Journal des Alternatives

Journal de Téhéran

Roksana Bahramitash, 29 mars 2007

Depuis des années, l’Iran vit sous la menace d’une attaque américaine en représailles au programme nucléaire que développe son gouvernement. L’auteure, une Iranienne qui a vécu à Montréal, décrit l’étrange ambiance qui règne ces jours-ci dans la capitale iranienne...

Premières impressions

Quelques jours après mon arrivée à Téhéran, à la fin du mois de janvier, j’ai été invitée à dîner chez une amie de longue date. Après le repas, nous avons pris le thé pendant que son mari écoutait Voice of America (VOA), une sorte de version iranienne de CNN sur satellite. La chaîne faisait état des menaces militaires à l’endroit de l’Iran tandis que l’époux se réjouissait à la perspective de voir les Américains envahir l’Iran. Pire, il applaudissait à l’idée qu’ils puissent attaquer son propre pays.

Cette attitude m’a plongé dans une colère noire. J’ai dû me mordre les lèvres pour éviter d’émettre un commentaire désobligeant. À la fin, j’ai réussi à lui demander s’il avait songé un instant qu’une invasion militaire avait toutes les chances de plonger le pays dans un chaos semblable à celui de l’Irak. Il m’a répondu que le régime iranien ne tomberait pas d’une autre manière. À son avis, rien ne pouvait s’améliorer en Iran tant que le régime politique actuel demeurerait en place.

Un peu plus tard, j’ai fait part de mon indignation à certains membres de ma famille. À mon grand étonnement, ils m’ont précisé que cette façon de penser n’avait rien d’exceptionnel dans l’Iran d’aujourd’hui. De fait, j’ai croisé d’autres gens qui partageaient cet avis. Apparemment, il n’est plus rare de trouver des Iraniens - en particulier ceux qui syntonisent Voice of America - qui souhaitent ardemment que leur pays soit envahi par les États-Unis !

L’anniversaire de la révolution de 1979

Le 13 février, je suis allée assister à une manifestation soulignant l’anniversaire de la révolution de 1979. J’ai fait une partie du trajet à pied pour savoir de quels quartiers de la ville provenaient les manifestants. On aurait dit que tous les autobus de la ville convergeaient vers la place Azadi (Liberté). Les véhicules s’arrêtaient un peu partout pour prendre des passagers (...) Les gens que je croisais provenaient de partout. J’ai même rencontré l’un de mes anciens étudiants à la sortie du métro.

Sur la Place, l’ambiance m’a rappelé les manifestations contre la guerre en Irak auxquelles j’ai participé, en 2003, à Montréal. Ici et là, des gens scandaient des slogans contre la politique américaine. J’étais estomaquée par le nombre de gens. On aurait dit que nous étions des millions. On remarquait beaucoup de familles. De nombreuses femmes, aussi, dont plusieurs n’étaient pas voilées de la tête au pied. Cela permettait de constater qu’elles n’avaient pas eu peur de se maquiller.

Je me suis mis à demander aux gens à quelles organisations ils appartenaient. La plupart m’ont répondu qu’ils étaient venus à titre individuel. Mon ancien étudiant, qui habite l’un des quartiers pauvres de la ville, avait pu constater que les manifestants s’étaient souvent rejoints aux abords des mosquées. Il est vrai que l’on apercevait tout de même les bannières de groupes comme les basiji, ces milices mises sur pied par l’Ayatollah Khomeiny. La ville de Téhéran et ces différents groupes avaient aussi distribué des affiches sur lesquelles on pouvait lire : « Oui à un programme nucléaire pacifique. »

La manifestation ressemblait à un référendum sur la politique étrangère iranienne, du moins en matière de programme nucléaire. D’après les slogans et les chants entendus sur place, il apparaissait clairement que les gens n’étaient pas venus apporter leur soutien au président Ahmedinejad ou au Guide suprême de la révolution, l’Ayatollah Khamenei. Le nationalisme semblait le sentiment le plus largement partagé. Curieusement, parmi la foule, je n’ai pas croisé un seul journaliste étranger. Pas de BBC ou de CNN. Surtout, pas de Voice of America.

Le nationalisme iranien

Le soutien actuel au programme nucléaire rappelle un peu l’indignation quasi générale qui avait accueilli le coup d’État manigancé par la CIA, en 1953, pour empêcher la nationalisation du pétrole. Depuis, les Iraniens ont juré qu’ils ne permettraient plus aux États-Unis de décider à leur place. Avec le recul, on peut dire que le coup d’État a marqué le début d’un cycle de violence qui a culminé avec l’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran, au début de la révolution. Aujourd’hui encore, la résistance à la politique américaine continue. Les Iraniens ne comprennent pas pourquoi Israël est autorisé à disposer de l’arme nucléaire, alors que leur pays est puni pour avoir mené un programme nucléaire civil.

Le plus ironique, c’est que l’origine du programme iranien remonte à l’époque du Shah, qui gouvernait pourtant... avec l’appui indéfectible des États-Unis.

L’impopularité du régime

La politique étrangère de l’Iran lui vaut un vaste soutien dans plusieurs pays musulmans, comme en Indonésie par exemple. Mais le bilan de la politique intérieure du président Ahmadinejad apparaît moins reluisant. Sa politique économique constitue un échec, avec un taux d’inflation et un taux de chômage très élevés. La bourse iranienne a perdu beaucoup de valeur au profit du marché immobilier. En fait, le prix des logements et de l’immobilier en général a bondi au point où plusieurs familles à faible revenu n’arrivent plus à se dénicher un appartement décent. Quand on sait que le président a été élu pour ses engagements en faveur de la justice sociale et des déshérités, on comprend pourquoi une partie de son électorat est aujourd’hui désabusé.

Les réformes économiques

Ces jours-ci, la politique iranienne résonne d’appels à la privatisation. L’article 44 de la Constitution iranienne, qui interdit en principe la privatisation des entreprises d’État, a été récemment réinterprété par le Guide suprême de la révolution, l’ayatollah Khamenei. Cette nouvelle approche permettrait la vente de certaines sociétés d’État au secteur privé, sauf dans des secteurs stratégiques comme le pétrole et le gaz naturel. Malgré tout, il n’y a pas de consensus sur la marche à suivre. (...)

Le président Ahmadinejad suggère que la privatisation se fasse au profit des gens pauvres et des coopératives qui rassemblent des gens à faibles revenus. Ses opposants apparaissent divisés. Une fraction des réformistes approuve la privatisation, du moment que l’État demeure responsable du filet de sécurité sociale. Pour leur part, les conservateurs comme l’ancien président, Akbar Hashemi Rafsanjani, veulent une privatisation de grande envergure, au terme de laquelle les entreprises d’État se retrouveraient entre les mains d’individus et d’entrepreneurs.

Plus que jamais, la scène politique apparaît fractionnée, alors même que le soutien au président parmi les classes populaires connaît une baisse marquée, comme l’a illustré la défaite récente de ses partisans lors des élections municipales à Téhéran. Certains regrettent que la désaffection populaire grandissante ne profite pas davantage aux candidats supportant les politiques de l’ancien président réformiste Khatami.

Mais c’est un fait que l’opposition au régime demeure forte.

Les sanctions économiques

Les menaces militaires et les sanctions économiques peuvent se révéler contre-productives, voire même consolider le pouvoir en place. La foule imposante qui a célébré l’anniversaire de la révolution en constitue la preuve. À la fin, un régime plus fort en profitera peut-être pour accroître la répression contre les activistes, comme ce fut le cas cette année pour les féministes, qui se sont vue interdire de célébrer la journée du 8 mars, la Journée internationale des femmes. Cette année, au cours de rencontres clandestines, des groupes de femmes m’ont confié qu’elles n’organiseraient pas de rassemblement. À la place, elles ont plutôt imprimé des dépliants qu’elles ont distribués dans les quartiers populaires pour souligner le 8 mars et faire campagne contre la peine capitale ou la pauvreté.
(...)

La crainte d’une attaque américaine

Pour moi, comme pour plusieurs personnes d’origine iranienne établies au Canada, la peur d’une attaque contre l’Iran constituait une préoccupation constante. Mais depuis mon arrivée en Iran, mon point de vue a changé. J’ai rejoint l’état d’esprit de millions d’Iraniens qui vivent sans trop se préoccuper de la possibilité d’une attaque. Beaucoup d’Iraniens me disent qu’ils entendent ces menaces depuis si longtemps - 27 ans pour être précis - qu’ils n’y prêtent plus attention. Rien ne peut arriver, selon eux.
Au fond de moi, je sais pourtant que cela n’est pas vrai. L’Iran a été envahi par l’Irak, en 1980, avec le soutien des États-Unis.

La fin de l’année iranienne

Le 13 mars, l’un des derniers jours de l’année iranienne, j’ai voulu aller retirer de l’argent à la banque en prévision des célébrations du nouvel an. Rendue sur place, le commis m’a dit qu’il n’y avait plus d’argent. J’étais stupéfaite, d’autant plus que l’une des politiques économiques du président Ahmadinejad consistait justement à améliorer l’approvisionnement en argent.

Quand je me suis présenté au comptoir d’une seconde banque, on m’a dit que les retraits étaient limités à 50 tomans (environ 50 dollars américains). De toute évidence, beaucoup de gens retiraient de l’argent en même temps pour leurs achats des fêtes de fin d’année. Ni les menaces militaires ni les sanctions économiques ne semblaient diminuer leur envie de faire la fête. Et s’il est vrai que les États-Unis sont engagés dans une guerre psychologique contre l’Iran, alors il faut bien constater que ce sont les fêtes du nouvel an qui ont remporté la première bataille.