La Gauche et les cités

Enquête sur un rendez-vous manqué

vendredi 3 septembre 2004, par Michel KOKOREFF

Les élections présidentielles de 2001 ont suscité bien des interrogations sur le décrochage de la gauche à l’égard des couches populaires, traduisant un tournant idéologique plus large. Si cet événement a contribué à exacerber le constat d’une crise de la représentation politique, la question s’est posée plus spécifiquement quant à la capacité à prendre en compte la diversité des citoyens, en particulier lors des élections locales ou nationales en offrant aux populations issues de l’immigration des positions éligibles .

C’est dans ce contexte qu’on lira avec un intérêt particulier l’ouvrage d’Olivier Masclet. Son ambition explicite est en effet de proposer une analyse de ce « rendez-vous manqué » ; celui qui a vu notamment les enfants d’immigrés se détourner des solutions proposées sinon de « la » gauche, en tout cas de celle gouvernementale, plurielle, gestionnaire, en laquelle une majorité d’entre eux croyaient presque « naturellement ». De cette décroyance, la trajectoire politique de Tokia Saïfi - sur laquelle s’ouvre le livre - serait « emblématique ». Du fossé qui serait ainsi creusé, le processus de reconnaissance de la religion musulmane par les municipalités de gauche comme de droite - qui le clôt - serait le symptôme.
Issu d’une thèse soutenue en 2001 à l’EHESS , l’ouvrage s’efforce d’articuler une analyse socio-historique des logiques de peuplement des grands ensembles urbains à l’échelon municipal avec une enquête ethnographique sur les formes d’engagement associatifs de ces fils d’immigrés algériens et marocains qu’Olivier Masclet appelle des « militants de cité ». L’enquête s’est déroulée tout au long des années quatre vingt-dix à Gennevilliers, dans un des « fiefs communistes » de la région parisienne. Acquise depuis les années trente au PCF jusqu’à nos jours ( la « gauche plurielle » a obtenu 66 % des suffrages en 2001), cette ville illustre à bien des égards le destin de ces ex-banlieues rouges cumulant les handicaps sociaux. Ainsi de 1990 à 1999, le taux de chômage est passé de près de 15 % à 21 %, et celui des moins de 25 ans, de 21,9 à 30,8 %. Ce sont plus particulièrement la composition du grand ensemble du Luth (près de cinq mille habitants et d’un jeune sur deux sans emploi) et les micro-réseaux fédérés autour d’un club associatif (dans lequel Olivier Masclet a été engagé comme animateur pendant six mois), qui constituent la base de l’enquête de terrain.

La construction d’un peuplement

« Pour bien diriger une ville, il faut être maître du foncier », dira un élu gennevillois (56) D’un côté, donc, il s’agit d’analyser les « processus économiques et politiques de la ségrégation spatiale des familles immigrées » (23). On retrouve l’inspiration d’Abdelmaleck Sayad à propos de la gestion de la précarité des travailleurs immigrés. Mais l’analyse de Masclet a ceci de spécifique qu’elle souligne l’attitude pour le moins ambiguë de la Mairie et des élus du PCF à l’égard de cette population, comment « ils se mobilisent sinon contre les immigrés, du moins contre la menace qu’ils représentent » (30). Ainsi, tout est fait, dans les années cinquante pour que, astreints à la précarité, les familles immigrées soient passées sous silence et dans les programmes de rénovation et comme membres à part entière de la classe ouvrière. En amont, logiques préfectorales et industrielles favorisent le turn over de la main d’oeuvre immigrée, y compris à travers les rares foyers, ces équipement de pouvoir qui visent à fixer les « travailleurs nord-africains » enclins au nomadisme et à éviter la venue des familles. Dès le début des années cinquante, la municipalité met au point une stratégie politique qui vise à fixer la nouvelle population immigrée, « empêcher l’extension du marché de l’insalubre » (33). En même temps, ce marché joue une fonction essentielle et limite l’accès aux nouveaux logements HLM. La part des sommes allouées pour faire face aux « besoins » des immigrés nord-africains ne cesse de s’accroître, au point de constituer une charge, en plus de représenter un risque de tirer vers le bas l’ensemble de la commune et de ses habitants. En 1962, les familles étrangères représentent 6 % des 2400 logements sociaux disponibles ; en 1973, à peine 5%, alors que le nombre d’immigrés atteint 13 000 personnes, soit près d’un tiers de la population de la commune. La théorie de la ville moderne portée alors par le PCF est-elle contraire à l’installation massive de catégories sociales basses ? Si les bénéfices électoraux ne sont pas négligeables, la liste des représentants locaux du PCF rassemblant souvent jusqu’à 70 % des votes, les familles immigrées ont-elles été perçues finalement comme une clientèle de remplacement ?

Deuxième temps fort : c’est que les années quatre vingt marque une recomposition de la morphologie du grand ensemble étudié (arrivée massive de populations maghrébines, départ des couches ouvrières qualifiées et moyennes). Les effets conjugués de déclassement et de xénophobie suscitent l’insécurité liée aux attroupements de jeunes et au développement des trafics. À travers « l’expérience massive de la dépossession de l’espace résidentiel » (84-85), la « domination morphologique des jeunes Arabes », ou encore « l’ethnicisation de la déchéance » (88), Olivier Masclet montre comment se diffusent des thématiques proches de celles du Front National face aux multiples occasions de ressentiment (insécurité, délinquance, dégradations, etc.). Cependant la sociologie électorale locale ne traduit pas d’effet de basculement mécanique de la gauche vers la droite extrême. Contrairement à certaines idées reçues, le glissement des électeurs de droite vers le FN (20 % en 1995) est plus significatif que le transfert du PCF vers ce dernier - tout du moins à Gennevilliers. C’est bien davantage la montée de l’abstentionnisme (35 % des inscrits en 1989 contre 45 % en 1995, jusqu’à 52 % dans certains bâtiments du Luth) qui constitue une donnée centrale. Si le lecteur pourra regretter que le point de vue des élus soit peu pris en compte par le sociologue, qui s’en explique, renforçant le décalage entre le point de vue des jeunes dont il se fait parfois le porte parole et celui d’autres catégories d’acteurs, l’intérêt de l’enquête est de « donner la parole » à des ménages qui ont pu voter traditionnellement à droite et sont passés au FN, avant de quitter pour une bonne part la cité, mais aussi à ces locataires du quartier du Luth qui résistent à la « tentation frontiste (100). Loin d’être homogène, la structure des rapports de voisinage entre familles françaises et maghrébines, si elle favorise isolement et ressentiment, implique aussi bien des occasions de rapprochement et de « véritables complicités ». Ces dernières sont expliquées notamment par l’ancienneté de l’implantation et la « mémoire ouvrière de la peine » conduisant à dénoncer l’attitude de ces jeunes qui cèdent aux illusions de l’argent facile des trafics illégaux.

Du désarroi collectif aux « militants de cité »
Le désarroi collectif domine parmi la population habitant le quartier du Luth, et les indices du décalage entre adultes ouvriers et jeunes précarisés sont multiples. Olivier Masclet analyse finement les attitudes des pères et des mères - passant plus rapidement sur les différences entre garçons et filles mieux documentées aujourd’hui. Alors que les pères semblent porter la « honte » et opter pour un retrait symbolique, les mères adoptent une toute autre posture : elles sont en effet les premières à refuser l’image négative de la cité, soutiennent les fils confrontés au chômage et au racisme à l’embauche, aux ravages de la toxicomanie. Il en ressort que les familles immigrées - mais aussi françaises - se trouvent confrontées à un dilemme : le principe de réalité est bien difficile à rappeler lorsque les emplois deviennent rares et l’attraction du trafic forte.

D’où les enjeux de « l’encadrement des jeunes », abordé à partir du club d’animation de la cité du Luth - seule « institution » destinée à cette fonction - et d’une analyse de la trajectoire des animateurs formant une « petite élite scolaire » (140). Tirant leur légitimité de leur appartenance à la cité, ces animateurs s’en distancient par leur parcours scolaire et leur rôle de « jeunes leaders beurs ». Leur objectif est de défaire les « antagonismes primitifs » construits sur des bases micro territoriales et sexuées (148), de dépasser l’homogénéité ethnique, de contrecarrer les effets de la « galère » en proposant des modèles positifs alternatifs à ceux qui dominent la rue. Bref ;, il s’agit de « faire », « bouger », « sortir ». Mais les obstacles tant sociaux qu’institutionnels et politiques ne manquent pas. D’un côté, ces objectifs ne sont pas aisés à l’égard du public visé (les « petits » de 13-18 ans) : l’emprise des normes et des injonctions semble moindre sur ces adolescents poursuivant une scolarité chaotique.

L’analyse des tensions avec les animateurs et des usages différenciés du club, la constitution de « clientèle » (165) dans les activités proposées, donnent à voir, plus largement les divisions et les clivages qui séparent les « jeunes des cités ». La « concordance des habitus » (166) explique t-elle une limitation des désordres ? On pourra toujours en discuter. Non seulement parce que les « effets de cité » (en particulier l’assise de trafics notoires et l’emprise d’anciens voyous) semblent avoir eu le dernier mot et précipiter la fermeture du club, mais parce que, tels des fusibles, les « militants des cités » s’usent : la non-reconnaissance, voire le mépris dont ils se sentent l’objet, la stigmatisation des associations, transforme leur engagement en sentiment d’abandon. La réhabilitation du quartier du Luth conduite dans les années quatre vingt dix par la Mairie de Gennevilliers sera sans ambiguïté à cet égard. Ainsi rien n’est proposé aux responsables du club en termes d’emplois de proximité dans les nouveaux équipements mis en place. On comprend ainsi que cette opération dite de « reconquête » soit perçue comme « intrusion », renforçant la marginalisation des militants de cité.

Tout semble donc contribuer au désinvestissement social de ces « déclassés par le haut », désinvestissement qui semble aller de paire avec leur stabilisation professionnelle et leur accès à des métiers valorisants.
Une série de biographies vient conforter cette analyse. Ainsi, le premier président du club jusqu’en 1987, décrit comme un « entrepreneur en politique » (229), occupe une position ambiguë : si son engagement politique dans, puis hors du quartier, les ressources (scolaires, professionnelles, territoriales) qu’il mobilise, le rapprochent du monde politique (il deviendra chargé de mission au Conseil général des Hauts-de-Seine après une rencontre fructueuse avec Charles Pasqua), la fragilité de sa position accentuée par l’implication de plusieurs de ses frères dans le trafic de drogues, son manque de relations militantes, l’en éloignent. Tout en posant comme leader naturel des jeunes de la cité, et plus spécialement des « beurs », il semble dépourvu de perspectives d’action durable et d’une « réelle culture politique » (234), agissant moins par conviction que pour s’en sortir et occuper une place.

Peu avant les élections municipales, trois habitants du Luth sont contactés par le maire pour faire partie du conseil municipal. La nouveauté est moins l’ouverture que le fait qu’elle concerne des « Arabes de Gennevilliers » (256). Comment ce recrutement s’est-il finalement imposé ? Masclet montre que ces « promotions inattendues » (264) résultent de « logiques de recrutement » où ont joué simultanément la mise en valeur du registre ethnique à partir duquel a été définie par les élus la « protestation multiforme » des jeunes animateurs, la menace d’un « vote beur », la constitution d’un nouveau pôle de représentation des habitants défendant des idées proches d’Alain Touraine et Michel Wieviorka, et aussi, le sentiment persistant d’un déficit d’intégration des Maghrébins justifiant des « places » subalternes, voire des services fantômes, l’assignation à la gestion des membres de son groupe d’origine. Bref, constate l’auteur : « La voie ouverte en 1995 aux enfants d’immigrés s’avère en réalité étroite. » (278)

Domination et résistance

Il ressort donc de cette enquête l’existence d’un fort potentiel militant dans les grands ensembles urbains. Néanmoins, la présence des « beurs » dans diverses associations locales (sur lesquelles on sait effectivement peu de choses) contraste singulièrement avec leur non-représentation dans les instances municipales. De là viendrait, en résumé, le ressentiment des bénévoles à l’égard des élus de gauche.
Peut-on à partir d’une monographie généraliser le constat ? C’est toute la question. L’exemple d’autres municipalités gérées par des maires issus du PCF (par exemple Nanterre ou Bagneux dans le même département) permettrait sans doute de nuancer l’analyse, qu’il s’agisse des processus de ségrégation urbaine et de discrimination ethnique et raciale ou bien des logiques de reproduction du vivier d’acteurs associatifs et politiques locaux. D’autant qu’un échelon important du « tri urbain » (selon l’expression d’Yves Grafmeyer) est d’ordre départemental, à travers deux instances dont il est peut question ici, à savoir l’Office départemental des HLM et le Conseil général. À l’inverse, on retrouverait des situations comparables dans des communes de la périphérie urbaine tout aussi traditionnellement à droite. On retrouverait des parcours qui ne sont pas sans évoquer ceux des « militants de cité » retracés par Masclet, mais aussi des logiques qui les voient plus instrumentalisés que reconnus et légitimés. Il est un fait que, dans ce département (les Hauts-de-Seine) en particulier comme ailleurs, le RPR devenu UMP a su exploiter la forte réactivité des jeunes adultes ayant grandi dans les quartiers pauvres à l’égard de la gauche socialiste et de Lionel Jospin en particulier lorsqu’il était premier ministre. La politique mise en oeuvre par le gouvernement Raffarin a pu contribuer, plus largement, à brouiller les clivages idéologiques traditionnels, en matière de sécurité comme d’immigration. L’illégitimité politique des « beurs de service » n’en demeure pas moins forte, jusqu’à preuve du contraire. Ce qui revient à dire que le déficit démocratique est à la fois plus spécifique et plus large qu’il n’y paraît.

Sans doute aussi la notion de « militants de cité » prête-t-elle à confusion dès lors qu’elle tend à recouvrir des domaines d’activité connexes et pourtant bien différents. On pourrait ainsi distinguer trois pôles : un pôle d’activité sociale (animations locales), un pôle d’action militante (réseaux, partis) et un pôle religieux. Or c’est plutôt le premier pôle qui est développé par l’auteur. Le compte rendu d’une réunion de « Résistance des banlieues » traduit très bien, par exemple, les tensions existantes deux profils de militants, entre défense de la « communauté » et poursuite de « l’excellence ». Et si dans les deux cas, toute collusion avec la « voie communautaire » semble écartée, celle-ci n’en est pas moins favorisée indirectement par les politiques municipales et promue à un bel avenir. Ce point recoupe l’affirmation d’un déficit de culture politique des « beurs » dans les quartiers. Parfois confondu avec le manque de ressources relationnelles, ce jugement un peu sommaire semble contradictoire avec l’idée d’une sorte de « gauchisme des cités » (244). Certains passages du livre font état, d’un manque de socialisation politique de ces jeunes électeurs. Or ce qui est en jeu dans les quartiers de la politique de la ville n’est-ce pas une autre manière de faire de la politique ? Il y a là une contradiction qui est propre au monde étudié. Reste que les outils conceptuels des chercheurs ne sont pas « neutres ». On pourrait voir là une des limites d’une lecture « positionnelle » de l’espace social, se traduisant par un usage immodéré de la notion de « disposition » (militante, régressive, domestique, etc.), peu explicité au plan théorique, et qui conduit sacrifier à un certain déterminisme des trajectoires.

Le paradoxe est que l’on pourra renfermer le livre avec le sentiment que ces jeunes adultes, fils d’ouvriers immigrés, n’échappent pas à un effet de destin et de domination. Et la dégradation de la situation sociale au cours de ces dix dernières années, le climat de violence qui règne dans la cité étudiée (règlements de compte entre voyous, dégradations des locaux associatifs par les dealers, violences physiques subies par une ancienne adjointe et responsable du club de jeunes) renforcent ce constat. Mais on pourra invoquer bien des situations qui laissent entrevoir des réalités généralement occultées par les médias comme par les chercheurs. Des lieux de résistance où associations et militants sont acteurs. Non seulement ils contiennent le ressentiment et l’insécurité, mais exploitent les ressources de sociabilité et de créativité pour agir en leur nom sans être déposseder de leur action. Il convient d’en tenir compte davantage si l’on veut réellement atténuer le fossé qui s’est creusé entre les élites au pouvoir et ce que l’on appelait jadis le peuple, et se garder de lendemains qui pourraient déchanter plus encore.


Masclet (Olivier). - La Gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué. (Préface d’Olivier Schwartz)
Paris, La Dispute « Pratiques politiques », 2003, 317 p.

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