La « Likoudisation » du monde

jeudi 9 septembre 2004, par Naomi KLEIN

Le président russe Poutine excédé d’être interpellé par des journalistes sur sa gestion de la crise à Beslan a répondu par l’ironie : « Invitez Ben Ladden à Bruxelles et à Washington pour discuter avec lui, a-t-il affirmé. Personne ne nous fera la morale sur l’idée de parler à des assassins d’enfants. »

Fait à noter, le président russe est critiqué un peu partout dans le monde actuellement sauf dans un seul pays, Israël. Au début de la semaine, le premier ministre Ariel Sharon a chaleureusement reçu le ministre des Affaires extérieures de la Russie, Sergei Lavrov. Officiellement, la rencontre avait pour but de resserrer les liens dans la lutte commune contre le terrorisme. « Le terrorisme ne se justifie pas, a affirmé Sharon, Le monde libre, décent, humain, doit s’unir et lutter contre l’épidémie terroriste. »

Il n’y a pas grand chose à ajouter sur cela. L’essence du terrorisme est de cibler délibérément des innocents pour atteindre des buts politiques. Ceux qui commettent ces actes et qui prétendent lutter pour la justice sont des escrocs. Et c’est ce qu’on a vu à Beslan, un plan élaboré pour massacrer des centaines d’enfants le jour de la rentrée à l’école.

Mais les politiciens israéliens n’expriment pas seulement de la sympathie pour la Russie. Selon le ministre des Affaires extérieures Israël, Silvan Shalom, « c’est le même terrorisme qui s’exerce à Beslan et à Bersheba ». Pour le quotidien de Tel-Aviv Haaretz, « les Russes comprennent maintenant que c’est n’est pas un problème local, et qu’ils font face à une menace islamique globale. Les Russes sont maintenant prêts à écouter nos suggestions ».

Le message est sans équivoque. La Russie et Israël sont engagés dans la même guerre, non pas contre les Palestiniens qui demandent leur État, non pas contre les Tchétchènes qui veulent leur indépendance, mais contre la « menace islamique terroriste ». Selon Ariel Sharon, il faut appliquer les mêmes lois de la guerre que celles qui sont utilisées contre l’Intifada palestinienne dans les territoires occupés. Pour le premier ministre israélien, les Palestiniens veulent annihiler l’État Israël. Par conséquent selon sa vision du monde, la violence israélienne contre les Palestiniens est une mesure d’autodéfense, nécessaire pour la survie du pays. Deuxièmement, quiconque questionne le droit absolu d’Israël d’éradiquer l’ennemi est lui-même un ennemi. C’est le cas de l’ONU, de certains pays dans le monde, des journalistes, des pacifistes, etc.

Ce n’est pas la première fois qu’Israël essaie de s’insérer dans le débat. Le 12 septembre 2001, le ministre israélien des finances Benjamin Netanyahu avait ainsi commenté les attentats terroristes contre New York et Washington : « C’est très bien. Bien pas vraiment, mais cela va générer de la sympathie immédiatement. Ces attaques vont resserrer les liens entre nos deux peuples [israélien et américain]. Nous [en Israël], avons expérimenté la terreur depuis plusieurs décennies, mais les États-Unis n’avaient jamais connu cela, et d’une telle ampleur, une orgie. »

Depuis le 11 septembre, une nouvelle ère géopolitique a été ouverte, selon les orientations de ce qu’on appelle généralement la « doctrine Bush » et qui comprend plusieurs éléments : des guerres préventives, des attaques contre l’« infrastructure terroriste » (ce qui peut aller jusqu’à des attaques contre les pays en entier), et une insistance sur le fait que l’ennemi ne comprend que le langage de la force. Cela serait plus juste de qualifier cette vision du monde en fait de « doctrine Likoud ». Celle-ci, précédemment appliquée contre les Palestiniens, est maintenant agréée par plusieurs nations dans le monde, et mise en œuvre à l’échelle mondiale. C’est l’héritage du 11 septembre, la « likoudisation du monde ».

Pour être plus précis, cela ne veut pas dire que les principaux éléments de l’administration Bush travaillent pour les intérêts d’Israël, et donc contre les intérêts des États-Unis (c’est un argument qui est quelquefois utilisé, dit de la « double loyauté »). Le 11 septembre, George W. Bush s’est défini une nouvelle philosophie politique, en tant que « président de guerre ». Il a trouvé les fondements de cette philosophie dans la doctrine du Likoud, que lui ont transmise des éléments pro-Likoud au sein de la Maison Blanche.

Depuis lors, la Maison Blanche a mis en œuvre cette logique d’une manière très consistante dans sa « guerre contre le terrorisme ». C’est ce qui a conduit aux conflits en Afghanistan et en Irak. Et qui pourrait continuer contre la Syrie et l’Iran. Ce n’est pas tellement que Bush veut protéger Israël contre un monde arabe hostile. C’est qu’il voit le rôle des États-Unis de la même façon qu’Israël voit le sien. Dans ce narratif, les États-Unis combattent une guerre sans fin pour sa survie, contre des forces irrationnelles qui cherchent à les exterminer.

Cette likoudisation arrive maintenant en Russie. Selon le journal anglais The Guardian, le président Poutine a affirmé que la revendication indépendantiste des Tchétchènes était la pointe avancée d’une stratégie internationale des forces islamistes, pour affaiblir le sud de la Russie et semer la pagaille dans les communautés musulmanes ailleurs dans le pays. « En Russie, il y a des musulmans le long de la Volga, au Tatarstan et au Bashkortostan. C’est notre intégrité territoriale qui est en jeu » a affirmé le président russe. Le langage fait penser à celui qu’on entend souvent en Israël, « les Arabes veulent nous jeter à la mer ».

Il ne fait nul doute que l’intégrisme religieux a connu une croissance rapide et dramatique dans le monde musulman. Mais selon la doctrine Likoud, on ne peut pas questionner pourquoi il en est ainsi. Il est interdit de dire que l’intégrisme se nourrit de l’échec d’États en faillite, où la guerre vise systématiquement l’infrastructure civile. On prétend oublier le fait que les mosquées sont devenues des lieux de protection et d’appui pour les gens, que cela soit en matière d’éducation ou même de collecte des déchets. C’est ce qui se passe à Gaza, à Grozny, à Sadr City.

Ariel Sharon affirme que le terrorisme est une épidémie qui ne connaît pas de frontières ni de clôtures, mais tel n’est pas le cas. Le terrorisme se développe au sein de frontières illégitimes où sévissent des occupations et des dictatures. Il se nourrit des « murs de sécurité » érigés par les puissances impériales. Il traverse les frontières et passe par dessus les clôtures pour exploser dans les pays responsables de, ou complices de l’occupation et de la domination.

Ariel Sharon n’est pas le commandant en chef de la guerre conter la terreur, c’est honneur douteux revient à George Bush. Face aux évènements du 11 septembre qui auront bientôt trois ans, il faut reconnaître que Bush a été le chef d’orchestre d’une campagne désastreuse, à la fois spirituelle et intellectuelle. C’est une mauvaise copie du film la Guerre des étoiles où les « bons battent les méchants ».

Si nous voulons savoir où la doctrine Likoud nous mènera, il n’y a qu’à regarder le pays d’où elle est origine, Israël. C’est un pays paralysé par la peur, qui accepte des politiques que personne d’autre dans le monde n’oserait officialiser. C’est un pays où la réalité quotidienne est faite de brutalités innommables. C’est une nation entourée d’ennemis et désespérée de trouver des amis, qu’on définit de manière simpliste, ceux qui ne posent pas de questions, et à qui l’on offre généreusement la même amnistie morale. C’est la leçon que nous propose Ariel Sharon.


L’article original a été publié dans le Globe and Mail du 9 septembre 2004.

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