Journal des Alternatives

Dossier souveraineté alimentaire

L’éclosion de l’Union paysanne ?

Laurence Hallé, 27 juin 2008

L’Union paysanne (UP) espère obtenir d’ici mars son accréditation d’association professionnelle, ce qui mettrait fin à la mainmise de l’Union des producteurs agricoles (UPA). Le mouvement voué à la défense d’une agriculture à visage humain souhaite que le gouvernement Charest donne suite à la recommandation sur l’ouverture du syndicalisme agricole proposé en février par la Commission Pronovost sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois.

Pour espérer faire face à l’UPA, le fondateur aujourd’hui à la retraite de l’Union paysanne, Roméo Bouchard, clame que la formation doit d’abord solidifier ses assises et rallier les agriculteurs alternatifs. « Les producteurs indépendants sont apolitiques et ils ne font rien pour se regrouper », juge-t-il. La direction actuelle de l’UP est bien consciente de ce défi. « Notre tâche majeure est d’être crédible auprès des agriculteurs et nous y travaillons activement », explique son porte-parole, Benoît Girouard. L’arrivée d’un second syndicat agricole offrirait, selon lui, une vision syndicale plus ajustée à la réalité des producteurs alternatifs que celle de l’UPA. « Nous voulons une structure plus légère, simple et souple, qui doit être plus axée sur la représentation », explique Benoît Girouard.

Afin de réformer sa structure vacillante, le mouvement s’est entouré de deux consultantes, l’avocate et agricultrice Lucie Fortin, et la chercheure associée à la Chaire de recherche du Canada en éducation relative à l’environnement de l’UQAM, Denise Proulx. L’UP estime que les deux femmes seront à même de prendre le pouls des agriculteurs québécois et de forger une nouvelle formule syndicale. « Au nom d’une science agronomique focalisée uniquement sur le rendement, les producteurs ont perdu la connaissance de la nature. L’Union paysanne veut renforcer le pouvoir des petites fermes familiales [qui ont une vision de l’agriculture différente des producteurs industriels] », souligne Denise Proulx.

« Un mouvement moribond »

Roméo Bouchard doute cependant de la force du mouvement. « On n’ira pas à la guerre en ce moment avec un mouvement moribond comme l’UP. Il ne faut pas se raconter des peurs. La structure actuelle de l’UP est trop dégradée. » Il ajoute que l’UP n’est pas représentative, un critère crucial pour aspirer au titre d’association professionnelle. « Plusieurs des membres de l’UP sont des citoyens, et le peu d’agriculteurs qui en font partie est regroupé dans les régions de Lanaudière et des Laurentides », explique Roméo Bouchard.

Même son de cloche du côté du président de la Fédération de l’UPA de Saint-Hyacinthe, Réjean Bessette, qui ne croit pas que l’UP constitue une menace pour son association. « Ils ne sont pas suffisamment nombreux. Mais s’ils veulent tout de même se poser en tant que syndicat agricole, nous n’avons pas de problème avec ça. On est encore dans un système démocratique au Québec, à ce que je sache », laisse-t-il tomber. Il ajoute que le taux d’adhésion volontaire des membres de l’UPA frise les 90 %. Réjean Bessette estime que si les producteurs n’étaient pas satisfaits du travail de représentation de l’UPA, ils le quitteraient, tout simplement.

Divergence de vue au Ministère

Malgré ce scepticisme, le porte-parole de l’UP n’en démord pas : « Il est clair que la légitimité se retrouve du côté de l’UP. Les experts sollicités pour le rapport Pronovost disent la même chose que nous. Le fardeau de la preuve revient donc au Ministère et à l’UPA », déclare Benoît Girouard. Il reste que le ministre de l’Agriculture, Laurent Lessard, a écarté la possibilité de changer les règles en matière d’accréditation. Le Ministère a d’autres priorités selon Gilles Turcotte, de la Direction de la planification et des priorités stratégiques : « Il y a beaucoup de travail à accomplir pour atteindre les objectifs du rapport et la question de l’accréditation unique ne constitue pas une entrave pour passer à l’action. Toutefois, le Ministère compte faire plus de place à des associations moins traditionnelles, telle l’Union paysanne. »

Le 13 juin, des investissements étalés sur cinq ans de 19 millions de dollars ont d’ailleurs été annoncés par le ministre Lessard pour soutenir la croissance d’une agriculture variée. De cette somme, cinq millions sont destinés au développement de l’agriculture biologique.

Benoît Girouard est aussi encouragé par d’autres initiatives, comme la modification de la structure du conseil d’administration de la Financière agricole de l’UPA, l’organisme chargé de soutenir les agriculteurs québécois. « L’UPA a perdu beaucoup de pouvoir et d’argent », soutient le représentant de l’UP. La présidence était automatiquement octroyée à un membre de l’UPA, ce qui n’est plus le cas. « L’UPA revient à un rôle de représentation et non de contrôle, ce qui aurait dû demeurer le cas depuis sa création, en 1972. Un syndicat qui gère l’argent public, vous ne verrez ça nulle part ailleurs. Le problème de l’UPA, c’est qu’elle est à la fois le représentant de la classe agricole et l’organisme qui met en marché les produits. Cela crée des problèmes depuis 30 ans, parce que le syndicat se trouve à être aussi le patron », explique Benoît Girouard.

Même si elle n’est pas accréditée, l’Union paysanne a sensibilisé la population aux questions liées à l’avenir de l’agriculture. Certaines de ses propositions se retrouvent dans le rapport Pronovost, que Réjean Bessette de l’UPA qualifie de « brassage d’idées bénéfique ». La consultante de l’UP, Denise Proulx, n’est toutefois pas convaincue de la bonne foi du syndicat agricole : « J’applaudis les gens de l’UPA qui comprennent l’urgence d’agir, mais après les paroles, ils doivent poser des gestes concrets ; la preuve demeure encore à faire. L’UPA est très consciente que c’est une question de temps et que si elle ne modifie pas sa façon de faire, elle va perdre. »