L’heure des brasiers en Amérique du Sud

lundi 14 novembre 2005, par John PILGER

À Vega, un bidonville de Caracas sur les collines ravinées qui encerclent la capitale vénézuélienne, il pleut et les gens sont un peu inquiets. Ils se souviennent des glissements de terrain de 1999 qui avaient fait des milliers de victimes. « Que faites-vous ici ? » me demande un homme assis devant moi dans un minibus bondé. Sans attendre ma réponse, il me raconte pourquoi il appuie Hugo Chavez : des écoles, des cliniques, des aliments à bon marché, « c’est notre constitution » et « notre démocratie« poursuit-il, et « pour la première fois, l’argent du pétrole nous revient à nous, les pauvres ». ». À l’entrée des barrios, les supermarchés pour le plaisir des pauvres affichent des prix subventionnés qui sont de 40% inférieurs à ceux qui prévalent ailleurs. Je lui demande s’il appartient au Mouvement de la cinquième république, le parti de Chavez. « Non je n’ai jamais appartenu à aucun parti. Mais ce que je veux dire est simple, avec ce qui se passe maintenant, ma vie a changé ».

L’autre côté du miroir

En parcourant le pays, j’entends cette histoire mille fois. Celle de Béatrice dont les enfants immunisés sont à l’école pour la première fois. Celle de Célédonia qui vient d’apprendre à lire à 80 ans. Celle de José dont la vie a été sauvée par un médecin dont il avait obtenu les soins comme jamais avant. Pour ceux là, Chavez n’est ni un excité ni un autocrate. Mais un humaniste et un démocrate qui obtient les deux tiers des suffrages populaires et qui a gagné neuf élections depuis six ans. J’ai comme l’impression que le miroir qui existe entre le Venezuela et l’Occident est brisé.? Je me demande si je rêve encore, ou s’il y a réellement quelque chose qui se passe dans cette Amérique latine qu’on perçoit souvent à partir de stéréotypes et de clichés.

L’héritage de Bolivar

Au Venezuela, en Argentine, en Colombie et ailleurs, des changements radicaux traversent l’hémisphère. Des résistances projettent la mémoire de Simon Bolivar et de la victoire contre l’absolutisme espagnol en 1783. Aujourd’hui dans la conscience populaire, le nouveau maître colonial est à Washington. Sous la figure de George W. Bush, il veut imposer le projet de Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA). Le « tout marché » néolibéral doit transformer le continent en un immense atelier de misère, comme cela a été fait avec le Mexique. Mais le temps de l’arrogance achève. Alors qu’à Québec en 2001 Bush annonçait la terre promise du libre-échange, il vient d’entendre plusieurs chefs d’État de l’Amérique latine lui dire à Mar del Plata que le projet était remis sine die. Pourquoi ont-ils osé confronter Bush ? Sans doute qu’ils savent que plus personne ne peut négocier dans le dos des peuples.

La Bolivie insurgée

En Bolivie, les mouvements sociaux ont renversé cinq gouvernements et brisé le laboratoire néolibéral dont rêvaient Bush et des multinationales comme Bechtel qui voulaient privatiser l’eau. Dans l’immense bidonville d’El Alto qui surplombe la métropole bolivienne, j’ai écouté des mineurs sans emploi et des campesinos expulsés de leurs terres. « Pourquoi sommes si pauvres alors que notre pays est si riche ? » Les Boliviens se souviennent que le pillage a commencé il y a 500 ans lorsque les Espagnols ont conquis Cerro Rico et transformé les paysans en esclaves pour leurs mines d’argent. Par la suite, l’étain est devenu le trésor du pays mais dans les années 1970, le Fonds monétaire international imposait au gouvernement de privatiser ces mines et de licencier 30 000 mineurs. Depuis, la guerre sociale continue avec la coca que les paysans cultivent et que les Etats-Unis veulent éradiquer. Pour la classe dominante locale ou étrangère, la majorité autochtone de la Bolivie avec les femmes en chapeau rond et jupes multicolores est exotique. Mais aujourd’hui ces femmes exigent une nouvelle constitution comme celle qui a été adoptée au Venezuela, et qui remettrait les richesses du pays (le gaz et le pétrole notamment) dans les mains du peuple. À la mi-décembre, des élections doivent avoir lieu. Le Mouvement vers le socialisme, le MAS, est porté gagnant par les sondages et son leader charismatique, Evo Morales est diabolisé par l’ambassade américaine qui le compare à Ben Laden. Evo s’est fait connaître lorsque la population de Cochabamba a expulsé Bechtel il y a quelques années.

La confrontation s’en vient

Partout sur le continent, les peuples se mettent au premier plan de la scène, même en Colombie où sévit le principal allié des Etats-Unis en Amérique latine, Alvaro Uribe, et où un mouvement autochtone vient d’organiser une grande marche à travers les 32 provinces colombiennes pour exiger la fin des politiques néolibérales. Partout, Chavez est le symbole de l’imagination politique et du courage. Chavez qui défie les Etats-Unis, reste très différent de son ami Fidel Castro qu’il respecte énormément par ailleurs. Au Venezuela, les grands médias sont tous contre Chavez. L’opposition est dans la rue et réclame le départ du président même si celui-ci a obtenu 58% des voix lors d’un référendum récent. Mais est-ce assez pour Bush ? Selon le Washington Post, la CIA est sur un mode d’alerte concernant le Venezuela. Hugo Chavez affirme que des avions américains survolent le territoire pendant que des forces spéciales sont en formation sur l’île de Curaçao au large du Venezuela. La confrontation s’en vient entre Washington et le pays d’Hugo Chavez qui pour les néoconservateurs américains doit être éliminer avec les autres États de l’« axe du mal ».


John Pilger est un essayiste et journaliste australien établi à Londres. L’article est traduit et abrégé de l’original publié par le New Statesman le 11 novembre 2005.

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