L’après-tsunami : Comment transformer l’émotion, les sentiments, en action structurée ?

dans La Presse du mardi 11 janvier 2005 p. A 15

jeudi 20 janvier 2005, par Michel WIEVIORKA

Le tsunami qui a frappé l’Asie est un fait global. Il a touché les populations localement, mais aussi les touristes venus du monde entier. Il affecte, loin de l’océan Indien, en Europe, en Amérique, des populations qui relèvent d’une migration, éventuellement d’une diaspora. Les réponses sont elles aussi globales, au sens où elles conjuguent des interventions mises en oeuvre à l’échelle transnationale.

Et très vite, une question s’est imposée, le plus souvent maladroitement formulée : comment transformer l’émotion, les sentiments, en action structurée ; comment installer dans la durée ce qui est pour l’instant une formidable bouffée de solidarité et de compassion- et dès lors aussi de médiatisation ?

En fait, quatre registres principaux sont en jeu, dès lors qu’on veut bien réfléchir à l’après-tsunami. Et ces quatre registres ont un point commun, décisif : ils appellent réflexion et action politiques, contrairement aux émotions, qui s’expriment sous des formes non-politiques, ou infrapolitiques- générosité, mobilisation bénévole.

Au moment de l’événement, nous sommes émus par les victimes. C’est là où l’action solidaire est la plus évidente, urgente, et peu politique : il faut aider ceux qu’atteint directement le cataclysme. Mais très vite, d’autres urgences se profilent. Il faut éviter que le drame rebondisse, pour des raisons sanitaires, d’alimentation, d’eau potable, d’épidémies, de pillage, etc., il faut prendre en compte des risques. Ce qui appelle des décisions, des choix, des compétences, l’établissement de priorités, une capacité d’organisation : on entre ici dans un premier registre véritablement politique, dans des systèmes d’action qui doivent être largement construits pour l’occasion, et qui mobilisent toutes sortes d’acteurs, ONG, États, forces politiques, organisations internationales, etc.

Viennent ensuite, sur un deuxième registre, les débats et l’action relatifs à la reconstruction. Mais quel modèle privilégier ? Faut-il aider le tourisme à se relancer, comme avant, là où il faisait vivre certaines zones, un tourisme pas toujours reluisant, sexuel, de type post-colonial ? Peut-on proposer des alternatives économiques, des formules de développement efficientes ? Et selon quelles procédures ? La politique, ici, a tous ses droits, une politique " globale ", là encore, car les acteurs en sont les uns mondiaux ou transnationaux, les autres régionaux, nationaux ou encore locaux.

Mais il ne s’agit pas seulement de mettre en place des infrastructures, de bâtir des logements, d’apporter les conditions matérielles et économiques d’un nouveau départ, il faut aussi aider les personnes et les collectivités à se reconstruire, les sortir du statut de victimes pour qu’elles redeviennent sujets de leur propre existence, capables de se tourner à nouveau vers l’avenir, de maîtriser leur expérience. Ce passage n’est pas seulement un problème psychologique, il ne se limite pas à un travail de deuil qui permettrait de dépasser le traumatisme, il appelle, sur un troisième registre, des politiques actives faisant des personnes et des collectivités concernées les acteurs ou les coproducteurs du changement.

Une idée trop simple

Enfin, et nous abordons un quatrième registre : un lieu commun insiste pour faire du drame un événement naturel, contrairement, par exemple, au terrorisme. Mais les meilleurs scientifiques nous invitent à relativiser cette idée trop simple. On ne peut certes pas prévoir avec précision le moment d’une telle catastrophe ; mais on sait où il faut l’envisager, et on dispose d’instruments permettant de l’annoncer quelques minutes, ou quelques heures à l’avance. La science et la technologie peuvent en la matière être appliquées, à condition d’en avoir la volonté et les moyens,
et de mettre en place des formes d’organisation adaptées - mais tous les pays n’ont pas les mêmes ressources. Le tsunami nous oblige à revenir sur notre rapport à la nature, et à l’appréhender en termes politiques ; il redonne vigueur, d’une certaine façon, à l’écologie politique, aux réflexions sur le risque et le principe de précaution, aux débats sur le développement durable, le tout sur fond d’inégalités économiques et sociales.

Ne tirons pas de cette analyse l’image d’une opposition entre les sentiments, qui seraient de l’ordre de l’émotion et de l’éphémère, et la politique, qui serait de l’ordre de la raison et de la longue durée. Ce qui est en jeu, en effet, n’est pas un conflit entre deux types de fonctionnement face à une grande catastrophe, mais notre capacité, à la fois locale et planétaire, à conjuguer les deux dimensions. Sans émotion, la politique n’est pas sollicitée.

Mais si nous en restons au stade de l’émotion, elle est dans un premier temps débordée, les responsables entrent dans la surenchère des actes et des promesses, puis, quand l’oubli fait son chemin, elle reprend ses droits, mais sans traiter des problèmes sur le fond - et bien des promesses restent alors lettre morte. Nous devons par conséquent associer, dans nos réflexions, les deux aspects de l’événement, et faire des sentiments et de la compassion le moteur de débats et d’action politique, à tous les niveaux.


L’auteur est sociologue et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. Il vient de publier " La violence " (Balland 2004).

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