L’IISS conteste les justifications de la guerre en Afghanistan

mercredi 15 septembre 2010, par Eric Margolis

Le très réputé International Institute for Strategic Studies appelle à une refonte de la stratégie occidentale en Afghanistan, qui selon John Chipman, le directeur de l’IISS, est « trop ambitieuse, trop éloignée des objectifs primordiaux d’une politique de sécurité, et trop dommageable pour les efforts diplomatiques et militaires requis dans cette région et ailleurs » dans le monde.


L’International Institute for Strategic Studies (IISS), basé à Londres, est une autorité au plan mondial concernant les questions militaires. Il rassemble l’élite des experts de la défense, des anciens hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs, venus des quatre coins du monde, des États-Unis et de la Grande-Bretagne à la Chine, la Russie et l’Inde.

J’ai été un membre de l’IISS durant plus de 20 ans. Les rapports de cet institut font toujours autorité, mais restent généralement prudents et diplomatiques, voire parfois ternes. L’IISS a pourtant publié il y a deux semaines un rapport explosif sur l’Afghanistan, qui ébranle Washington et ses alliés de l’Otan.

Cette étude, dirigée par l’ancien directeur adjoint du MI-6, l’agence de renseignement du Royaume-Uni, affirme que la menace d’Al-Qaïda et des talibans a été « exagérée » par les puissances occidentales. La mission américaine en Afghanistan a « enflé » hors de toute proportion par rapport à son objectif initial de démanteler et vaincre Al-Qaïda. La guerre américaine en Afghanistan, affirme l’IISS, en des termes inhabituellement francs, est « un désastre prolongé ».

Tout récemment, le directeur de la CIA Leon Panetta a admis qu’il n’y avait pas plus de 50 membres d’Al-Qaïda en Afghanistan. Pourtant, le président américain Barack Obama a triplé le nombre de soldats américains - passé à 120.000 - pour lutter contre Al-Qaïda.

Le rapport de l’IISS souligne que la présence de troupes occidentales en Afghanistan nourrit en fait la résistance nationale. J’ai observé le même phénomène lors de l’occupation soviétique de l’Afghanistan dans les années 1980.

Fait intéressant, la partie du rapport supervisé par l’ancien directeur adjoint du MI-6, Nigel Inskster, ne fait état que d’une menace limitée d’Al-Qaïda dans d’autres régions, notamment en Somalie et au Yémen. Pourtant, Washington muscle ses opérations dans ces deux nations turbulentes.

Abandonnant sa discrétion habituelle, l’IISS déclare lancer ces mises en garde car l’ intensification de la guerre en Afghanistan menace la sécurité de l’Occident en distrayant ses dirigeants des problèmes posés par la crise financière mondiale et l’Iran, et en y consacrant les maigres ressources qui seraient nécessaires ailleurs.

Les conclusions de l’IISS entrent directement en conflit avec la position d’Obama, de David Cameron, le nouveau Premier ministre Britannique, et des autres alliés des Etats-Unis ayant des troupes en Afghanistan. Ce rapport sape leurs justifications pour un conflit de plus en plus impopulaire. Il convaincra certainement les plus sceptiques que la véritable raison de l’occupation de l’Afghanistan est liée au pétrole, à la volonté d’exclure la Chine de cette région, et de garder un œil sur l’arme nucléaire du Pakistan.

Le rapport propose également une stratégie de sortie de la guerre en Afghanistan. Les troupes d’occupation occidentales, propose l’IISS, devraient être fortement réduites et leur présence limitée à Kaboul et au nord de l’Afghanistan, peuplé essentiellement par les ethnies tadjik et ouzbek.

Le sud de l’Afghanistan - d’où sont originaires les Taliban - devrait être évacué par les troupes occidentales et laissé à son sort. Les Talibans seraient autorisés à gouverner leur propre moitié de la nation jusqu’à ce qu’une sorte de système fédéral décentralisé puisse être mis en œuvre. C’était en fait à peu près la façon dont l’Afghanistan fonctionnait avant l’invasion soviétique de 1979.

Pour le moment, la guerre en Afghanistan se retourne contre des forces occidentales d’occupation de plus en plus chancelantes. Hamid Karzai, le dirigeant installé en Afghanistan par les américains, prépare ouvertement à des pourparlers de paix directs avec les talibans et leurs alliés - en dépit de la forte opposition des États-Unis, de la Grande-Bretagne et du Canada.

Les forces gouvernementales afghanes sont de plus en plus démoralisées. Seuls les Tadjiks et les milices ouzbèkes, et le parti communiste afghan, tous soutenus par l’Inde, la Russie et l’Iran, veulent poursuivre la lutte contre les talibans pachtounes.

La semaine dernière, le mollah Omar, chef des Talibans, a affirmé que les occupants occidentaux étaient en train de perdre la guerre. Il a peut-être raison. Rien ne va plus pour le régime pro-américain de Kaboul ou ses défenseurs occidentaux. Même la très vantée offensive américaine à Marjah, conçue pour briser la résistance des Talibans, a été un fiasco humiliant. Le nombre des victimes civiles des bombardements américains continue d’augmenter.

Les Européens en ont assez de la guerre en Afghanistan. Les sondages indiquent que 60% des Américains pensent que cette guerre ne vaut pas d’être menée.

La bombe lancée par l’IISS fait suite aux révélations les plus spectaculaires de l’enquête menée en Grande Bretagne sur les origines de l’invasion de l’Irak. La baronne Manningham-Buller, ancienne directrice du service de sécurité intérieure, le MI-5, a témoigné que la guerre en Irak avait été précédée par un fatras de mensonges et de faux éléments de preuve fournis par le gouvernement Blair. Ce que nous appelons le « terrorisme » est en grande partie causé par les invasions occidentales en Afghanistan et en Irak, a-t- elle témoigné.

La vérité sur l’Irak et l’Afghanistan émerge enfin.

L’Afghanistan pourrait à nouveau prouver qu’il est « le cimetière des empires ».


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