamment la chaîne Fox) aboutit à de véritables appels aux meurtres contre les dissidents.

Au-delà d’un certain nombre de menaces contre les libertés, il faut comprendre que le noyau dur de la politique de l’administration Bush consiste à imaginer le monde comme un territoire à « conquérir ». Dans un fameux document publié dans les années 1990 (The New American Century), les néoconservateurs américains, à l’époque dans l’opposition, préconisaient une « guerre sans fin » et une « réingénierie » du monde, sous contrôle américain. Les ennemis « à abattre », dans cette perspective, ne sont pas seulement les « États voyous » comme l’Irak ou la Corée du Nord, mais l’Union européenne, la France, la Russie, la Chine, voire l’ONU qui bloque, selon les néoconservateurs l’hégémonie totale des États-Unis. Les conséquences de cette politique, aujourd’hui mise en oeuvre par l’administration Bush, sont énormes et aboutissent dans les faits à une « israélisation » de la politique américaine, d’où les affrontements sans fin, le non-respect de la Convention de Genève et des autres instruments de la légalité internationale, l’utilisation « légale » ou illégale de la torture, les détentions sans procès et la suspension des libertés civiles fondamentales.

Jusqu’où cela ira, personne ne peut le dire encore. L’élection présidentielle de novembre prochain pourrait être un point tournant. Chose certaine, tout le monde, y compris le peuple américain, a intérêt à stopper cette dérive.


L’auteur est directeur d’Alternatives.

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