La Tunisie ou l’envers du décor

mardi 26 avril 2005, par Alexandra GILBERT

Alors que le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) se tiendra à Tunis en novembre 2005, le gouvernement de Ben Ali resserre l’étau sur les internautes et les groupes de défense des droits. Imen Derouiche, militante pour les droits humains, invitée au Québec par la section francophone d’Amnistie internationale, nous parle de la Tunisie.

Imen Derouiche a bien connu les prisons tunisiennes. À 24 ans, alors militante syndicale, elle se bat pour l’expulsion de la police universitaire, qui contrôle les allées et venues des étudiants. À la suite d’une grève pacifique, elle est arrêtée, puis emprisonnée avec 17 collègues. En Tunisie, il y a un « décor démocratique, alimenté par la mise en scène de syndicats et d’ONG. On tolère leur existence, sans plus ».

Dans un bâtiment situé au centre de Tunis, connu des tunisiens et bien à la vue des touristes, elle est torturée et violée : « Ici, la torture est institutionnalisée. C’est une arme pour contrôler le peuple. » Après un an et quatre mois d’emprisonnement, dans le cadre d’un procès inique, on l’accuse d’être liée au Parti communiste tunisien. Au cours de ce procès, elle reconnaîtra un de ses agresseurs et dénoncera les viols dont elle a été victime. Une prise de parole qui fait mal à tous les échelons de la société et qui donnera lieu à des représailles contre ses proches.

Les pressions internationales mèneront à sa libération deux mois plus tard. Si en prison Imen s’est battue pour le droit à poursuivre ses études - elle obtiendra sa maîtrise en prison -, à sa sortie, elle n’aura de cesse de dénoncer l’hypocrisie du gouvernement. Elle amorce une tournée européenne, parrainée par Amnistie. C’est le militantisme qu’elle découvre en Europe qui la détourne de la violence et de l’amertume qu’elle ressent vis-à-vis de la complicité des gouvernements qui, pour des raisons économiques, maintiennent des relations cordiales avec des États qui ne respectent pas les droits humains. Imen se dit : « Je ne suis pas seule. » Le Réseau euroméditérannéen de la jeunesse citoyenne, à la fondation duquel elle participe, avec entre autres, son compagnon Nouredine, a pour objectif de créer un espace pour les jeunes des deux rives, qui permet de « ne pas voir uniquement la complicité entre les gouvernements, mais surtout de retenir la complicité avec d’autres jeunes ». Le Parlement européen leur décernera un prix et soutiendra cette initiative.

La campagne pour la libération des internautes des Zarzis
Le 6 juillet 2004, neuf jeunes désormais connus sous l’appellation des « internautes de Zarzis » étaient condamnés à des peines allant de 13 à 26 ans de prison. Leur délit ? Avoir visité des sites de fabrication de bombes. Sans preuves tangibles, ils sont accusés de terrorisme. Des jeunes pour la plupart au début de la vingtaine.

Pour Imen Derouiche, qui habite désormais Paris, la tenue du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) à Tunis est une aberration, que l’on doit par contre utiliser pour interpeller les politiciens sur le respect des droits humains. « C’est une insulte que d’aller célébrer ce sommet à Tunis au moment où des internautes sont des prisonniers d’opinion et emprisonnés. Ils vont célébrer quoi ? La dictature ? Ils vont insulter le peuple tunisien en célébrant des alliances économiques. » Reporters sans frontières s’indigne du même paradoxe : « Le président Ben Ali considère que si les Nations unies ont accepté d’organiser un sommet consacré au réseau [Internet] dans son pays, c’est que la communauté internationale approuve sa politique dans le domaine. Nous estimons au contraire que le modèle d’Internet prôné par la Tunisie, qui allie censure et répression, devrait être condamné par les États attachés à la liberté d’expression. »

Imen a trouvé en cette cause son nouveau cheval de bataille. Elle constate que la jeunesse tunisienne est bien souvent la cible des autorités. Une jeunesse qui étouffe, sans travail, sans espace de discussion, avec un accès à l’information limité. Elle raconte : « Dans les cafés Internet, il y a un écriteau : “Il est interdit de visiter les sites interdits.” Sans mention de ces sites interdits. » Pour elle, qui a connu les conditions de détention en Tunisie, il est urgent de dénoncer la situation. Sans quoi, « ces jeunes deviendront des victimes non politisées, des proies faciles aux manipulations ». Une récupération facile pour les islamistes. Ces jeunes se diront : « Il y a devant moi une dictature et derrière, rien. Des pays démocratiques soutiennent ces régimes totalitaires. Je vais leur faire mal, à tous. C’est la perte d’espoir qui mène au terrorisme. »

Cette campagne pour la libération des internautes de Zarzis sera lancée au Québec au début du mois d’avril, avec une soirée bénéfice pour les familles des jeunes internautes, afin qu’ils reçoivent, en prison, un message d’appui de la part du Canada. Imen Derouiche est porte-parole de cette campagne.


www.amnistie.qc.ca/cybertunisie

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