La Pologne, l’extrême droite et la chasse aux champignons

mercredi 28 août 2019, par Catherine Pappas

Nos voyages en Pologne ont quelque chose d’un rituel. Nous nous y rendons presque chaque été afin de voir la babcia, le dziadek et les autres proches et amis. Pour mon conjoint, c’est un retour vers ce qui a longtemps été son port d’attache et l’occasion de permettre aux enfants de jeter leurs propres amarres. Je suis toujours étonnée devant l’aisance avec laquelle, année après année, les filles se replongent dans la mélodie et les doux chuintements de cette langue qui, encore aujourd’hui, me semble inaccessible.

Dès le début des vacances, elles attendent avec impatience le moment d’aller cueillir les champignons dans les sous-bois qui encerclent le chalet de leur grand-père. Grâce à leur dziadek, elles ont déjà appris à reconnaître quelques-unes des espèces comestibles, surtout les chanterelles — kurkis en polonais — avec leur chapeau jaune orangé et leur amertume qui les protège des parasites. Au milieu des forêts du nord de la Pologne où dominent de hauts pins sylvestres, il se crée une lumière tellement féérique qu’on a l’impression de se retrouver, tout de rouge vêtu, dans un conte de Perrault.

Sur la route, nous croisons des cigognes blanches dans leurs nids très haut perchés et, d’autres plus loin, qui suivent le labour du blé en quête de crapauds et de petits rongeurs. Après avoir parcouru pays et continents, elles reviennent en Pologne, à la fin mars, pour retrouver leur nid — toujours le même — et y pondre leurs œufs. Avec les enfants, nous parlons de la migration de ces oiseaux mythiques vers leurs quartiers d’hiver, par le détroit du Bosphore, le long de la vallée du Jourdain, puis au-dessus du Sahara jusqu’au sud du continent africain. Leur départ laissera un vide dans le paysage d’automne.

J’observe longuement les images qui défilent par la vitre. La Pologne qui se livre à moi pendant les jours passés dans le monde un peu idyllique des voyages familiaux ne m’offre à voir qu’un très petit fragment de la réalité. Un pays à cent lieues de celui qui, en 2015, élisait l’un des partis les plus conservateurs et autoritaires d’Europe.

Cette année, notre arrivée à Gdansk coïncidait avec le 75e anniversaire de l’insurrection de Varsovie. Dirigé en 1944 contre l’occupant nazi, ce soulèvement (qu’il ne pas confondre avec celui du ghetto de Varsovie écrasée l’année précédente) avait duré soixante-trois jours, fait deux cent mille morts parmi les civils et laissé une ville ruinée. Dans les rues de Varsovie, le premier août à 17 h pile, les concerts de sirènes et les messes commémoratives font vibrer l’âme des Polonais, pour nous rappeler que l’histoire du pays est profondément tragique.

Mais de nos jours, ces manifestations patriotiques donnent libre cours aux élans violents et haineux de ceux qui cherchent à en récupérer le legs symbolique. Dans son homélie prononcée à l’occasion du premier août, l’archevêque de Cracovie a qualifié haut et fort le mouvement LGBT d’une « peste arc-en-ciel » qui guette « les âmes, les cœurs et les esprits ». Si les propos de l’homme de Dieu ont été décriés par quelques journaux et des groupes de défense des droits, aujourd’hui, ils ne font plus exception. En avril dernier, Jaroslaw Kaczynski, le chef du parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), déclarait que « l’idéologie LGBT » menace « l’identité et l’État polonais ». Dans certaines régions du pays, des commerçants ont même obtenu l’autorisation des tribunaux à invoquer une clause de conscience pour refuser toute clientèle qui ne se conformait pas à certaines convictions religieuses.

La Pologne est indéniablement catholique ; l’aura du pape Jean-Paul II rayonne encore sur l’ensemble de la société. En matière d’avortement, la législation est l’une des plus restrictives d’Europe. Depuis 1993, l’interruption volontaire de grossesse n’est possible qu’en cas de malformation du fœtus, de mise en danger de la vie de la mère, d’inceste ou de viol, exceptions que le gouvernement en place aimerait bien éliminer.

L’immigration n’est pas vue d’un bon œil non plus, car l’identité qu’on cherche à construire est blanche et chrétienne. Le PiS attise la haine et la xénophobie, en particulier contre les migrants, les juifs et les musulmans.

Dans le New Yorker, à la suite des nouvelles tueries aux États-Unis, David Remnick citait le discours de réception du prix Nobel de littérature qu’avait livré Toni Morrisson en 1993 à propos du pouvoir (et de la violence) du langage. En Pologne, en Hongrie, en Autriche, aux États-Unis, comme au Québec, il se construit une même rhétorique, malgré les nuances et les régionalismes. C’est ainsi que des actes xénophobes trouvent leur légitimité dans la banalisation de la parole raciste.

Le panier de dziadek est presque vide ; la vague de chaleur et la sécheresse des dernières semaines ont retardé la pousse des champignons. Les feuilles crépitent sous nos pieds et donnent à la forêt une texture différente. Il faudra revenir après la pluie. Sur le chemin du retour, nous traversons des zones récemment déboisées, de plus en plus nombreuses sous le gouvernement de droite qui encourage l’exploitation économique des ressources forestières.

Nous passons une partie de notre séjour à Tczew, une petite ville de province au sud de Gdansk, qui semble se développer encore à l’ombre des châteaux du Moyen-Âge. Ici, le ciel semble toujours plombé, même les jours de soleil, un peu comme dans les films de Pawilokowski. Loin du décor champêtre de la forêt polonaise, on sent davantage les clivages qui se sont creusés après la chute du mur, ainsi que la détresse sociale qui contribue à la montée de cette droite ultraconservatrice.

Même si le pays n’a connu, depuis 1989, aucune année de décroissance (et ce malgré la dépression économique en 2008 et la crise de l’eurozone qui s’en est suivie), il existe une précarité que les indices macro-économiques n’arrivent pas à traduire. Les contrats-poubelle, la migration massive des jeunes depuis 2004, les travailleurs à 800 euros par mois, les retraites crève-faim.

Dans un entretien qu’il livrait à Médiapart un an avant sa mort, Karol Modzelewski, l’un des fondateurs de Solidarność (et qui représentait la gauche de ce mouvement assez hétéroclite), explique que le « noyau dur de la base électorale du PiS » est composé des grands déçus des réformes ultralibérales en Pologne. Modzelewski parle aussi de la mondialisation qui, partout dans le monde, « transforme la démocratie en une forme vide de contenu, comme ces œufs de Pâques slaves évidés. »

Arrivé comme un raz-de-marée en 2015 (non en termes de nombre, mais de volonté « simplement parce que j’ai le droit »), le PiS a voulu renforcer sa mainmise sur les institutions du pays. Censure des médias et contrôle du message culturel (on mise aujourd’hui sur les vrais Polonais : Chopin, Copernic et Marie Curie), surveillance, réforme du tribunal constitutionnel, transformation du système de l’éducation pour créer de bons patriotes et renforcer une vision étriquée de la société, réécriture des manuels scolaires, contrôle du corps de la femme. Tout y passe.

À coup de mesures populistes, il promet donc de répondre aux inégalités économiques et de protéger les valeurs traditionnelles d’une certaine culture polonaise. Avec le programme 500 +, par exemple, il propose des allocations familiales mensuelles de 500 zlotys (environ 170 CAD), à partir du deuxième enfant, sans aucun égard au revenu familial.

Pendant notre dernière promenade dans la forêt polonaise, Kasia, ma nièce par alliance, évoque les élections législatives prévues en octobre.

« Le 500+ est une mesure complètement ridicule, s’insurge-t-elle. Pour une famille où la femme et l’homme ont un bon salaire, cet argent ne sert à rien, tandis que d’autres auraient besoin d’un véritable soutien de l’État. Dès le premier septembre, ces allocations seront offertes aux familles dès le premier enfant. »

— Crois-tu qu’ils remporteront les prochaines élections ?

— Ils ont été grands vainqueurs des élections européennes en face d’une opposition unie. Maintenant que cette opposition est divisée, ils sont sûrs de gagner. Et pour nous, ce sera catastrophique.

Fixant l’horizon, elle lance : « Regarde là-bas, ils en ont trouvé ! » Et nous mimons toutes les deux un air déçu, car il faut, dans la mesure du possible, garder secrets les meilleurs coins à champignons.

J’ai parfois l’impression que le pays demeure uni derrière cet amour des champignons — les grzyby en polonais. Tandis que la noblesse se nourrissait de viande et les paysans de patates et de navets, les champignons ont toujours eu une place de choix sur la table de toutes les strates sociales, et, au fil des époques, ont joué ainsi un rôle d’égalisateur.

Avant de partir, ma belle-sœur, Ada, nous offre un livre — l’un des meilleurs vendeurs de l’été en Pologne. Écrit par Joanna Gierak-Onoszko, une journaliste polonaise à Toronto, 27 śmierci Toby’ego Obeda (Les 27 morts de Tony Obed) raconte l’histoire d’un survivant des pensionnats de Terre-Neuve-et-Labrador. « C’est une histoire dont on n’avait jamais entendu parler. Pour nous, ce genre de choses ne se passe pas au Canada. »

À propos de Catherine Pappas

Moyen-Orient

Catherine Pappas travaille avec Alternatives depuis 1997. D’abord responsable des stages internationaux, elle coordonne ensuite plusieurs projets de solidarité et de droits humains au Pakistan, en Afghanistan, au Soudan et en Palestine.
Diplômée en communication de l’Université du Québec À Montréal, Catherine Pappas a également travaillé comme cinéaste, recherchiste et photographe sur des documentaires photographiques et cinématographiques avec l’Office national du film (ONF) du Canada, Radio-Canada ainsi que plusieurs boîtes de production indépendantes. Ses réalisations en cinéma et en photo ont mérité la reconnaissance du milieu (concours Lux, Prix Jutra).

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