La Syrie dans l’ombre de l’Irak

lundi 29 septembre 2003, par Élizabeth PICARD

« Ce qui s’est passé en Irak nous amène à réfléchir aux moyens d’ouvrir notre pays », déclarait au début de l’été le jeune président syrien Bachar el-Assad, réagissant ainsi aux menaces formulées par le secrétaire d’État américain Colin Powell lors d’une visite éclair à Damas. Après la chute de Bagdad, les yeux se tournent vers la Syrie. Plusieurs défis attendent le nouveau premier ministre Naji Otri, en poste depuis le début septembre, alors que les répercussions de la crise irakienne se font sentir à travers tout le pays.

L’intervention américaine en Irak a ouvert des perspectives inquiétantes pour le régime de Damas qui s’était opposé à un éclatement de l’Irak, susceptible de provoquer un effet domino sur son propre territoire - notamment au sein de sa minorité kurde, qui forme 8 % de la population. Les conséquences économiques de l’arrêt du pompage du pétrole de Kirkouk en Irak vers le port syrien de Banyas et la suspension d’exportations qui rapportaient près de 2 milliards de dollars américains par année sont durement ressentis. La crise irakienne a été l’occasion de démonstrations populaires anti-américaines et de prêches enflammés dans les mosquées, que le pouvoir a toléré, faute de les contrôler.

Prochain sur la liste

La chute de Saddam a fait de la Syrie le prochain pays sur la liste des États du Moyen-Orient voués au « remodelage » de l’administration Bush. Le régime baassiste opprime la société depuis quatre décennies. Il se montre rebelle à la libéralisation économique et à la normalisation avec Israël, comme l’était le régime de Bagdad. On lui reproche d’armer le Hezbollah libanais ainsi que le Hamas et le Djihad islamique palestinien. Le maintien de l’armée syrienne au Liban est qualifié d’occupation par le département d’État américain.
Pour désamorcer le courroux de Washington, Damas a voté au Conseil de sécurité des Nations unies la résolution 1441 en novembre 2002 qui a permis la reprise des inspections en Irak. Les polices syriennes ont pourchassé les sympathisants d’al-Qaïda, mais les Américains, entrés en vainqueurs dans Bagdad, en réclament davantage. L’administration américaine exige que le régime de Damas rompe avec les organisations militantes anti-israéliennes, qu’il s’abstienne de toute ingérence en Irak et de toute critique sur la répression en Palestine, qu’il désarme le Hezbollah et qu’il procède à l’ouverture économique promise par le président Bachar lors de son accession au pouvoir en juillet 2000.

Pris entre le marteau et l’enclume, le régime syrien oscille entre une position militante et une position conciliante. Il a pris la tête de l’opposition à l’occupation américaine lors de la réunion de la Ligue arabe le 8 septembre et tolère les infiltrations à travers les 400 kilomètres « incontrôlables » de sa frontière avec l’Irak. Cette frontière est pourtant officiellement fermée, de même que les bureaux des organisations islamistes à Damas. Mais la Syrie a toutefois accepté que son armée se retire par étapes du Liban. Ces contradictions soulignent les tactiques d’un régime passé maître dans la résistance passive à Israël et aux États-Unis depuis 1973. Elles révèlent aussi la fragilité du pouvoir du président el-Assad. Comme le constate sévèrement Riad al-Turk, leader emblématique de l’opposition, à sa sortie de 23 années de prison : « Le président assume une fonction, mais il n’en possède pas l’autorité. »

Tentatives de réforme

Apparemment, Bachar a repris avec succès l’héritage de son père. La succession, en juin 2000, s’est effectuée sur un mode mi-dynastique, mi-électoral, grâce à des manipulations constitutionnelles qui lui ont conféré une « légitimité » saluée davantage par les Occidentaux que par les pays arabes. Le nouveau président avait alors choisi de tenter une ouverture politique. L’enjeu était l’élargissement de sa base de soutien au-delà de la communauté alaouite - qui représente seulement 12 % de la population - et au-delà du parti Baas qui a perdu la confiance des citoyens.

Les intellectuels, les militants des droits humains, les émigrés et même l’opposition islamique ont cru à la libéralisation durant le bref « printemps de Damas », une période qui s’est déroulée entre août 2000 et février 2001. Dans différents forums et par le biais de pétitions successives, ils réclamaient alors la suppression de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, le relâchement de tous les prisonniers politiques - il en reste plus d’un millier, et les arrestations arbitraires se poursuivent - et une plus grande liberté d’expression. Bien que pacifique, ce « dialogue national » avait dévoilé l’ampleur de la crise et suscité une réaction de repli au sein du pouvoir.
Mais ce « printemps » a été de courte durée. Il a plutôt révélé ce que plusieurs craignaient : en réalité, le président a les mains liées par la vieille garde. Les éléments conservateurs du régime ont vite repris la situation en main. Depuis, les barons du régime multiplient les obstacles aux tentatives de réformes souhaitées par Bachar et certains ministres tenaces, des tentatives appuyées par l’Union européenne. Car l’économie régresse depuis 10 ans. Le produit national brut stagne autour de 1 100 dollars américains par habitant. Chaque année, 200 000 jeunes (dans un pays de 17 millions d’habitants) arrivent sur le marché du travail. L’infrastructure industrielle est obsolète. Les instruments financiers, presque inexistants.
Dans l’attente d’une reprise des négociations avec Israël, interrompues après un second échec en janvier 2000, Bachar et son équipe, formée en Occident, ont voulu donner la priorité aux réformes internes. Mais la libéralisation des investissements, amorcée avec la loi 10, adoptée en 1991, a alimenté la spéculation et la consommation de luxe. Une réforme administrative menacerait des pans entiers de la société, affectés par le clientélisme dans la fonction publique. C’est pourtant la priorité maintenant, puisque cette réforme est la principale mission du premier ministre Naji Otri, en poste depuis le 10 septembre. Mais pour l’instant, la violence de la crise irakienne contribue à geler toutes tentatives de réformes en Syrie.

Élizabeth Picard, collaboration spéciale


L’auteure est directrice de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman du CNRS, à Paris.

Bas de vignette photo : Dans les rues de Damas, les conséquences économiques du conflit irakien se font durement sentir. Des exportations en Irak, qui rapportaient près de 2 milliards de dollars américains par année, ont été suspendues.

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