L’Afrique déploie ses lanceurs d’alerte

mardi 8 octobre 2019, par Léa Carrier

Si la lutte pour le climat est encore largement timide en Afrique, un mouvement d’engagement citoyen commence à rejoindre la jeunesse africaine.

Fousseny Traore n’en peut plus d’assister les bras croisés aux bouleversements du climat qui affectent son pays. Au Mali, le dérèglement des cycles de pluie et les sécheresses à répétition dus aux changements climatiques ont placé le secteur agricole sur la corde raide. Tandis que les communautés locales sont témoins de l’évolution instable de leur production alimentaire, M. Traore, lui, a décidé de passer à l’acte. En 2015, ce jeune diplômé en marketing a mis sur pied Ensemble pour le climat-Bamako, le premier collectif citoyen pour le climat en Afrique.

« Depuis que je suis tout petit, je baigne dans la cause écologique. Mon oncle était un professeur et un agriculteur. C’est lui qui m’a enseigné la beauté de l’environnement », se rappelle M. Traore. Mais au fil des années, l’équilibre de cette terre qu’il connaissait et chérissait depuis toujours a été bousculé. « Le Mali est l’un des pays d’Afrique les plus touchés par les conséquences de la crise climatique. Je les ai vues, ces conséquences. Je les ai vécues. Elles sont bien réelles », se désole-t-il, avant de réitérer qu’il entend se battre jusqu’à la fin.

Depuis la dernière année, son équipe de bénévoles multiplie les campagnes de sensibilisation et les opérations de reboisement et de nettoyage. Lors de la marche pour le climat du 20 septembre dernier, quelque cinq cents personnes se sont rassemblées à Bamako pour souligner l’urgence climatique. L’année dernière, on dénombrait moins de deux cents manifestants. Dans un pays où une conscientisation collective à l’urgence climatique tarde à venir, Ensemble pour le climat-Bamako sème pas à pas les graines d’une mobilisation nationale.

Priorité secondaire

Des projets se concrétisent, des plans d’action se mettent en branle, mais le feu qui court sous les pas de Greta Thunberg reste étincelles en Afrique. Si la cause environnementale profite d’une tribune accrue en Occident, elle peine à mobiliser les jeunesses africaines. Selon les statistiques de FridaysForFuture, qui répertorient les marches et grèves pour le climat organisées à travers le monde depuis 2018, on note sur le continent africain un faible nombre de manifestations et une faible participation.

Pour le Togolais et conseiller environnemental de l’Union africaine Claude Sodokin, la lutte contre les changements climatiques devient secondaire dans un contexte de pauvreté et de conflits armés. « Quand tu n’as rien à manger, quand ta famille doit être déplacée, les changements climatiques ne te traversent même pas l’esprit », a-t-il soutenu lors de son passage à l’École d’été de l’Institut du Nouveau Monde (INM) en août dernier. Ingénieur de formation, M. Sodokin déplore l’insensibilité des populations africaines à l’égard de la question environnementale. « Pour [ces populations], le mouvement écologiste est un mouvement d’Occidentaux. Les Africains ne se sentent pas concernés par ce discours », renchérit-il.

Or, jamais un enjeu n’a été aussi capital pour l’avenir du continent. Alors qu’ils émettent moins de 4 % des émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre, les pays africains sont parmi les plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques. Parmi celles-ci, citons la précarisation des sols, l’érosion côtière et l’augmentation des températures extrêmes. D’un point de vue économique, le continent est aussi à risque : au cours des trente prochaines années, le cabinet britannique Verisk Maplecroft évalue à quelque 10 milliards de dollars américains la perte annuelle que subiront les pays de l’Afrique de l’Ouest en raison de la perte de productivité en agriculture seulement.

Les études scientifiques sont sans appel : la pauvreté et les guerres civiles pèsent lourd sur le continent africain par rapport à la menace environnementale. Or, les obstacles à une conscientisation collective au sujet du climat sont énormes. Rencontrée à l’École d’été de l’INM, l’étudiante en géographie environnementale d’origine ivoirienne Solène Benini raconte que lorsqu’elle retourne dans son pays, elle est particulièrement « surprise à quel point les codes du discours environnemental ne sont pas maîtrisés par [ses] compatriotes ». En effet, moins de trois Africains sur dix sont informés des enjeux de la question environnementale, selon l’enquête Expériences et connaissances des changements climatiques en Afrique, menée par le réseau de recherche Afrobaromètre.

Dans ce contexte particulier, l’éducation est le cheval de bataille auquel s’attelle le groupe Ensemble pour le Climat-Bamako. « Sensibiliser et orienter la jeunesse africaine dans une même lutte », c’est en effet le défi de taille que s’est donné Fousseny Traore. Mais comme l’a démontré la dernière manifestation environnementale de Bamako, son message a peut-être finalement trouvé écho au Mali. « Partout, les jeunes se réveillent dans le monde autour du désastre écologique qui nous menace et nous nous devons de suivre ce mouvement. Cette lutte doit nous unir au-delà des différences culturelles et communautaires », affirme-t-il.

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