L’Amérique à gauche

mardi 2 mai 2006, par Gil COURTEMANCHE

Notre incapacité d’espérer me fascine. Nous sommes obnubilés par le temps immédiat et manquons souvent de confiance en l’humanité. Il y a vingt-cinq ans, les progressistes et les démocrates jetaient des pleurs sur l’Amérique latine et ne voyaient pas de portes de sortie. Nous imaginions le continent figé dans la dictature après la mort de l’espoir incarné (en partie à tort) par Allende. Une sorte de chape de plomb semblait s’être installée sur le continent. Un peu comme sur l’Union soviétique. Continent à oublier.

Mais c’était sans compter sur l’extraordinaire culture politique du continent, une culture souvent bien plus riche que la nôtre, qui prend ses sources dans les grands débats politiques européens, une culture qu’incarna Bolivar et qui, dans les indépendances, à mis au monde une cohorte d’intellectuels, puis de syndicalistes, aussi de poètes et d’humanitaires. Contrairement à l’Afrique ou à l’Asie, la démocratie comme idéal fait partie d’un discours culturel militant qui n’a jamais gardé le silence.

Il y a vingt-cinq ans, le continent était une immense dictature dominé sans partage par les États-Unis . Aujourd’hui, il s’élève comme un acteur indépendant qui propose de nouvelles voies et qui pose à la gauche occidentale des questions fondamentales. En fait, seules quelques républiques de banane en Amérique centrale ont résisté à l’ouragan de changement qu’a connu l’Amérique latine.

Si on regarde attentivement la carte du continent sud-américain, on constate avec surprise que seuls la Colombie, l’Équateur et le Pérou sont encore gouvernés par des gouvernements de droite, et le Pérou risque de passer à gauche le mois prochain si le populiste Humala maintient sa position du premier tour. En Amérique centrale, l’élection d’Arias, et au Panama il y a deux ans, celle de Torrijos ont aussi changé la donne. En juillet prochain, il est fort possible que le Mexique quitte le camp capitaliste américain. Andres Manuel Lopez Abrador est en tête des sondages et s’il remporte l’élection, on pourra dire que 90 % de l’économie du continent sud-américain échappe aux forces de droite.

Que s’est-il passé ? Les gauches, car elles furent multiples sur ce continent, de la révolution armée à la social-démocratie, ont tiré des leçons judicieuses de l’échec d’Allende et aussi des sandinistes au Nicaragua. Elles ont compris que le coup de force est sans lendemain, qu’une position minoritaire, même si on détient le pouvoir, ne peut que mener à l’échec si on tente la révolution. Les gauches ont appris et se sont rapprochées. Elles ont mis en commun ce qui les unit et jeter aux orties ce qui les divisaient. Ainsi l’élection de Mme Bachelet au Chili, une héritière d‘Allende, vient confirmer cette démarche. Les socialistes, associés depuis près de vingt ans avec les démocrates chrétiens ont fait du Chili le champion du continent dans la lutte contre la pauvreté. On pourrait dire la même chose de Kirchner en Argentine qui ne fut élu qu’avec 22 % des voix après le désistement de son adversaire.

Les gauches ont aussi décidé de faire de la politique avec des armes politiques, pas seulement avec de grandes réflexions. C’est ainsi qu’elles se sont regroupées derrière des hommes et une femme charismatiques, des incarnations, des leaders qui donnaient un visage humain à des espoirs théoriques. Lula, Morales, Chavez.

On ne parle malheureusement pas assez suffisamment ici de ce bouleversement fondamental qui déjà fait en sorte que les grandes puissances économiques mondiales, les USA, l’Union européenne, sentent qu’une alternative organisée leur fait face. Quant à nous, nous devrions étudier plus attentivement la démarche de la gauche latino-américaine. Elle nous permettrait peut-être de sortir de la marginalité.

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