Le Canada adopte la politique étrangère « America First »

mardi 8 octobre 2019, par Ben Norton

L’ambassade des États-Unis à Ottawa s’est vantée dans une note de service intitulée « Le Canada adopte la politique étrangère : America First », en mars 2017, après que le premier ministre Trudeau ait nommé la fauconne intransigeante Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères.

Le Département d’État américain s’est vanté dans une note de service déclassifiée de mars 2017 selon laquelle le Canada avait adopté une politique étrangère axée sur « La primauté des États-Unis ».

Le câble a été écrit quelques semaines à peine après que le gouvernement néolibéral du premier ministre Justin Trudeau ait nommé Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères. Ancienne rédactrice en chef de la principale agence de presse internationale Reuters, Freeland a plaidé pour des politiques agressives à l’encontre des États ciblé par Washington qui souhaite y voir un changement de régime, notamment contre le Venezuela, la Russie, le Nicaragua, la Syrie et l’Iran.

Le département d’État a ajouté que Trudeau avait promu Freeland « en grande partie à cause de ses contacts étroits aux États-Unis » et que sa « priorité numéro un » serait de travailler en étroite collaboration avec Washington.

Sous Freeland, qui est d’ailleurs la petite-fille d’un propagandiste nazi ukrainien, le Canada a vigoureusement fait campagne contre la Russie, resserré ses liens avec l’Arabie saoudite et Israël et joué un rôle clé dans la tentative de coup d’État menée par la droite au Venezuela.

La note offre la preuve la plus concrète à ce jour que les États-Unis considèrent Ottawa comme un sujet impérial et considèrent la politique étrangère du Canada comme subordonnée à la sienne.

Le Canada priorise rapidement les relations avec les États-Unis

Le 6 mars 2017, l’ambassade des États-Unis à Ottawa, la capitale du Canada, a envoyé à Washington une dépêche de routine intitulée « Le Canada adopte la politique étrangère : America First ».

Presque tout le document, aujourd’hui, déclassifié est caviardé. Mais la portion accessible comprend tout de même plusieurs informations révélatrices.

Le câble note que le gouvernement canadien donnerait rapidement la priorité aux relations américaines. Il dit également : « Attendez-vous à un engagement intensifié ».

Le seul article non expurgé indique que l’administration Trudeau a « amélioré l’approche du Canada en matière de relations bilatérales ».

« Le premier ministre Trudeau a promu l’ancienne ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, au rang de ministre des Affaires étrangères, en grande partie à cause de ses solides contacts avec les États-Unis, dont beaucoup se sont développés avant qu’elle ne mette le pied en politique », indique le câble.

« Sa lettre de mandat du premier ministre indiquait que sa priorité numéro un était de maintenir des "relations constructives avec les États-Unis" », poursuit le mémo.

« Trudeau a ensuite ajouté à ses responsabilités pour les affaires américaines, lui confiant une responsabilité sans précédent pour le commerce entre les États-Unis et le Canada, un geste inédit dans le contexte canadien », a écrit le département d’État.

Le « rôle marqué » de Chrystia Freeland dans la tentative de coup d’État au Venezuela

Le ministre des Affaires étrangères, Mme Freeland, a travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement américain pour faire avancer sa politique belligérante, en particulier en ce qui concerne les gouvernements indépendants et de gauche qui refusent de se soumettre au diktat de Washington.

Sous la direction de Freeland, le Canada a pris la tête du complot visant à déstabiliser le Venezuela en janvier. L’Associated Press a rapporté comment Ottawa avait rejoint les gouvernements de Washington et de droite d’Amérique latine pour planifier soigneusement le putsch.

Deux semaines avant que le chef du coup d’État, Juan Guaidó, se soit déclaré « président par intérim », Freeland l’a personnellement appelé pour « le féliciter pour l’unification des forces de l’opposition au Venezuela ».

L’AP a rapporté : « Le Canada, membre du groupe de Lima, a joué un rôle clé dans les coulisses, sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, s’est entretenue avec Guaido la nuit précédant la cérémonie d’assermentation de Maduro pour offrir le soutien de son gouvernement s’il devait affronter le dirigeant socialiste ».

En 2017, Freeland a contribué à la création du groupe de Lima, une alliance du Canada et de gouvernements de droite en Amérique latine qui se sont regroupés pour imposer un changement de régime au Venezuela. Parce que les États-Unis n’en sont pas membres, Freeland a veillé à ce que le Groupe de Lima agisse dans l’intérêt de Washington et fasse progresser le pouvoir impérial nord-américain dans la région.

L’ancien ambassadeur du Canada au Venezuela, Ben Rowswell, a critiqué la tentative de coup d’État dans le journal The Globe and Mail. « Il est inhabituel pour un pays de se prononcer sur le choix du président d’un autre pays », a-t-il déclaré. « Le fait que des pays représentant les deux tiers de la population de l’Amérique latine le fassent en quelques minutes montre qu’il existe un alignement remarquable presque sans précédent dans l’histoire de l’Amérique latine ».

Trudeau et Freeland ont appelé à plusieurs reprises au renversement du président vénézuélien élu, Nicolás Maduro.

Les sociétés minières canadiennes, qui exploitent déjà intensivement le Honduras, ont désespérément besoin d’avoir accès aux importantes réserves minérales du Venezuela.

Un faucon canadien

Chrystia Freeland soutient fermement les sanctions contre les ennemis de l’Occident et défend ardemment la saisie unilatérale des avoirs de dirigeants étrangers qualifiés de « dictateurs » par Washington.

Elle a particulièrement insisté sur la politique étrangère « America First » en Amérique latine et au Moyen-Orient.

En plus d’imposer des sanctions brutales au Venezuela et d’aider les États-Unis à maintenir un blocus économique paralysant, le gouvernement Trudeau a également sanctionné le Nicaragua, où le gouvernement socialiste élu démocratiquement a survécu à une violente attaque de la droite en 2018. Freeland a repris à son compte la rhétorique sévère du gouvernement Trump contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua.

Le Canada a également suivi les États-Unis dans l’extension de l’attaque économique contre la Syrie, dans le cadre d’un effort renouvelé visant à déstabiliser le gouvernement de Bachar al-Assad. Quelques semaines après la promotion de Freeland, Ottawa a lancé une nouvelle série de sanctions contre Damas.

Freeland a également rejoint Washington dans sa campagne d’étouffement de l’Iran. La ministre canadienne des Affaires étrangères a refusé de rétablir les relations diplomatiques avec Téhéran.

Au même moment, Freeland a renforcé ses liens avec le gouvernement israélien d’extrême droite de Benjamin Netanyahu, en promettant le soutien sans faille du Canada à Israël.

Petite-fille du propagandiste nazi

Au Canada, Chrystia Freeland est peut-être mieux connue pour sa campagne anti-russe. Elle a exprimé le soutien « indéfectible » de son pays à l’Ukraine et s’est vantée d’être « prête à imposer des coûts à la Russie ». L’administration Trudeau a imposé plusieurs séries de sanctions sévères à la Russie.

Alors qu’elle soutenait résolument l’Ukraine, Freeland a occulté le fait qu’elle était la petite-fille d’un collaborateur nazi ukrainien fasciste qui avait dirigé un journal de propagande fondé et supervisé par l’Allemagne nazie. Étonnamment, le journal a été fondé après que le régime nazi ait volé les presses et les bureaux de la publication à un éditeur juif, qu’ils ont ensuite tué dans un camp de la mort.

Freeland était au courant de la collaboration nazie de son grand-père, mais a tenté de cacher ce fait embarrassant en la qualifiant à tort de « désinformation russe ». Le gouvernement canadien est même allé jusqu’à expulser un diplomate russe qui avait osé révéler la vérité sur sa lignée nazie.

Du journalisme à la politique électorale

Avant de se lancer dans la politique formelle en tant que membre du Parti libéral centriste du Canada en 2013, Chrystia Freeland a passé des décennies dans le monde du journalisme. Elle a travaillé pour de grands médias américains, britanniques et canadiens.

Après des années à façonner la couverture de l’actualité occidentale en Ukraine et en Russie, Freeland a été promue en 2010 à sa plus haute position : rédactrice en chef de Reuters, une agence de presse internationale majeure dotée d’une vaste influence mondiale.

Freeland a fait ses armes en publiant des reportages anti-russes pour la presse spécialisée. Elle a remporté des prix pour ses articles biaisés sur l’oligarque anti-Poutine, Mikhaïl Khodorkovski.

En 2000, Freeland a publié un livre intitulé « La vente du siècle : l’histoire intérieure de la deuxième révolution russe ». Le texte de présentation du livre indique qu’il documente « la transition dramatique et déchirante du pays d’une planification centralisée communiste à une économie de marché », faisant l’éloge de "la révolution capitaliste en Russie".

C’était après le pillage de la Russie par des oligarques habilités par Washington et après la mort excessive de 3 à 5 millions de ses citoyens les plus vulnérables en raison de la démolition orchestrée par les États-Unis du filet de sécurité sociale de l’État-providence du pays.

Un plus grand nombre d’acteurs pro-américains dans le gouvernement Trudeau

Le câble déclassifié du département d’État vante également plusieurs autres membres nommés au gouvernement du premier ministre Justin Trudeau en tant que représentants clés des États-Unis.

Le gouvernement canadien a choisi un lieutenant général à la retraite, Andrew Leslie, qui, selon le mémo, « entretient des liens étroits avec les chefs militaires américains depuis ses tournées en Afghanistan », en tant que secrétaire parlementaire à Affaires étrangères Canada, lui donnant « la responsabilité des relations avec les États-Unis ».

« Le premier ministre Trudeau a également confié au ministre des Transports, Marc Garneau - qui a également été fort d’une carrière d’astronaute et de neuf ans à Houston - la présidence du Comité du Cabinet chargé des relations canado-américaines », ajoute le document.

Le gouvernement Trudeau a pris une décision que le département d’État a qualifié avec joie comme une décision « sans précédent » d’organiser des réunions hebdomadaires du Comité du Cabinet chargé des relations canado-américaines, « même sans ordre du jour officiel, alors que les ministres se livraient à des discussions libres sur la stratégie et échangeaient des informations, en plus de prendre des décisions politiques ».

Le premier ministre Trudeau a fait campagne sur une plate-forme progressiste, mais a continué de gouverner le Canada avec les mêmes politiques néolibérales de centre-droite que les administrations précédentes. De plus, il a, presque sans exception, suivi l’exemple des États-Unis pour les grandes décisions de politique étrangère, tout en poursuivant de manière agressive la construction d’oléoducs sur le territoire canadien.

Comme Trudeau est issu du parti libéral centriste canadien il doit maintenir une façade de résistance contre le président d’extrême droite des États-Unis. La note de service du Département d’État indique donc que l’ancien premier ministre conservateur, Brian Mulroney, a servi de « souffleur de Trump » pour Trudeau.

Totalement ignoré par les médias

Ce câble du département d’État américain a été découvert et annoncé par le Parti communiste du Canada le 2 juillet.

La note de service, rédigée par Nathan Doyel, agent politique de l’ambassade à l’époque, a été déclassifiée et publiée le 31 mai 2019 en réponse à une demande de la FOIA (Freedom of Information Act).

On peut cependant le voir clairement sur le site Web du département d’État américain, avec l’objet « Canada adopte la politique étrangère America First » (CANADA ADOPTS ‘AMERICA FIRST’ FOREIGN POLICY).

Aucun média n’a rapporté la découverte de ce câble. En effet, sa découverte a été totalement ignorée par la presse nord-américaine.

Commentant le document, le parti communiste canadien a écrit sur les médias sociaux : « Si le ministère des Affaires étrangères de la Russie ou de la Chine publiait un mémo interne classifié et intitulé : LE CANADA ADOPTE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE RUSSIA FIRST OU LE CANADA ADOPTE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE CHINA FIRST, se seraient-ils intéressés à cette histoire » ?

Le parti a ajouté : « À la lumière de l’insistance répétée du gouvernement fédéral voulant que les Canadiens puissent s’attendre à une ingérence étrangère dans les élections et les institutions, une telle note ne mérite-t-elle pas une enquête plus approfondie de la part des médias canadiens » ?

*Article d’abord publié sur le site de Grayzone. Traduit par Elizabeth Leier.

À propos de Ben Norton

Ben Norton est journaliste, écrivain et cinéaste. Il est rédacteur en chef adjoint de The Grayzone et producteur du podcast Moderate Rebels, qu’il coanime avec Max Blumenthal. Son site Web est BenNorton.com et il tweet sur @BenjaminNorton.

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