L’Eldorado du Nord

mercredi 22 juillet 2009

Eduardo Camacho a fui la Colombie il y a trois ans, fatigué de la guérilla, des paramilitaires, et de la violence. La somme de toutes ces peurs l’a conduit jusqu’ici. Le Canada terre d’asile ? Pour les 245 000 immigrants de l’Amérique latine enregistrés par Statistiques Canada, oui. Selon les organismes spécialisés en immigration, plus d’un demi-million de latinos vivraient au Canada dont près de 100 000 au Québec seulement.

Dans sa petite ville d’Ibagué, dans l’état de Tolima au centre-ouest du pays, Eduardo était président du syndicat de l’Université de Tolima. Au début des années 2000, il a commencé à recevoir des menaces d’un groupe de paramilitaires appelé Autodéfense unie de Colombie (AUC). Sa femme, Jacqueline Melo, raconte : « Ils ont demandé à mon mari de quitter la ville avec toute notre famille, sinon ils allaient nous tuer ». Devant ces intimidations, ils ont fait leurs valises et sont partis pour Bogota. Ce n’était pas suffisant. De nouvelles menaces les attendaient. Migrer vers le Nord s’imposait comme dernière option et promesse de salut.

La seule issue possible était le Canada. « Les États-Unis donnaient le refuge à mon mari seulement. Nous pouvions aller le rejoindre, mais un an plus tard. Ça ne nous convenait pas du tout étant donné la situation. Nous avons donc refusé. Quelques temps plus tard, le Canada nous acceptait toute la famille immédiatement, alors nous sommes venus ici », raconte Jacqueline.

Des histoires comme celles-là, la Colombie en vit quotidiennement. Le pays andin est aux prises avec beaucoup de problèmes sociaux, politiques et économiques liés à la guérilla, les paramilitaires et les narcotrafiquants qui font la vie dure à la population de plusieurs régions.

Cette pression immigrante, loin d’être freinée à la frontière, arrive à point. Le vieillissement de la population, l’exode des jeunes vers les villes couplées à ce désir d’entrer au pays s’harmonisent dans une perspective gagnant-gagnant. Les besoins se font manifestes. Le défi : l’espace. « La saturation dans les villes dont Montréal a forcé le gouvernement à développer un plan de régionalisation », explique Annie Gauvin, directrice du Forum 2020, un organisme d’intégration des immigrants à Saint-Hyacinthe.

Des programmes ont été mis en place pour permettre de réunir l’offre et la demande. À St-Hyacinthe par exemple, la Chambre de commerce a créé le Forum 2020 en partenariat avec le Cégep, la Maison de la Famille des Maskoutains, la ville et le Centre local d’emploi pour développer une politique d’encadrement de l’immigration et permettre à des familles, comme celle d’Eduardo, de vivre sa part de rêve.

Mais avec l’augmentation du nombre d’immigrants, les emplois, les infrastructures et les programmes mis en place risquent d’être insuffisants selon Annie Gauvin « Il faudra penser à développer davantage d’infrastructures (résidentielles, commerciales et sociales) au cours de prochaines années si la demande continue ainsi, mais aussi pour qu’ils restent dans la ville ».

Les défis de l’immigration

En 2005, à leur arrivée au Québec, le couple Camacho-Melo et leur adolescente Liz Daniela se sont installés à Granby, en Montérégie. Malgré la barrière de la langue, l’intégration s’est tout de même bien déroulée. « On a retrouvé la liberté et la tranquillité ici », explique Jacqueline visiblement heureuse. « Ç’a été plus difficile pour notre fille. Elle ne comprenait pas pourquoi on est parti de la Colombie. Elle ne voulait pas apprendre le français. Mais avec le temps, elle a fini par l’accepter. Elle s’est fait beaucoup d’amis et elle est heureuse ici maintenant », raconte Eduardo.

Le gouvernement choisit l’endroit où vivent les réfugiés. Il en a été ainsi pour les Camacho-Melo, une fois arrivés au pays. « Par cette politique, le ministère de l’Immigration a voulu faire profiter toutes les régions du Québec devant les problèmes engendrés par le vieillissement de la population. Si on ne fait pas ça, plusieurs villes se videront », explique un brin alarmiste Guy Gagnon, directeur régional du bureau montérégien d’Immigration Québec.

Bien que le gouvernement ait adopté des mesures pour faciliter l’intégration, la francisation et la reconnaissance des études des nouveaux arrivants dans son plan d’immigration pour les années 2008-2010, l’accès à l’emploi reste encore un problème important pour les communautés culturelles. Malgré son diplôme en médecine vétérinaire, la non-reconnaissance des compétences force Eduardo à reprendre sa formation du début et à déménager à Saint-Hyacinthe pour étudier à l’École de Médecine vétérinaire, affiliée à l’Université de Montréal. « Je dois refaire quatre ans de bac. Mais j’ai réussi. Je ne me voyais pas faire autre chose dans la vie, même si j’ai dû travailler dans des usines au début pour pouvoir payer les comptes », exprime-t-il un peu déçu.

« L’emploi reste le principal handicap pour les immigrants malgré la volonté et l’ouverture d’esprit des gens. Les employeurs sont un peu plus fermés face à l’embauche des immigrants et c’est pourquoi le gouvernement a commencé à implanter, il y a très peu de temps, un programme incitatif », se réjouit Nourredhine Belhocine, directeur de la Maison Internationale de la Rive-Sud.

En plus de l’aide donnée aux nouveaux arrivants (création de curriculum vitae, simulations d’entrevue, recherche d’emploi), les Centres locaux d’emplois ont développé le programme d’aide à l’intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi (PRIIME) d’Emploi-Québec pour former et aider financièrement les entreprises pour l’embauche des personnes issues des communautés culturelles. « Pour l’instant, le programme offre des subventions pour l’embauche de gens diplômés, mais offre aux entreprises une formation et un accompagnement pour qu’elles comprennent mieux les réalités des personnes immigrantes », soutient Manon Pelletier, directrice générale du Centre Local d’emploi de Saint-Hyacinthe.

Beaucoup d’immigrants, en général des résidents permanents, arrivent ici dans le but d’ouvrir leur propre entreprise. Mais malgré son statut de réfugiée, Jacqueline Melo a décidé d’ouvrir son salon de coiffure il y a quelques mois. « Ça n’a pas été facile, révèle-t-elle, mais on a reçu l’aide nécessaire. Avec les cours de francisation, j’ai appris le français, même si c’est difficile d’apprendre une langue à 44 ans. J’ai donc pu ouvrir ma propre entreprise. On a trouvé la paix ici à Saint-Hyacinthe. On est très bien ici. On a refait notre vie et on en est très fiers ».

Sherbrooke la pionnière

L’attrait des régions se fait aussi sentir en Estrie. Alain Castilla et sa femme Anabel ont adopté Sherbrooke il y a quatre ans. Le couple a quitté Carthagène pour offrir un meilleur futur à leur fils aujourd’hui âgé de trois ans et demi. « On n’était pas certains que le futur de nos enfants allait être aussi facile et aussi beau. On avait un ami médecin qui a immigré avant nous à Sherbrooke. Il a été notre lien », raconte Anabel. « Mais ce n’est pas comme si on avait eu quelques heures pour partir comme c’est le cas pour les réfugiés. Nous, on a eu deux ans pour planifier. C’était un choix, non une obligation. L’intégration se fait plus facilement de cette façon », ajoute Alain qui est maintenant agent de développement au Centre de formation pour adultes Saint-Michel à Sherbrooke.

En raison de son réseau social important (3000 immigrants colombiens selon ColombiEstrie), beaucoup d’immigrants se sont installés à Sherbrooke. D’ailleurs, plusieurs facteurs favorisent leur installation en Estrie : la proximité de l’université, l’offre et le prix des logements moins chers qu’à Montréal et une ville moins populeuse et plus sécuritaire. « Les avantages sociaux sont meilleurs ici à Sherbrooke qu’à Montréal. On peut aussi se concentrer sur l’apprentissage du français. À Montréal, on doit aussi apprendre l’anglais. Et parce que c’est moins cher à Sherbrooke, notre qualité de vie et notre niveau de vie sont meilleurs. », expliquent Jorge Elias Vasquez et sa femme Yenis Matos, installés à Sherbrooke depuis cinq mois.

La réussite récente de Saint-Hyacinthe et Granby dans l’intégration des immigrants est surveillée à la loupe par le ministère de l’Immigration. Avec des activités comme le premier festival latino-québécois de Saint-Hyacinthe l’été dernier, les bars, les restaurants et les marchés publics spécialisés et les activités multiculturelles organisées par les autorités municipales, ces deux villes ont réussi à devenir des villes-hôtes. Sherbrooke reste tout de même la pionnière avec son Festival des Nations et le Salon de l’Emploi.

Le ministère développe présentement des projets à Saint-Jean-sur-Richelieu, Sorel et Valleyfield avec les communautés latine et maghrébine, mais aussi avec les Afghans et les Européens de l’Est. Le Consulat de la Colombie n’est pas peu fier de la bonne intégration de ses membres. « Notre communauté compte 22 000 Colombiens à travers le Québec alors qu’il y a à peine dix ans, nous étions 2 500. Le gouvernement du Québec prévoyait en accueillir 10 000. C’est beaucoup plus qu’on s’attendait et on en est très heureux. C’est une excellente preuve que les Québécois sont très ouverts, très accueillants et sensibilisés par leurs problèmes démographiques », conclut Francisco Angulo, conseiller social au Consulat colombien de Montréal.

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