Journal des Alternatives

La Banque mondiale contre l’éducation au Niger

Moussa TCHANGARI, 4 avril 2006

Vaste pays d’Afrique de l’Ouest, le Niger est l’une des victimes emblématiques des politiques d’ajustement structurel conduites par les institutions financières internationales. Sous l’impulsion de ces dernières, la pauvreté et la misère ont enregistré un bond prodigieux en l’espace d’une vingtaine d’années. Les services publics, que ce soit en matière de santé ou d’éducation, ne sont plus assurés correctement. Depuis le début des années 1980, la part des dépenses publiques consacrées à ces secteurs ne fait que décliner, alors que le service de la dette extérieure engloutit une part importante du budget de l’État.

À la faveur des accords d’ajustement structurel passés avec les autorités nigériennes, la Banque mondiale est devenue l’unique maître d’œuvre de la politique éducative du pays. L’école publique a été mise sous coupe réglée par les experts de ces institutions et leurs acolytes locaux : réduction de l’enveloppe des bourses et allocations aux étudiants et élèves, privatisation des œuvres universitaires (cantine, résidence et transport), remplacement progressif des enseignants professionnels par des contractuels sous-payés, arrêt du recrutement des jeunes diplômés dans la fonction publique, rehaussement des frais d’inscription des étudiants, etc.

Aujourd’hui, deux enfants nigériens sur trois ne vont pas à l’école, alors que 80 % de la population ne sait ni lire ni écrire. Au primaire, à peine 32 % des élèves réussissent à l’examen final de fin de cycle, tandis qu’au secondaire, sur 1000 élèves qui y entrent, à peine 160 sortent avec leur diplôme de premier cycle sans redoublement. Seul 1 % des enfants ont accès à l’enseignement préscolaire, largement dominé par le secteur privé. Les frais de scolarité annuels demandés aux parents varient de 15 $ dans le public à près de 1000 $ dans le privé.

Selon les statistiques officielles du gouvernement nigérien, les enfants issus des milieux ruraux pauvres ont moins de chance d’aller à l’école que ceux vivant dans les centres urbains. La politique éducative dictée par la Banque mondiale renforce non seulement les inégalités sociales entre les centres urbains et les campagnes, mais aussi entre les filles et les garçons. En 1999-2000, les filles ne représentaient que 39 % des effectifs scolarisés, ce qui correspond à un taux de scolarisation de 27 %. Si la tendance actuelle se maintient, la majorité des filles nigériennes vont rester analphabètes pendant des décennies encore.

Si le problème de l’accès à l’école demeure important, il faut souligner que le chômage endémique des jeunes diplômés est encore plus préoccupant. À l’heure actuelle, le Niger compte des milliers de diplômés sans perspectives réelles d’emploi, alors que le pays a cruellement besoin de cadres dans tous les domaines. Après avoir passé plus de vingt ans de leur vie sur les bancs de l’école, les jeunes diplômés n’ont droit à aucun emploi digne de ce nom. Seuls les plus chanceux d’entre eux ont droit au service civique national ou peuvent devenir « volontaires de l’éducation » - des contractuels sous-payés qui remplacent progressivement les enseignants -, des formes honteuses d’exploitation de la jeunesse.

Stigmatisée dans les années 1960 comme l’anti-chambre du fonctionnariat, l’école nigérienne est devenue aujourd’hui l’anti-chambre du chômage. Les produits de cette école ne parviennent pas à s’insérer dans le tissu social et économique pour deux raisons essentielles. La première, c’est que l’État, principal employeur potentiel, ne veut plus recruter, conséquence des critères de discipline budgétaire imposés par le Fonds monétaire international et par l’Union économique et monétaire ouest-africaine. La seconde, c’est que la formation dispensée par les écoles n’est pas adaptée aux réalités sociales et économiques, et les filières qui peuvent déboucher sur des emplois sont strictement contrôlées par le privé.

Face à cette situation, plusieurs organisations de la société civile nigérienne ont décidé d’engager une lutte résolue pour la défense de l’école publique. Elles s’insurgent notamment contre la politique dite de partage des coûts de l’éducation instituée par la Loi d’orientation du système éducatif, une loi scélérate qui symbolise la renonciation de l’État du Niger à son devoir d’éduquer.


L’auteur est directeur de l’Association Alternative Espaces Citoyens, basée à Niamey au Niger.