L’Irak après Saddam

lundi 3 mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

Dans le conflit irakien, un assez large consensus semble se dégager, tant du côté des partisans d’une intervention armée que des opposants à la guerre : la population irakienne a longtemps souffert sous la dictature de Saddam Hussein, et son régime doit être démantelé. Aussi la question n’est pas de savoir si les jours de ce régime sont comptés, mais comment et par qui cette transition sera effectuée.

L’administration américaine actuelle prétend mettre en place une coalition pour désarmer l’Irak, mais aussi pour libérer la population irakienne du joug de Saddam. Tony Blair et certains alliés des États-Unis défendent le recours à la force sur une base morale. Mais selon Phyllis Bennis, chercheure affiliée à l’Institute for Policy Studies de Washington (DC), il y a beaucoup de problèmes avec cette optique qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’une politique américaine cohérente : « Nous affirmons être une nation basée sur la loi, mais trop souvent, nous sommes prêts à mettre de côté les obligations de la loi internationale et de la charte des Nations unies, alors que nous exigeons des autres États qu’ils respectent ces mêmes lois. » Elle rappelle par ailleurs que le gouvernement américain a régulièrement appuyé des régimes dictatoriaux, y compris ceux qui ont envahi des pays voisins et pratiqué la colonisation (la Turquie à Chypre, l’Indonésie au Timor oriental, Israël en Palestine, parmi plusieurs exemples). Ainsi, selon Mme Bennis, la politique américaine actuelle n’a donc aucune légitimité sur le plan moral.

L’administration américaine ne s’entend même pas sur ce que serait l’Irak après la chute de Saddam. Un débat oppose d’un côté les « réalistes », comme le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, qui soutiennent que le seul objectif réaliste est de renverser Saddam et de préserver les intérêts pétroliers des États-Unis, une option qui pourrait aboutir à l’instauration d’une nouvelle dictature militaire en Irak. De l’autre côté se situent les « reconstructeurs », qui voudraient remodeler le Moyen-Orient, à commencer par l’Irak, en reconstruisant totalement ces États, un peu comme ce que les Alliés ont fait en Allemagne et au Japon après la Deuxième Guerre mondiale.

C’est ce qui explique qu’une partie de l’establishment militaire et politique aux États-Unis se positionne présentement contre la guerre. Certains craignent que, dans l’absence d’une vision stratégique, l’affaire aboutisse à une situation ingérable. Le nouveau président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Richard Lugar, a sévèrement reproché au Pentagone et au département d’État ne pas avoir sérieusement préparé les lendemains d’une intervention. Ces critiques rejoignent celles qu’avait émises, dès août 2002, Brent Scowcroft, conseiller du premier président Bush pour la sécurité nationale. « Pour ces stratèges et diplomates, la guerre contre l’Irak risque d’entraîner des conséquences pires que les maux auxquels elle est censée remédier », pouvait-on lire dans le quotidien français Le Monde du 15 février dernier.

C’est d’ailleurs cet argument qui prédomine en Europe, où 80 % de la population se déclare opposée à une offensive militaire en Irak (selon un sondage EOS Gallup Europe réalisé à la fin janvier). Des pays européens, notamment la France et l’Allemagne, doutent du succès de l’opération de Bush et craignent que sa stratégie ne soit destinée à conforter son image à l’intérieur des États-Unis et à faciliter l’enrichissement et le renforcement de ses principaux alliés corporatifs dans le secteur du pétrole et de la production d’armement.

Les contradictions de l’opposition

« Dans la situation actuelle, l’opposition au régime de Saddam est perçue comme étant construite de toutes pièces par les Américains », lance Raid Fahmi, dissident du régime de Saddam Hussein, vivant à Paris et rédacteur en chef de la revue irakienne Al Thakafa Al Jadida. Les États-Unis tentaient jusqu’à tout récemment de favoriser le Congrès national irakien (CNI), un regroupement de l’opposition influencé par Washington. Toutefois, le 19 février dernier, même Ahmad Chalabi, leader du CNI, accusait les États-Unis de préparer une « recette de catastrophe ». Il écrivait dans le Wall Street Journal que l’administration américaine a l’intention d’assurer pendant deux ans la direction des principaux ministères irakiens et de désigner un conseil consultatif composé d’Irakiens qui n’aurait aucun pouvoir. Mais le CNI n’a pas de projet de rechange précis pour l’Irak, tergiverse sur la question de la démocratie et de l’impunité.

« Les Américains et les médias ont marginalisé des courants d’opposition importants qui sont opposés à la guerre. Mais en même temps, ces formations politiques demandent un changement », affirme M. Fahmi. Il rappelle que des partis politiques irakiens et kurdes existent - notamment l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le Parti démocratique kurde (PDK) et le Parti communiste irakien (PCI) - et peuvent à la fois élargir le front anti-Saddam et élaborer un projet de démocratisation post-Saddam plus crédible que celui proposé par l’administration américaine.

Selon le rédacteur en chef, « le changement doit se faire d’abord avec les Irakiens et par une intervention non militaire de la part des Nations unies pour faire cesser les violations des droits de l’homme et favoriser un processus de démocratisation ». Il rappelle qu’il existe des dispositifs qui peuvent être mis en œuvre en faveur du peuple irakien, notamment la résolution 688 des Nations unies qui traite des droits de l’homme : « Il faut que les pressions continuent et s’accentuent. Et ces pressions ne doivent pas concerner uniquement des questions militaires. » C’est aussi l’avis d’Irène Khan, secrétaire générale d’Amnistie internationale : « Des observateurs des droits humains en Irak pourraient contribuer de façon significative au respect des droits fondamentaux, non seulement dans les circonstances actuelles, mais aussi quels que soient les scénarios futurs. »

Mauvais scénario

« Le pire scénario pour l’Irak serait probablement une guerre menée par les États-Unis (en dehors du contrôle de l’ONU) ayant pour objectif de mettre au pouvoir des militaires et des chefs politiques qui leur sont inféodés », explique Pierre Beaudet, directeur de l’ONG de développement international Alternatives. Non seulement ceux-ci perpétueraient la dictature de Saddam, mais ils transformeraient l’Irak en une base d’appui militaire et politique pour d’autres " aventures " américaines dans la région. » Il précise que déjà, dans l’entourage de Bush et de Donald Rumsfeld, on envisage d’intervenir de diverses manières contre l’Iran, la Syrie et même l’Arabie saoudite, considérée comme étant trop réticente vis-à-vis des objectifs à court terme de l’administration américaine.

Dans ce contexte, la tentative de la part de la France, de l’Allemagne et de la Russie de bloquer cette offensive militaire contre l’Irak reste une alternative à la guerre. Leur proposition de contrôler et de désarmer Saddam en évitant le recours à la force pourrait être appuyée par une majorité d’États, ce qui éviterait une intervention armée contre l’Irak et donnerait un peu plus de temps afin qu’émerge un projet démocratique assez fort venant de la population irakienne. Parce que, comme le rappelle Raid Fahmi, « pour véritablement venir en aide au peuple irakien, il faut lui donner les moyens de choisir quel sera son avenir et quel système politique lui convient. C’est à lui de faire ces choix, pas aux Américains. » Mais selon Pierre Beaudet, la population irakienne sera en mesure de prendre son avenir en main « quand le reste du monde, les États-Unis pour commencer, acceptera de mettre la question des droits humains au premier plan, y compris au Moyen-Orient ».


DESCRIPTION PHOTO : Selon les rapports des Nations unies, l’embargo économique, imposé à l’Irak depuis la première guerre du Golfe, a provoqué jusqu’à présent 1,5 million de morts dont 650 000 enfants de moins de cinq ans, et 50 % de la population consomment de l’eau contaminée ce qui provoque une augmentation galopante de maladies infectieuses et souvent mortelles.

QUELQUES LIENS INTERNET :

The Institue for Policy Studies  : Centre progressiste d’études des politiques publiques, l’Institut travaille avec les mouvement sociaux depuis plus de 30 ans à forger des politiques viables afin de promouvoir la démocratie, la justice sociale et les droits humains. Retrouvez sur son site Internet un dossier complet sur la crise irakienne (en anglais).

http://www.ips-dc.org/

United for Peace & Justice : Cette coalition regroupent les organisations américaines qui militent contre la guerre en Irak. Au moment de sa fondation en décembre dernier, le réseau comptait 70 organisations (en anglais).

http://www.unitedforpeace.org

Iraq Peace Team : Depuis septembre 2002, des activistes sont allés en Irak pour manifester leur solidarité envers le peuple irakien et pour s’opposer à la guerre contre Bagdad. Consultez les comptes rendus et rapports de mission de l’Équipe pour la paix en Irak sur leur site Internet (en anglais).

http://www.iraqpeaceteam.org

À propos de Daphnée DION-VIENS

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