La France au temps de Sarkoland

vendredi 1er juin 2007, par Bernard DREANO

L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République et la probabilité que son gouvernement obtienne une majorité conséquente aux élections parlementaires du 17 juin prochain ouvrent une nouvelle phase politique en France. Le nouveau président, son premier ministre François Fillon, son super ministre de l’écologie Alain Juppé, et quelques autres, étaient des habitués des postes de haute responsabilité sous la présidence de Chirac. Mais on aurait tort de voir dans la dynamique du nouveau gouvernement, comme le font trop rapidement les opposants socialistes, le simple prolongement des politiques antérieures, par ailleurs féminisée.

Bien entendu, les « réformes » économiques et sociales néolibérales entamées antérieurement vont être poursuivies et amplifiées. On peut aussi prévoir que le caractère autoritaire de l’État, déjà renforcé quand Nicolas Sarkozy était ministre de l’Intérieur, va se durcir. Mais la différence avec l’ère Chirac réside d’abord dans le mode de légitimation de ces mesures. Nicolas Sarkozy a mené une campagne idéologiquement offensive mêlant le néolibéralisme économique et l’autoritarisme à un appel insistant, voire obsédant, à « une identité nationale » aux résonances nationalistes voire un tantinet racistes.

Cette posture est celle de la nouvelle droite dure qui s’affirme de plus en plus en Europe, de la Pologne à l’Espagne, en passant par l’Italie de l’après Berlusconi, et d’anciens berceaux du libéralisme démocratique comme les Pays-Bas ou le Danemark. Dans de nombreux pays, des mouvements de centre droite développent ainsi une politique à la foi néolibérale, sécuritaire et nationaliste. Cette thématique de la droite dure, recyclant les thèmes xénophobes et populistes, leur permet de récupérer une partie des voix de l’extrême droite. On l’avait vu hier en Autriche ou aux Pays-Bas. Et Nicolas Sarkozy vient de le démontrer en France en raflant la moitié des suffrages qui s’était portée lors des élections précédentes sur Le Pen. Elle permet également à cette droite, bien implantée évidemment dans les couches supérieures de la société, d’élargir sérieusement sa base dans certaines couches populaires.

Il ne s’agit donc pas d’un simple épisode électoral mais d’un phénomène profond, dont la gauche ne semble pas avoir pris toute la mesure. Le Parti socialiste, bien que battu, paraît maintenant totalement hégémonique sur cette gauche. Il peut se réjouir d’un affaiblissement considérable de la contestation politique « à gauche de la gauche », même s’il doit faire face à la concurrence nouvelle d’un centrisme démocratique incarné par François Bayrou (qui a recueilli 18 % des voix au premier tour des présidentielles). Mais les propositions de Ségolène Royal, très molles face au néolibéralisme triomphant, et ambiguës face au populisme et à la xénophobie, ne constituent guère des promesses d’avenir face au « Sarkoland ». Dès lors, certains pensent que la seule alternative crédible et efficace à la droite dure réside dans une alliance recentrée et potentiellement majoritaire. En résumé, elle unirait le rose (socialiste), l’orange (Bayrou) et le vert (écologiste), à l’instar du nouveau parti démocrate italien et de la coalition de centre gauche qu’il domine.

Pour le moment, cette option libérale (beaucoup), libertaire (un peu) et sociale (un tout petit peu) n’est pas officiellement à l’ordre du jour. La vie politique reste en apparence dans le schéma traditionnel français « gauche contre droite ». Mais une fois les législatives passées, elle aura d’autant plus de force que l’avenir de la « gauche de la gauche » aura moins de crédibilité. Et les candidats de cette mouvance présents aux présidentielles, depuis les verts jusqu’aux trotskistes en passant par les communistes et les altermondialistes, ont rassemblé moins de la moitié des votes qu’ils avaient obtenus en 2002 !

La division a beaucoup joué dans ce résultat, mais il conviendrait aussi de mentionner le manque de dynamisme des campagnes et l’absence de cohérence dans les propositions. Collectivement, il faut bien l’admettre, cette « gauche antilibérale » n’est apparue ni comme une force de transformation sociale ni comme un force de défense des catégories sociales les plus menacées par le Sarkozysme. Ainsi, les jeunes de banlieue admirateur de José Bové l’altermondialsite ont massivement voté pour... Ségolène Royal et François Bayrou !

Nicolas Sarkozy a clairement indiqué sa volonté d’éradiquer l’esprit de mai 68, c’est-à-dire l’esprit même de la contestation sociale. En fait, s’il a fait venir à lui comme ministre des Affaires étrangères l’ancien soixante-huitard Bernard Kouchner, c’est parce que ce dernier est devenu le chantre de la guerre des civilisations.

Le président de la République a sifflé la fin de la récréation. La leçon est rude pour ceux qui ne se résignent pas à la glorification des inégalités de la société actuelle. Mais ce défi même peut être salutaire. Après tout, les mouvements sociaux en France ont conservé un dynamisme et une imagination que leur envient bien des voisins européens. En Sarkoland, c’est ce dynamisme et cette capacité d’invention qu’il reste maintenant à transformer en force de résistance et de reconquête.


L’auteur est président du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (Cedetim) et membre du réseau Initiatives pour un autre monde (IPAM)

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