La Syrie et le Liban dans l’œil du cyclone

lundi 18 octobre 2004, par Pierre BEAUDET

Si la tendance se maintient, comme dirait l’autre, la Syrie et le Liban pourraient se retrouver prochainement au centre de la tempête qui balaie actuellement le Proche-Orient.

Mais il y a beaucoup de « si » dans l’histoire, et le premier « si » dépend de l’élection présidentielle aux États-Unis le 2 novembre. En effet, si Georges W. Bush est réélu, on peut s’attendre à une accélération de la « guerre sans fin » entreprise contre l’Irak et la Palestine, et qui pourrait facilement s’étendre à la Syrie, au Liban, à l’Iran. Le deuxième « si » est bien sûr l’évolution de la situation irakienne. Évidemment si cette situation se stabilise du point de vue de l’occupation américaine, il est probable que les stratèges américains visent d’autres pays de la région. Les faucons de l’administration Bush parlent d’ailleurs de la guerre en Irak comme d’une « répétition générale » pour des conflits à venir dans la région.

La Syrie fragile

La Syrie passe actuellement à travers une grave crise sociale, économique, politique. Depuis la mort du président Hafez El Assad qui avait dirigé d’une main de fer la Syrie pendant plus de 25 ans, et l’intronisation de son fils Bashar, rien ne va plus. Un éphémère « printemps de Damas » a jeté un peu d’espoir en 2002, lorsque des « réformateurs » au sein du régime et à l’extérieur dans la société civile se sont manifestés, avec l’appui du nouveau président. Des propositions concrètes ont été avancées par des intellectuels et des membres des partis politiques pour démocratiser le régime, permettre une réelle liberté de parole et d’organisation, et entreprendre de véritables débats pour moderniser une structure étatique sclérosée et autoritaire. Mais après quelques mois, les « dinosaures » du régime qui sont bien implantés dans l’armée et les réseaux plus ou moins mafieux qui contrôlent une bonne partie de l’économie ont dit au nouveau président de stopper cette ouverture et peu à peu, le silence a été rétabli. Dans l’ombre et en privé cependant, une grande partie de la classe politique et des intellectuels se positionne en dissidence, d’autant plus que les quelques modernistes qui avaient intégré le gouvernement en sont tous plus ou moins sortis, comme l’ex-ministre de l’industrie, Issam Al-Zaim.

Autre coup dur pour le régime, le déclin économique. L’économie est une sorte de bric-à-brac de tout et de rien, qui dépend de la capacité de la Syrie de se maintenir comme un pôle dans la région. Ce que le père de Bashar savait bien faire. Mais depuis, les temps ont changé. Avec l’invasion de l’Irak, le rôle régional de la Syrie est devenu négligeable. De plus, une partie importante du pétrole irakien qui transitait sous Saddam par la Syrie a été détournée par les Américains, ce qui a occasionné pour la Syrie des pertes de plusieurs centaines de millions de dollars. Entre-temps, l’économie locale reste exsangue et sans grande perspective.

Le contentieux libanais

Devant cet affaiblissement, les États-Unis et leur allié israélien veulent en profiter. L’idée étant au bout de la ligne d’imposer en Syrie un régime inféodé qui agirait selon le bon vouloir du condominium israélo-américain dans la région, d’une part pour mâter encore plus les Palestiniens (la stratégie d’Hafez Al-Assad était de contrôler les Palestiniens en les utilisant comme une carte dans son jeu régional). Ce qui signifierait également d’éradiquer la résistance au Liban, à commencer par le mouvement Hezbollah (le parti d’Allah) qui comme on le sait contrôle une partie importante du territoire libanais au sud de Beyrouth.

Dans cette foulée, les États-Unis ont fait endosser par le Conseil de sécurité de l’ONU le 2 septembre dernier une résolution qui demande à la Syrie de retirer ses troupes du Liban. Selon la résolution 1559, la Syrie doit cesser « d’intervenir au Liban » et faciliter le « démantèlement et le désarmement des milices libanaises et non-libanaises », ce qui fait implicitement référence au Hezbollah et aux groupes palestiniens présents sur le territoire libanais. L’enjeu est majeur, pour le Liban bien sûr, mais aussi pour la Syrie. Avec les quelques 15 000 soldats syriens sur le territoire libanais, la Syrie exerce sur ce pays une sorte de tutelle qui avait été acceptée par les pays occidentaux il y a une vingtaine d’années, au moment où le Liban semblait vouloir devenir une sorte de Sierra Leone ou de Libéria du Proche-Orient.

Mais aujourd’hui, ce « service » rendu par la Syrie n’est plus apprécié par Washington. Le retrait syrien risquerait par ailleurs d’aggraver la crise économique en Syrie même, puisque la tutelle en question rapporte au régime syrien des devises et permet d’alléger la pression en déversant au Liban des milliers de travailleurs syriens qui autrement se retrouveront sans travail. Damas qui a bien vu le jeu de la résolution 1559 a répliqué. Quelques jours après l’adoption de la résolution, le Parlement libanais a amendé la constitution du pays pour permettre au président actuel Émile Lahoud de prolonger son mandat de trois ans. Très proche de Damas, Lahoud continue d’affirmer que la présence syrienne au Liban est un gage de stabilité.

Plus encore, le Président ose dire que le mouvement Hezbollah constitue un rempart efficace contre d’éventuelles agressions israéliennes. Selon le président libanais, Hezbollah n’a rien à voir avec Al-Qaeda et agit comme un mouvement libanais, pour la défense de la souveraineté du Liban.

Sur la ligne de feu

Entre-temps, le sud du Liban devient à chaque jour plus volatile. Dans la région contestée des « fermes de Shebaa », des combats ont lieu régulièrement, et pas toujours au détriment du Hezbollah. Cette région est stratégique, car elle longe la frontière de la Syrie et du Golan, occupé par les Israéliens depuis 1967. Hezbollah dispose d’artillerie anti-aérienne, qui est un irritant contre les incursions israéliennes qui violent régulièrement l’espace aérien libanais et syrien. Enfin, Hezbollah intervient dans le conflit israélo-palestinien, en se manifestant militairement de temps à l’autre et en constituant, jusqu’à un certain point, une base arrière pour certains mouvements de résistance palestiniens, dont Hamas. Le secrétaire général du mouvement, Sayyid Hasan Nasrallah, ne se gêne pas pour dire qu’Hezbollah appuie l’Intifada qui selon lui est la cause de tous les Arabes et de tous les musulmans. On comprend alors l’acharnement d’Israël à vouloir en découdre. Selon le général Aharon Zeevi Farkash, le chef de l’intelligence militaire israélienne, Hezbollah possède un arsenal de missiles de portée moyenne, qui peuvent viser des cibles jusqu’à 100 kilomètres (cette affirmation est contestée par les casques bleus de l’ONU qui opèrent le long de la frontière et qui affirment n’avoir aucune information sur de tels missiles).

Parallèlement aux pressions sur le terrain, les États-Unis et Israël entendent organiser une campagne d’opinion internationale pour diaboliser Hezbollah en le faisant paraître, un peu comme ils ont tenté de le faire avec Saddam, comme une pièce maîtresse sur l’échiquier du « terrorisme mondial ». Avec l’appui de plusieurs pays, dont le Canada, cette stratégie a abouti à faire inscrire Hezbollah sur la liste des organisations dites terroristes un peu partout dans le monde. Tout ceci a été fait en dépit du fait que la commission sénatoriale d’enquête sur les évènements du 11 septembre, mise en place par le gouvernement américain en 2001, a conclu qu’il n’y avait pas preuves concernant de possibles liens entre Hezbollah et al-Qaïda. Le chef du Hezbollah par ailleurs a plusieurs fois dénoncé les attentats terroristes attribués à Al-Qaeda dans le monde.

Le dilemme des Libanais

Pour beaucoup de Libanais, Hezbollah est nécessaire pour défendre le Liban contre la volonté israélienne de transformer le Liban en une sorte de protectorat. En 1982 lors de l’invasion du Liban par l’armée israélienne alors commandée par Ariel Sharon, c’était le plan de match. Mais la résistance palestinienne et libanaise, appuyée en partie par la Syrie, l’a fait capoter. Aujourd’hui, en profitant des visées américaines sur la région, on veut revenir à ce « rêve » israélien qui serait un véritable cauchemar pour la grande majorité des Libanais. En fonction de cela, l’opinion majoritaire des Libanais (mêmes ceux qui voudraient une plus grande autonomie par rapport à la Syrie) est qu’il faut empêcher le massacre annoncé d’Hezbollah.

Hezbollah est un phénomène complexe au Liban. En plus d’être un appareil militaire, le mouvement agit sur le plan politique et social, avec une forte implantation dans le sud et la banlieue de Beyrouth parmi la population majoritairement chiite de ces régions. Il dispose de douze députés au Parlement, et également d’un vaste réseau caritatif et social réputé pour son efficacité et sa probité, devant un État libanais quasi inexistant sur le plan de la santé, de l’éducation et de l’assistance sociale. En même temps, les Libanais voudraient bien voir la tutelle syrienne disparaître ou du moins s’estomper, ce qui est difficile à faire sans favoriser le camp israélo-américain.

Les grandes manœuvres

En portant le débat sur l’occupation syrienne au Liban, les États-Unis ont réussi à mettre le régime syrien sur la défensive, car en principe, personne ne peut être d’accord avec une telle tutelle. Mme la France s’est rangée derrière Washington lors du vote sur la résolution 1559. Le 13 septembre, les ministres des Affaires extérieures du Conseil de coopération du Golfe ont demandé à la Syrie de respecter la résolution et quelques jours plus tard, le gouvernement jordanien a fait de même. Bashar El-Assad pour sa part essaie de réparer les pots cassés avec l’administration Bush. Il est intervenu lors des combats dans la ville de Najaf en Irak pour conseiller aux insurgés de Mortada El-Sadr de trouver un terrain d’entente avec les forces d’occupation américaines. Il a également verrouillé la frontière avec l’Irak pour nuire aux déplacements non contrôlés et que les États-Unis perçoivent comme un canal pour alimenter l’insurrection irakienne. Lors d’une visite à Damas, le sous-secrétaire d’État américain William Burns a confirmé que la Syrie faisait des efforts de ce côté.

Le gouvernement syrien voudrait bien également redémarrer les discussions pour parvenir à un accord de paix avec Israël, ce qui passe par la fin de l’occupation israélienne du Golan et la démilitarisation de la frontière. Ariel Sharon pour sa part pense plutôt qu’il faille s’efforcer de précipiter la Syrie dans le gouffre, et non l’aider à s’en sortir. En prévision du retour de la question de la présence syrienne au Liban devant le Conseil de sécurité, Bashar tente également de calmer le jeu. Un retrait partiel des militaires syriens pourrait être annoncé. Également, il se peut que le gouvernement libanais incorpore dans l’armée libanaise les contingents militaires du Hezbollah (selon le quotidien de Beyrouth As-Safir).

Pour Nasrallah, « la résistance libanaise (Hezbollah) et l’armée libanaise son deux composantes d’une même défense de la souveraineté du Liban. « Nous ne sommes pas contre coopérer et même partager nos forces dans un objectif commun de défendre le Liban », a-t-il déclaré.

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