L’économie sociale sur la corde raide

dimanche 24 août 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

Quatre mois après l’arrivée au pouvoir à Québec du nouveau gouvernement libéral de Jean Charest, les milieux de l’économie sociale sont inquiets. Des dossiers sont en attente, vivotant parfois même entre deux ministères, alors que d’autres ont déjà reçu un refus qui semble sans appel.

Dès le départ, le gouvernement de Jean Charest s’est appliqué à marquer une coupure bien définie entre lui et son prédécesseur, le Parti Québécois (PQ). Le premier budget libéral, au lendemain des élections, témoignait plus d’un souci de « stabilisation financière » que de développement économique. Les priorités ne sont pas les mêmes et apparemment le PL ne se sent pas tenu par les engagements du PQ.

À la veille de la rentrée, des organisations de toutes sortes, qui mènent leurs activités depuis plusieurs années, sont inquiètes quant à leur survie. Nancy Neamtan, directrice du Chantier de l’économie sociale, se dit peu rassurée : « Beaucoup de choses demeurent inconnues et inquiétantes. Le discours [du PL] est difficile à suivre. Sur le plan idéologique, on a beaucoup de raisons d’être inquiet. » Mme Neamtan en veut pour preuve le débat entourant les centres de la petite enfance. Au Chantier de l’économie sociale, l’équipe venait de faire un bilan, après cinq ans d’existence. Pour elle, il n’y avait pas de doute, l’expérience était concluante et positive. Mais le gouvernement croit que le secteur privé serait tout aussi performant, et probablement plus.

Du côté du Réseau d’investissement social du Québec (RISQ), même son de cloche. La directrice générale, Élise Tessier, affirme que la situation de l’organisation est critique à l’heure actuelle. « Le contrat que nous avions signé avec le PQ se termine en décembre 2003, et jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons aucune nouvelle, à savoir s’il sera reconduit ou non, et si oui, à quelle hauteur. » Comme le RISQ est une organisation privée de financement sans but lucratif, il a la chance de pouvoir utiliser ses revenus autogérés, provenant des intérêts sur les prêts consentis aux diverses entreprises d’économie sociale. Mais ces revenus, sont minimes, étant donné la nature des projets financés. Mme Tessier affirme que les réserves seront épuisées en peu de temps.

Si le contrat entre le gouvernement du Québec et le RISQ n’était pas renouvelé, ce n’est donc pas seulement le RISQ qui serait en péril, mais l’ensemble des organisations et entreprises qu’il finance, soit 231 en tout. Des coopératives de travailleurs en restauration, de messagerie ou de développement durable en région, comme des centres de la petite enfance, des entreprises de production agricole, des centres récréotouristiques, des organismes culturels. À Montréal, mais aussi au Saguenay-Lac-Saint-Jean, dans Chaudière-Appalaches, à Québec, en Outaouais, en Gaspésie et dans toutes les autres régions de la province.

La clé dans la porte

Nul doute, pour Élise Tessier, le retour des vacances est difficile et angoissant. « On ressent le changement d’orientation au sein du gouvernement », laisse-t-elle échapper, dans un souffle. Elle sait que plusieurs entreprises sont déjà en péril, ayant reçu un non apparemment définitif de la part du gouvernement. La directrice générale ne veut pas divulguer les noms de ces entreprises avant que celles-ci ne le fassent elles-mêmes. Elle donne toutefois l’exemple, rendu public, de Faites de la musique ! (FDM), qui s’est vu refuser un financement de 700 000 dollars pour la prochaine année, qui avait été promis par le PQ.

L’organisme à vocation culturelle qui produisait plusieurs événements, tels les Francouvertes - un concours qui a permis à plusieurs jeunes chanteurs et groupes de se faire connaître - a dû mettre à pied la totalité de ses employés au début de l’été. À la direction, on fait des pieds et des mains pour sauver ne serait-ce que l’ancienne caserne de pompiers, rue Ontario, complètement restaurée au cours de l’hiver pour accueillir les nouveaux locaux et diverses activités produites par FDM. Le gouvernement avait investi près de trois millions de dollars dans cet aménagement et le RISQ avait également injecté 50 000 dollars.

Branle-bas de combat

C’est donc le branle-bas de combat du côté des entreprises d’économie sociale. La nouvelle session parlementaire vient de débuter à Québec et tous pressent le gouvernement pour avoir une réponse. « Cela crée un climat d’incertitude, explique Élise Tessier. Ce sont des entreprises qui sont en place, on ne peut pas dire aux employés de se mettre en chômage en attendant. Les gens vont se replacer ailleurs et on perdra l’expertise. On aurait souhaité que le gouvernement agisse dans la continuité, le temps d’établir une nouvelle politique claire. On le sent désorganisé. »

Pour Nancy Neamtan, du Chantier, et également présidente du RISQ, l’heure n’est pas encore au découragement. Elle est cependant persuadée que l’appui du gouvernement libéral à la société civile pour le développement des communautés locales sera moindre. « Mais, on essaie d’en sauver le plus possible et de garder le contrôle, soutient-elle. Je pense que le mouvement de l’économie sociale s’est enraciné solidement et que ce n’est pas quelque chose qui va mourir. On peut être optimiste en notre capacité de continuer à agir. »

France-Isabelle Langlois, rédactrice, journal Alternatives


Bas de vignette photo : Stéphane Bouchard travaille depuis un mois et demi à L’Atelier de bois Angus, une entreprise financée par le Réseau d’investissement social du Québec (RISQ). Pour la directrice de l’atelier, Johanne Lavoie, il ne fait pas de doute que les nouvelles coupures dans le secteur de l’économie sociale vont rendre le mandat social lié à son entreprise encore plus difficile, voire impossible.

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