Tsunami

L’Asie déshabillera-t-elle l’Afrique ?

jeudi 20 janvier 2005, par Daniel WERMUS

(Syfia Suisse) L’ONU redoute que la mobilisation en faveur des victimes d’Asie ne fasse oublier les autres urgences planétaires, notamment en Afrique. Comment transformer ce coup de cœur en effort durable ? Une question à 50 milliards de dollars pour les stratèges de Kofi Annan.

« Il ne faudra pas déshabiller Paul pour habiller Pierre ! » Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, l’a dit clairement sur CNN : les milliards généreusement promis à l’Asie du Sud ravagée par le tsunami du 26 décembre devront être additionnels. Sinon, les autres crises seront négligées. Dans le reste du monde, 26 millions de personnes dans 20 pays - essentiellement africains - attendent une aide urgente. Rien qu’en République démocratique du Congo (RDC) et au Soudan, les cinq millions de morts de ces dernières années semblent peser moins lourd que les 160 000 victimes du spectaculaire raz-de-marée...

Au-delà de telles comparaisons gênantes, une question se pose : la concurrence « émotionnelle » du drame asiatique menace-t-elle le financement des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), ce plan d’attaque mondial de l’ONU contre la pauvreté, la faim, la maladie, l’ignorance, l’inégalité homme-femme et la pollution ? Les OMD, signés par 189 chefs de gouvernement en 2000, concernent l’Afrique au premier chef.

Une catastrophe ne doit pas cacher toutes les autres. Ce souci n’a pas échappé au Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), qui organisait le 11 janvier à Genève, une conférence des pays donateurs et des agences impliquées dans l’aide aux victimes du tsunami. La matinée a été consacrée aux désastres oubliés.

La course à la compassion

Le tsunami a en effet engendré une "course à la compassion" sans précédent : chaque pays envoie ses ministres, annonce que son équipe de secours (télévisée) est la première arrivée, draine des dizaines de millions de dollars auprès d’auditeurs et téléspectateurs tenus en haleine... La surenchère n’épargne pas les gouvernements. Les États-Unis promettaient d’abord 15 millions de dollars en annonçant une "coalition humanitaire" dont ils prenaient les commandes. Accusés de pingrerie, ils se rangent sous le drapeau des Nations unies et annoncent 350 millions, dépassés par le Japon (500 millions), l’Allemagne (650 millions) et l’Australie (812 millions). Qui dit mieux ? À la mi-janvier, les promesses d’aide publique et privée atteignent plus de 8 milliards de dollars, soit huit fois les besoins urgents des cinq millions de sinistrés. Médecins sans frontières a été le premier à refuser les dons pour l’Asie du Sud, jugeant que l’essentiel était couvert (et suggérant que la générosité pouvait se diriger vers d’autres régions...).

"Mieux vaut une compétition de la compassion que pas de compassion du tout", s’exclame le Norvégien Jan Egeland, coordinateur des opérations d’urgence de l’Onu. Il déplore pourtant que chaque jour 30 000 enfants meurent en silence de maladies évitables, avant tout en Afrique : "Soit un tsunami chaque semaine !" La compassion est compétitive, mais pas égalitaire...

Ainsi, l’aide humanitaire en RDC ne totalise que 188 millions de dollars en 2004. En 2003, la Côte d’Ivoire n’a reçu que 54 % des fonds demandés par l’ONU, le Liberia 45 % et le Mozambique 15 %. La menace des criquets en Afrique semble oubliée. Les conflits du Darfour, du nord de l’Ouganda, des Grands Lacs sont notoirement négligés, sans parler d’une dizaine d’autres foyers potentiels. "Le manque d’argent est l’une des raisons qui empêchent l’ONU de stopper les tueries dans une grande partie de l’Afrique", ajoute Jan Egeland.

L’urgence du long terme

Mais l’extraordinaire mobilisation face au tsunami peut aussi être vue positivement : "Elle démontre le potentiel fantastique de solidarité existant dans la population mondiale", estime le Français Jean Fabre, directeur adjoint du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Même en Afrique, les gestes se multiplient : comme cette paroisse catholique de Kibera, un quartier pauvre de Nairobi, qui a organisé une collecte destinée aux victimes du Sri Lanka... « Le défi, dit-il, est d’empêcher que cet immense élan ne retombe comme un soufflé ! »

C’est précisément sur cette question à 50 milliards de dollars (le coût annuel envisagé des OMD) que 300 experts de haut niveau s’agitent actuellement autour de Kofi Annan : « Il faut passer de l’intervention urgente sur un événement ponctuel à l’urgence d’intervenir pour un monde viable à long terme », estime Jean Fabre. Plusieurs rendez-vous devraient selon lui affûter cette stratégie d’ici au Sommet mondial sur les OMD prévu en septembre à New York : le Forum du développement humain à Paris du 17 au 19 janvier (patronné par Jacques Chirac), le Forum de Davos fin janvier et la réunion du G8 en juillet. "Depuis le 11 septembre 2001, la conscience de faire partie d’un même monde s’est éveillée. Au Nord, cela se traduit par la lutte contre le terrorisme, au Sud par la lutte contre la pauvreté. Maintenant, il faut que les gens puissent passer de l’émotion à la compréhension des liens entre les problèmes", ajoute Jean Fabre. Par exemple : la pauvreté étant le tueur mondial numéro 1, il en coûterait beaucoup moins cher de financer son élimination progressive que de réparer les catastrophes meurtrières qu’elle provoque.

Difficile « patriotisme planétaire »

L’émotion peut-elle engendrer un « patriotisme planétaire » durable ? Pierre de Senarclens, professeur de relations internationales à l’Université de Lausanne, en doute fortement : « Je ne vois pas comment on pourrait canaliser cet élan vers les réalités complexes du développement, où des acteurs anonymes effectuent un travail de fourmi dont les résultats sont peu visibles. L’opinion n’aime pas se mobiliser pour des causes qui impliquent des affrontements politico-militaires. » Une catastrophe naturelle est bien plus « payante » qu’un nettoyage ethnique, explique ce spécialiste des questions humanitaires. D’autant plus qu’elle se produit dans des pays relativement connus et que la population des pays riches s’identifie plus facilement aux touristes décimés.

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