La Civilité comme alibi de l’arrogance

jeudi 17 février 2005, par Nabil BEN AZOUZ

Les 11 et 12 décembre 2004, le Collège International de Tunis, dans le cadre des Translittéraires, a organisé un colloque autour du thème, oh combien opportun, « A la recherche de la civilité ».

En ces temps de « crise de la citoyenneté » (1), nous avons effectivement besoin d’y voir un peu plus clair. Sur la liste d’une quinzaine d’intervenants, tous aussi éminents les uns que les autres, deux noms ont retenu notre attention : Claude Imbert (rédacteur en chef du Point), et Alain Finkielkraut (écrivain, producteur de l’émission « Répliques » sur France Culture, et ci-devant philosophe entre autres casquettes). Ils ont tous deux en commun de représenter ce que Daniel Lindenberg appelle les « nouveaux réactionnaires » (2). Ils ont certes abordé des choses fort intéressantes durant ce colloque, mais peut-on prêcher la civilité sur la rive sud de la Méditerranée et être les porte-drapeaux de la morgue « républicaine » rive nord ? Clairement : ces messieurs qui se répandent en libelles et factums parfois ouvertement xénophobes n’étaient pas les mieux placés pour nous dispenser des leçons sur la civilité. La République française des Lettres est-elle devenu si indigente pour que l’on nous inflige ces deux stars médiatiques ? Ces deux personnages n’ont jamais caché leur nostalgie d’une IIIe République qui fleure la sueur du burnous et n’hésitent pas à présenter leurs appréhensions et leur peur de l’Arabe, comme autant de vertus civiques.

Claude Imbert n’a jamais caché son islamophobie militante et son rejet des immigrés. Le 24 octobre 2003 sur la chaîne de télé privée française L.C.I il déclare : « Je suis un peu islamophobe, ça ne me gêne pas de le dire... J’ai le droit, je pense (et je ne suis pas le seul dans ce pays), à penser que l’Islam, (je dis bien "l’Islam", je ne parle même pas des islamistes) en tant que religion, apporte une certaine débilité... qui en effet me rend islamophobe... Il n’y a aucune raison, sous le prétexte de la tolérance... de s’abaisser jusqu’à renier des convictions profondes ».

Ces propos distillent la haine et ne peuvent que participer aux replis communautaires et servir tous les intégrismes. Ce soldat de la haine tant choyé par une partie complaisante de nos mandarins et de notre intelligentsia est un boutefeu de la théorie des chocs des civilisations et n’en a que faire de notre "tamaddun-civilité". Ne dites pas à nos intellectuels que Claude Imbert est en croisade. Ils le croient journaliste et éditorialiste sérieux au Point. Savent-ils au moins qu’à cause de ces propos ignominieux il a été remercié du Haut Conseil français de l’Intégration ?!

Alain Finkielkraut, quant à lui, en dehors de la scène médiatique et des allées du pouvoir n’a plus aucun crédit en France. Ses obsessions et ses imprécations ne cessent d ?alimenter les sarcasmes du monde intellectuel et universitaire. Sa haine de la gauche et du Tiers-Monde, son soutien inconditionnel à Israël et à Sharon ont fini par lasser les plus complaisants. Dans le Point du 24 mai 2002 de Claude Imbert (comme par hasard !!) notre philosophe applaudit aux propos ignobles d’Oriana Fallaci (La rage et l’orgueil, livre ouvertement raciste) en estimant tout simplement que cette dame « tente de regarder la réalité en face" qu’elle a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat et refuse le narcissisme pénitentiel qui rend l’Occident coupable de ce dont il est victime ». Rien que ça ?! Mais on ne le retient plus dès qu’il s’agit d’Israël (ses derniers écrits ne s’intéressent plus qu’à ce sujet).

Derrière des actes antisémites absolument condamnables commis par des voyous ou des fanatiques, Finkielkraut voit rien moins que des pogroms. A l’entendre, Paris est désormais Berlin au temps des SS. Des hordes de jeunes arabes embrasent les synagogues et lynchent tous les juifs qui portent des kippas. Ils nous promettent une nuit de Cristal qui ne vient pas : "il faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles (entendez par-là, banlieues bourrées d’immigrés)" (3).

Sa peur est peut-être légitime, mais en s ?évertuant à entretenir et à diffuser une véritable paranoïa collective, Finkielkraut joue les apprentis sorciers. Tout cela ne serait que navrant si les jeunes qui sont l’objet de son courroux n’étaient pas en même temps assimilés à la cinquième colonne et de l’internationale islamiste et du terrorisme palestinien. Car au fond, c’est le rôle de "porte-flingue idéologique" de Sharon que Finkielkraut semble affectionner. A ses yeux, le mur d’apartheid érigé par Sharon n’est qu’un « simple mur de sécurité » (4) et toute critique de la politique colonialiste d’Israël est pour lui le masque de l’antisémitisme.

Et lorsque tel intellectuel juif ose émettre certaines critiques de la politique israélienne, l’auteur de "La défaite de la pensée" n’est pas loin de juger qu’il est un « caniche des goys ». Soyons juste, il lui arrive de critiquer certains « excès » de la politique israélienne, mais il se reprend vite et pour lui, le droit au retour des réfugiés palestiniens « reviendrait à faire disparaître Israël comme Etat juif ». Ce militantisme a une certaine cohérence : les arabes du Moyen-Orient et les« jeunes-de-banlieues » appartiennent à un même monde hostile qui ne rêve que de pogroms. Cette cohérence-là, on le voit, n’est pas l’apanage de l’extrême droite française. Elle s’exprime tous les samedi matin sur France Culture.

Les indignations sélectives d’Alain Finkielkraut, qui refuse de nommer les souffrances des Palestiniens, les affres de l’occupation, les assassinats ciblés et le racisme institutionnalisé de l’Etat d’Israël, ont fini par révolter certains de ses anciens amis pour qui Finkielkraut représente à lui tout seul « la Star Academy du sionisme français » (5).

Inlassable pétitionnaire, Alain Finkielkraut s’est fait une spécialité : les manifestes anti-immigrés. Au moment du débat sur le Code de la nationalité, il milite ouvertement pour l’abolition de fait du droit du sol qui favoriserait « un appel d’air » (sic) migratoire. Fervent soutien des lois de précarisation du séjour des étrangers en France, il s’est aussi illustré dans le déni du droit d’asile... Le tout au nom la République. L’arrogance et la « migrophobie » de ce républicanisme relèvent d’un inconscient colonial qui comme chacun sait est aux antipodes de la citoyenneté. La civilité s’accommode mal des frontières entre les peuples que les Claude Imbert et autre Finkielkraut aimeraient dresser.

Durant le colloque, tous les intervenants sans exception, ont excellé, et à l’applaudimètre, c’est même Alain Finkielkraut qui remporte la palme. Normal, rien de ce qui fâche n’a été abordé. A croire qu’ils étaient tous inhibés par le sujet même de cette rencontre.

L’anthropologue Marc Augé l’a lui-même reconnu durant les mots de clôture : « Nous sommes tous dans le consensus » et que la balance penchait un peu trop vers le néo-conformisme. Le seul, de la salle, le grand militant George Adda a osé une certaine polémique « prétendant » que la civilité est également une affaire politique et que c’est une histoire de dominants-dominés, en prenant entre autres exemples l’incivilité impérialiste de la « pax américana » en Irak. Il a été sèchement rappelé à l’ordre par la maîtresse des lieux qui a estimé que « son discours était d’une grande incivilité » et jugé bon d’ajouter un ahurissant : « j’espère que la lutte des classes est définitivement morte avec la chute du mur de Berlin ». Soit. Pourtant ce colloque a commencé par un hommage très appuyé au philosophe Jacques Derrida qui, dans un de ses ouvrages a prôné un certain retour à Marx(6). A n’y plus rien comprendre.

Alors que nous quittions perplexes nos invités, une longue discussion s’etait engagée dans la salle pour savoir comment traduire en arabe le mot civilité. Et Hélé Béji d’ajouter à notre confusion, au moment de la clôture, en disant très justement qu’aucun des intervenants « n’a défini la civilité ». Sans le faire exprès, elle reconnaissait qu’il y avait quiproquo dès le départ. Et à l’arrivée un excellent colloque pour... rien. Alors, pour la civilité, nous repasserons.

Durant ce même week-end, alors que Tunis bruissait de plusieurs colloques, il se tenait au même moment à Rabat un « Forum de l’avenir sur le Grand Moyen-Orient » cher à Bush et à son administration et qui eux nous promettent des incivilités autrement redoutables !!


nabilazouz@yahoo.fr

Article paru en version plus courte dans le mensuel tunisien Attariq Aljadid n° 35, février 2005.

1. Voir l’article de Slim Loghmani, Attarik Aljadid de septembre 2004
2. Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, La République des Idées, 2002

3. Cité par Politis, octobre 2003

4. C’est d’autant plus curieux qu’il a dans un premier temps condamné l’érection du Mur.

5. Eric Hazan, Rony Brauman dans l’ouvrage collectif : Antisémitisme, l’intolérable chantage, Israël-Palestine, une affaire française, La Découverte 2003.

6. Jacques Derrida, Spectres de Marx, éd. Galilée, 1993.

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