L’Irak après Saddam

mercredi 12 février 2003, par Pierre BEAUDET

Un assez large consensus prévaut dans le monde à l’effet que le régime de Saddam Hussein doit être démantelé, y compris en Irak. Le peuple irakien a en effet trop souffert de celui qui les a mené de catastrophe en catastrophe tout en pratiquant la terreur. Aussi la question n’est donc pas de savoir si les jours de ce régime son comptés, mais comment et par qui cette transition sera faite.

L’administration américaine actuelle prétend mettre en place une coalition pour « libérer » l’Irak. Tony Blair et certains alliés des États-Unis défendent cette option sur une base « éthique », « morale ». Saddam incarne le « mal » et il faut le renverser. Il y a beaucoup de problèmes avec cette optique car elle ne s’inscrit pas dans une politique américaine cohérente, respectueuse des droits et de la légalité internationale. Les administrations américaines ont régulièrement appuyé des dictatures au Moyen-Orient et ailleurs, y compris celles qui ont envahi des pays voisins et pratiqué la colonisation sauvage (la Turquie à Chypre, l’Indonésie dans le Timor oriental, Israel et la Palestine, parmi plusieurs exemples). On ne peut pas être « éthiques » seulement lorsque cela fait notre affaire. Par conséquent sur le plan des valeurs, la politique américaine actuelle n’a aucune légitimité.

Plus sérieux est le débat « realpolitique » qui prévaut actuellement aux États-Unis D’une part se situent les « réalistes » (comme le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld), et qui disent que le seul objectif réaliste est de renverser Saddam, quitte à préserver les intérêts pétroliers des États-Unis : cette option aboutit de facto à installer une dictature militaire impitoyable en Irak. De l’autre se situent les « reconstructeurs », qui veulent « remodeler » le Moyen-Orient, à commencer par l’Irak, c’est-à-dire reconstruire totalement ces sociétés et ces États, un peu comme ce que les Alliés ont fait en Allemagne et au Japon après la deuxième guerre mondiale.

Ce débat aux allures universitaires et mené des think-tank (comme la Rand Corporation) a des implications assez immenses. Dans le premier cas de figure, l’Irak après Saddam restera un champ de ruines et on s’assurera que les « autorités » qui ressortirent des décombres de la guerre auront comme seul mandat de maintenir l’« ordre », d’augmenter la production de pétrole dans des conditions qui favoriseront surtout les États-Unis et de suivre les prescriptions de la politique américaine dans la région, notamment sur la question palestinienne. Dans le deuxième cas, on ambitionne de créer un nouveau leadership démocratique, de reconstruire l’économie, d’insérer l’Irak (et la région) dans le paradigme du libéralisme. Au bout de la ligne cependant, le problème est qu’il n’y a pas de vision cohérente et les deux optiques, tant celle de la « réal politique » que celle de la « ré ingénierie », ne commandent pas une masse critique suffisante dans les hautes sphères de l’État américain. Les premiers accusent les seconds d’idéalisme et de naïveté, les seconds affirment que le point de vue militariste de Rumsfeld ne peut tenir lieu de programme politique.

C’est ce qui explique qu’une grande partie de l’establishment militaire et politique, dont plusieurs généraux ainsi que les responsables de la CIA, sont présentement contre la guerre, car ils craignent que, dans l’absence d’une vision stratégique, l’affaire aboutisse à une catastrophe, à une situation ingérable pour les États-Unis Outre les dommages immenses que cette guerre risque d’infliger au peuple irakien et à l’infrastructure du pays, plusieurs estiment que l’Irak post-Saddam imaginé par les États-Unis sera un espace de conflits perpétuels, qui contaminera et déstabilisera l’ensemble de la région, à commencer par les riches pays producteurs de pétrole du Golfe.

C’est d’ailleurs cet argument qui domine en Europe, notamment en France, en Allemagne, en Russie. Ceux-ci pensent comme l’opinion publique dans la plupart des pays que l’opération de Bush reste non seulement une « aventure », mais une stratégie destinée à conforter son pouvoir à l’intérieur des États-Unis (préserver son image de président « patriotique ») et à faciliter l’enrichissement et le renforcement de ses principaux alliés corporatifs dans le secteur du pétrole et de la production d’armements.

Les contradictions de l’opposition

Si la guerre menée par les États-Unis n’est pas un choix, la question reste posée, comment en finir avec Saddam ? A cet égard, il n’y a pas non plus de réponse simple. Le régime en place est le résultat d’une longue accumulation de forces depuis le coup d’état de 1968. Outre la violence terroriste exercée contre toute l’opposition et la population en général, Saddam dispose d’un réseau d’appuis considérables structurés autour de chefs locaux, et ce grâce à un système de distribution de rentes et de privilèges très vaste. Au moins un million d’Irakiens (sur vingt) constituent autour de Saddam une masse critique non négligeable. Il faut dire que cette construction n’a pas été le fait de Saddam seulement. Tout au cours des années 80 en effet, les puissances occidentales ainsi que l’Union soviétique ont « joué le jeu » en permettant au régime dictatorial de s’enrichir et de se renforcer. L’Irak de Saddam était non seulement bien disposée à vendre son pétrole, mais se faisait également l’« ennemi de nos ennemis » (l’Iran notamment). Le pouvoir économique et militaire de Saddam s’est énormément renforcé par cette aide américaine, allemande, française, russe, très peu soucieuse de soulever la violation systématique des droits, le massacres des Kurdes, les détournements massifs des revenus de l’État vers le clan Saddam et les achats d’armes, elles-mêmes vendues par les fournisseurs occidentaux et soviétiques. Dire cela n’est pas pour ressasser le passé inutilement, mais pour comprendre que le renversement de la dictature sera une œuvre de longue haleine, complexe et difficile.

Malgré cette situation, une opposition irakienne s’est maintenue avec des hauts et des bas. Lorsque l’armée de Saddam s’est écroulée lors de la première guerre du Golfe, une série d’insurrections ont éclaté un peu partout dans le pays. La réalpolitique s’imposant encore une fois, les États-Unis ont laissé Saddam s’imposer et massacrer encore une fois les rebelles. Par la suite, ceux-ci se sont repliés, les uns vers l’Iran, les autres au Kurdistan. Dans cette région, deux grandes formations politiques, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) et le Parti démocratique kurde (PDK) disposent d’une base d’appui importante parmi la population, ainsi que de forces militaires non négligeables. D’autres partis politiques irakiens et kurdes, notamment le Parti communiste irakien (PCI) sont également présents, à la fois pour élargir le front anti-Saddam, à la fois pour tenter d’élaborer un projet de démocratisation post-Saddam plus crédible.

Le résultat est une sorte de zone libérée où vivent près de quatre millions d’habitants, trois millions de Kurdes et un million de non-kurdes, provenant essentiellement des milieux de l’opposition irakienne. Mais cette zone reste très fragile : les États-Unis se sont toujours méfiés des Kurdes, qu’ils ont laissé tombés à plusieurs reprises tout en permettant à l’Irak de massacrer impunément. Un autre facteur est le fait que la Turquie, le grand allié régional des États-Unis, ne peut tolérer une situation où les Kurdes irakiens consolideraient leurs droits puisqu’ils nient ceux-ci à leur propre population kurde de plus de quinze millions d’habitants (elle n’existe pas, selon la terminologie et la loi en Turquie). En conséquence, les forces d’opposition (UPK, PDK, PCI) ne sont pas vraiment appuyées et il se peut bien qu’elles soient marginalisées dans le cadre de diverses tractations.

En effet, les États-Unis tentent de favoriser le « Congrès national irakien » un regroupement de l’opposition largement influencé par Washington. Mais le CNI n’a pas de crédibilité : son dirigeant Ahmed Shalabi est considéré par la plupart des Irakiens comme un escroc, qui a détourné les fonds destinés à l’opposition. Le CNI n’a pas non plus de projet de rechange clair pour l’Irak, tergiverse sur la question de la démocratie, du fédéralisme (une demande historique des Kurdes), de l’impunité. Une partie de l’entourage de Saddam, y compris dans la hiérarchie militaire, s’est rallié au CNI, ajoutant à son discrédit et son manque de transparence. Lors d’une réunion récente à Londres, les dirigeants du CNI ont tenté de convaincre les Kurdes et le PCI d’embarquer dans leur coalition, mais ceux-ci restent méfiants.

Pas de « quick fix »

Il n’y aura pas de « quick fix » en Irak, dans un pays et une région meurtrie par des décennies de conflits et de dictature. Mais le pire serait probablement une guerre menée par les États-Unis (en dehors du contrôle de l’ONU) avec comme objectif de mettre au pouvoir rapidement des militaires et des chefs politiques qui leur sont inféodés. Non seulement ceux-ci perpétueraient la dictature de Saddam, mais ils transformeraient l’Irak en une base d’appui militaire et politique pour d’autres « aventures » américaines dans la région. Déjà dans l’entourage de Bush et de Donald Rumsfeld, il est envisagé d’intervenir de diverses manières contre l’Iran, la Syrie et même l’Arabie Saoudite, considérée trop réticente face aux obsessifs à court terme de l’administration américaine. Quant à la crise israélo-palestinienne, la stratégie est de donner libre cours à Ariel Sharon pour détruire le leadership palestinien et parachever la colonisation de la Cisjordanie et de Gaza.

Dans ce contexte, la tentative de la part de la France, de l’Allemagne et de la Russie de bloquer cette reconquête militaire de l’Irak reste un espoir. Certes, ces pays ont leurs propres intérêts en Irak et un jour, le procès de leurs manœuvres et de leur mépris des violations des droits du peuple irakien, sera fait. En attendant cependant, leur proposition de contrôler et de désarmer Saddam en évitant une guerre doit et est appuyée par la majorité des États et la grande majorité des peuples. Cela éviterait la destruction du pays et donnerait du temps pour qu’émerge un projet démocratique assez fort en Irak même.

Entre-temps, il importe de porter appui à l’opposition démocratique irakienne : elle n’est pas présentement un « gros joueur », mais elle pourrait le devenir. Elle le deviendra principalement de ses propres efforts, en démocratisant ses pratiques, en formulant un projet inclusif pour l’ensemble du peuple irakien, en élaborant un plan de paix régional appuyé sur les forces de changement dans la région. Elle le deviendra aussi quand le reste du monde, les États pour commencer, accepteront de mettre la question des droits au premier plan, y compris au Moyen-Orient.

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