Italie : La grève contre Amazon montre que les travailleurs peuvent unir leurs forces à l’échelle de toute la chaîne d’approvisionnement

mardi 20 avril 2021, par Francesco Massimo

Hier [N.D.L.R. : 22 mars 2021], les travailleurs d’Amazon en Italie ont organisé la première grève nationale de l’histoire de la société de Jeff Bezos, qui a depuis longtemps recours à la sous-traitance, à l’embauche temporaire et à un dédale de contrats pour diviser sa main-d’œuvre. Cette fois, le personnel syndicalisé des entrepôts a su faire cause commune avec les livreurs externalisés.

Hier [N.D.L.R. : 22 mars 2021], un an après le début d’une pandémie qui les a plus que jamais mis sous pression, les travailleurs d’Amazon ont organisé une grève de vingt-quatre heures dans toute l’Italie. Lors de cette première grève nationale de l’histoire de la société, les travailleurs ont dressé des lignes de piquetage pour protester contre les rythmes de travail épuisants, la gestion par algorithme despotique et le manque de responsabilisation d’Amazon face aux gens qu’elle emploie. Cette journée de grève marque donc un tournant historique, surtout que l’ensemble des travailleurs de la logistique d’Amazon – des magasiniers aux livreurs – a su se mobiliser.

Les grands centres de distribution d’Amazon (également appelés centres de traitement des commandes, pour « fulfillment centers », en anglais), dans lesquels des milliers de marchandises sont stockées puis expédiées après avoir été emballées, ont clairement été au cœur du mouvement, mais la grève s’est également étendue aux centres de tri intermédiaires (d’où sont expédiés les colis) et aux petites plateformes de livraison couvrant le « dernier mille ». Ce mouvement de grève a été d’autant plus décisif que les livreurs, qui sont externalisés et non reconnus comme des employés d’Amazon – bien qu’ils travaillent sous le contrôle direct de ses algorithmes – y ont également participé.

Avec une participation revendiquée de 75%, cette grève d’un jour a bel et bien représenté un moment historique pour le mouvement syndical – et pour Amazon également. Mais la lutte aurait besoin d’être étendue et internationalisée pour avoir un impact réel sur les activités logistiques d’Amazon et contrer les pratiques les plus abusives de la société.

Appel à la grève

Un appel à la grève a été lancé le 10 mars, après l’arrêt abrupt des négociations entre Amazon Italia Logistics (filiale chapeautant sept centres de distribution italiens) et la branche logistique des confédérations syndicales CGIL, CISL et UIL. Après deux réunions au mois de janvier, les syndicats ont exprimé leur satisfaction de voir des pourparlers amorcés. Pourtant, Amazon n’a pris aucun engagement concret relativement à leurs demandes spécifiques focalisées sur une convention collective à l’échelle de la société destinée à régir les conditions de travail, la santé et la sécurité, l’intensité des activités, les horaires, les primes et les chèques-repas.

La société ne pouvait se permettre de refuser toute discussion. En Italie, les syndicats jouissent encore d’un pouvoir institutionnel relativement fort : le nombre total de leurs membres est parmi les plus élevés d’Europe et ils continuent de peser sur l’élaboration des politiques publiques. Or, la stratégie d’Amazon, fidèle à elle-même, a consisté à s’efforcer de gagner du temps plutôt que de répondre aux revendications des syndicats. Malgré l’optimisme des syndicats quant à la possibilité d’avancer dans les négociations portant sur les relations professionnelles traditionnelles au sein d’Amazon, le dialogue social s’est avéré un dialogue de sourds.

Les négociations ont volé en éclats il y a deux semaines [N.D.L.R. : en mars 2021], lors d’une réunion où Amazon a refusé de reconnaître sa responsabilité sociale envers les livreurs externalisés. La société a publié une déclaration insistant sur le fait que « pour les livraisons aux clients, Amazon Logistics utilise des fournisseurs de services tiers. » Elle a ajouté en déduire que « les bons interlocuteurs sont les fournisseurs de services de livraison, ainsi que les associations professionnelles qui les représentent. » Les trois syndicats ont blâmé Amazon pour l’effondrement des négociations et ont déclaré une grève nationale – à laquelle étaient appelés à participer non seulement les livreurs, mais également le réseau de distribution national au complet.

Par le passé, les conditions de travail disparates dans les différents secteurs de la chaîne logistique, ainsi que le degré d’intégration syndicale variable selon les domaines d’activité, avaient empêché une telle grève nationale de s’organiser. Le premier endroit en Italie où une organisation syndicale a pris pied dans la société est le centre de distribution de Plaisance, qui a ouvert ses portes en 2011. Il aura fallu cinq ans pour y syndiquer un premier groupe de travailleurs, et en 2017, la première grève dans des installations d’Amazon en Italie y a été déclenchée. Il en a résulté une reconnaissance de la syndicalisation par la direction et la stipulation d’une convention collective propre à ce centre de distribution portant sur les horaires de travail en général et ceux des équipes de nuit en particulier.

Depuis lors, la stratégie des syndicats a consisté à chercher à étendre cet accord à d’autres modalités, telles que la santé et la sécurité et le droit des travailleurs à être correctement informés, notamment. Mais Amazon a refusé de discuter sérieusement de ces questions – et n’a concédé qu’un renouvellement annuel de l’accord sur les quarts de nuit en 2019 et en 2021. Pour les dirigeants d’Amazon tant en Italie qu’aux États-Unis, l’accord conclu après cette première grève n’aura jamais été vu que comme un cas d’exception. Qui plus est, les syndicats ne semblaient pas disposés à se mobiliser ou étaient incapables de le faire – et on ne peut pas dire que le personnel des centres de distribution a exercé une pression irrésistible sur eux pour qu’ils passent de la parole aux actes.

Une même grève, des revendications différentes

Reste que la période qui a suivi cette première grève a également vu les activités italiennes d’Amazon se développer massivement, à la faveur d’un processus d’intégration verticale qui s’est étendu à tous les pays européens.

Le travail de livreur est encore plus difficile que celui d’employé de centre de distribution. Bien qu’Amazon planifie et surveille le travail des livreurs, la société ne considère pas ces derniers comme des employés et n’accepte aucune responsabilité à leur égard.

En 2017, Amazon a ouvert deux nouveaux centres de distribution italiens, à Vercelli (entre Turin et Milan) et Rieti (près de Rome). En 2019, la société en a construit un autre dans la banlieue de Turin et, en 2020, trois autres à Rovigo (dans le nord-est de l’Italie), Pomezia et Colleferro (non loin de Rome). Elle a également créé des centres de livraison autonomes qui ont notamment pris la forme de vingt-cinq plateformes de livraison où les livreurs chargent les commandes dans leurs fourgons et commencent leur tournée. Cette fois, le processus de syndicalisation n’a pas duré aussi longtemps qu’à Plaisance : après le précédent créé par la première grève, la syndicalisation a évolué plus rapidement, de telle sorte que les centres de Rieti et Turin ont été rapidement syndiqués. À noter que les livreurs ont fait leur part en se syndicalisant également, d’abord dans la région la plus riche du pays, la Lombardie – où la plupart d’entre eux exercent leurs activités – puis à Rome, à Gênes et en Toscane.

Représentés par la branche logistique des confédérations syndicales CGIL, CISL et UIL, les livreurs sont le plus récent ajout à l’effectif d’Amazon. Jusqu’en 2015, Plaisance étant le seul centre de distribution, la livraison étant sous-traitée à de grandes entreprises de logistique comme UPS et SDA, ou encore au service postal national. Mais à partir de 2016, la société a commencé à construire son propre réseau intermédiaire, avec de petites plateformes de livraison à la périphérie de Milan puis de Rome, pour recevoir les colis préparés dans les centres de distribution et expédiés depuis ceux-ci.

Les deux douzaines de travailleurs qui font fonctionner chaque plateforme de livraison sont employés par Amazon, mais les livreurs qui y ramassent les marchandises et les livrent aux clients sont externalisés. Aujourd’hui, les filiales logistiques d’Amazon emploient plus de 4 000 travailleurs, plus environ 10 000 intérimaires (chiffre fourni par les syndicats, vu qu’aucun chiffre officiel n’est rendu public). Le nombre exact de livreurs externalisés travaillant pour Amazon afin d’assurer les livraisons à partir des plateformes couvrant le « dernier mille » est également difficile à évaluer, eu égard à l’extrême fragmentation de cette main-d’œuvre (voir graphique).

Croissance de la main-d’œuvre logistique d’Amazon en Italie

Employés permanents des deux filières logistiques italiennes d’Amazon. Amazon Italia Logistica gère les grands centres de distribution (centres de traitement des commandes) et Amazon Italia Transport, les plateformes de livraison. On compte également environ 10 000 intérimaires, embauchés et licenciés en fonction des pics d’activité saisonniers, et un nombre non spécifié de livreurs. Selon les données de Riccardo Chesta, en Lombardie, les livreurs travaillant pour Amazon étaient au nombre d’au moins 1 500 , ce qui représente environ 20 % du marché du commerce électronique de cette région.

Être livreur est encore plus difficile que d’être employé d’un centre de distribution : dans les deux cas il faut composer avec des rythmes de travail exigeants, une supervision constante et un manque total d’autonomie, mais les conditions de travail des livreurs sont particulièrement précaires : alors qu’Amazon planifie et surveille leur travail (détermination de l’itinéraire, de la charge de travail, de l’horaire et des évaluations), la société ne les considère pas comme des employés et n’assume aucune responsabilité à leur égard.

Situés au bas de l’échelle, les livreurs sont obligés d’endurer l’exploitation la plus intense et subissent la plus grande « flexibilité ». Les entreprises de livraison sous-traitantes les embauchent par milliers pendant la haute saison. Ces entreprises sont mises en concurrence par Amazon, ce qui les pousse à vouloir faire plus de livraisons et à raccourcir les délais et crée une pression qui s’accumule en bout de ligne sur les épaules des livreurs.

En ce qui concerne la productivité, la barre est relevée à chaque haute saison, obligeant les travailleurs à en faire toujours plus pour satisfaire aux exigences des dirigeants de la société et du contrôle électronique. Une fois la haute saison passée, le rythme de productivité qui a été établi pendant celle-ci est maintenu, alors que la moitié de la main-d’œuvre est mise à pied et que le reste du personnel doit garder le rythme. Selon les syndicats, « au cours des premières semaines de 2019, les livreurs d’Amazon ont livré jusqu’à deux fois plus de colis par jour » que la moyenne du secteur.

Derrière ces charges de travail accrues se cache le fait que la part de marché d’Amazon a augmenté massivement sans croissance proportionnelle du nombre d’emplois stables. Or, cet état de fait suscite également des plaintes parmi les travailleurs, qui savent que leur travail difficile dans la circulation des plus grandes villes d’Italie est sous-évalué. La pression intense qu’ils subissent explique le fait que bon nombre des grèves initiées parmi les livreurs étaient spontanées. Dans le cadre de ces actions, les travailleurs ont exigé la fin du harcèlement de la part des dirigeants de la société, des augmentations incessantes de productivité et du système dit de franchise, qui les oblige à payer des pénalités à leur employeur lorsqu’ils reçoivent des amendes pour infractions routières ou que des dommages sont causés à leurs fourgon.

À la première grève des livreurs à Milan, en 2017, en ont succédé d’autres en 2018. En octobre de cette année-là, une convention collective au niveau de la chaîne d’approvisionnement a été signée par les syndicats confédéraux et par l’association professionnelle des entreprises de livraison sous-traitantes – mais pas par Amazon. Les travailleurs sont toutefois restés sur leur faim et, en janvier 2019, ils ont organisé un autre débrayage, avec les syndicats confédéraux, dans la région de Lombardie. Cette grève a constitué un pas en avant important, car elle supposait une coordination des forces à travers cette vaste région, ce qui n’était pas une mince affaire au sein d’une main-d’œuvre individualisée et fragmentée. L’initiative n’a toutefois touché que les livreurs et ne s’est pas étendue au personnel d’entrepôt.

La situation au niveau des syndicats

L’Italie n’est pas le seul pays où les travailleurs d’Amazon ont fait grève. L’Allemagne a été le premier, en 2013, suivi de la France en 2014, de l’Italie en 2017 et de l’Espagne en 2018. Ces grèves étaient généralement centrées sur une installation en particulier. Avec la croissance rapide du réseau logistique d’Amazon, les syndicats n’ont pas été en mesure de suivre le rythme d’ouverture de nouvelles installations et de syndiquer tous les sites. On note cependant une exception partielle en France, où la législation du travail joue en faveur des élections obligatoires sur le lieu de travail. Cela favorise une présence syndicale dans toutes les installations, ainsi qu’une négociation collective centralisée au niveau de la filiale qui gère les centres de distribution, Amazon France Logistique. Cet appui syndical a favorisé une mobilisation coordonnée durant la pandémie, lorsque les syndicats ont appelé à une grève nationale dans les centres de distribution. Pourtant, ce mouvement n’a pas rejoint les plus petites installations de livraison, ni les livreurs, qui sont soit employés par une entité distincte, Amazon France Transport, soit externalisés.

Amazon forme un monopole puissant qui cherche à perturber les règles du jeu, les lois du travail et les lois antitrust et fiscales. La pandémie et la réorganisation de l’économie capitaliste induite par celle-ci n’ont fait qu’accroître la puissance d’Amazon.

De l’autre côté des Alpes, les syndicats confédéraux italiens ont été confrontés au même problème. En Italie, la société est structurée de la même façon qu’ailleurs, avec une filiale en charge des opérations logistiques (Amazon Italia Logistica) et une autre regroupant les plateformes de livraison (Amazon Italia Transport), cela aux côtés d’une constellation de petites et moyennes entreprises de livraison sous-traitantes. Mais sur ce terrain, les syndicats, dans le cadre de leurs efforts pour syndicaliser l’ensemble de la main-d’œuvre, ont été plus clairvoyants, puisqu’ils se sont rendu compte que les livreurs couvrant le « dernier mille » constituaient un point faible du réseau d’Amazon – et que c’était aussi le segment où sévissait l’exploitation la plus considérable. C’est pourquoi les syndicats, en particulier la branche logistique de la CGIL, ont mis l’accent sur la syndicalisation des livreurs. Et, comme l’ont montré les premiers débrayages spontanés en 2017, les livreurs n’ont pas eu à attendre le feu vert des syndicats pour agir.

Concevoir une stratégie commune pour tous les travailleurs de la logistique d’Amazon n’a pas été chose facile, loin de là, d’autant que l’organisation des syndicats confédéraux, rigoureusement divisée en deux filières, rend difficile la coordination entre les livreurs et les magasiniers. Par exemple, la convention collective du secteur commerce s’applique au plus ancien centre de distribution italien d’Amazon, à Plaisance, tandis que le reste des activités de ce centre relève de la convention collective visant le secteur de la logistique et des transports. Il en découle que des magasiniers qui sont employés par la même filiale mais qui travaillent dans des installations différentes peuvent être représentés par des fédérations syndicales différentes.

Cette division artificielle, qui provient de la décision d’Amazon de signer deux conventions collectives différentes – division en deux filières calquée par les structures syndicales – rend non seulement la coordination entre les travailleurs et les délégués syndicaux plus difficile, mais elle les porte de surcroît à réfléchir en silos. Certains ne considèrent pas cette coordination comme une priorité, car « les travailleurs qui ont signé la convention de la filière commerciale n’ont pas les mêmes problèmes que leurs collègues qui ont signé la convention de la filière logistique ».

Entraves à la syndicalisation

En tout état de cause, les enjeux étaient importants et il fallait bien que les obstacles que nous venons d’évoquer soient surmontés tôt ou tard. Amazon, qui navigue à la fine pointe de la « révolution » numérique, est l’un des plus grands employeurs au monde. C’est un monopole puissant qui cherche à perturber les règles du jeu, de la réglementation du travail aux lois antitrust et fiscales. La pandémie – et la réorganisation de l’économie capitaliste que ce fléau a engendré – n’ont fait qu’accroître la puissance d’Amazon.

Pour ces raisons, cette grève revêt une importance politique indéniable. Mais l’importance de cette action décisive des syndicats doit être comprise dans la dynamique plus large des relations industrielles italiennes, en particulier pour ce qui concerne la filière logistique.

Au cours des deux dernières décennies, les syndicats confédéraux italiens sont passés par un processus d’institutionnalisation, dans la foulée de l’adoption d’un dialogue social et d’une tendance corporatiste à partir des années 1990, facteurs qui ont contribué au processus d’incorporation dans l’État italien. Les syndicats ont eu accès à l’élaboration des politiques – mais en échange ils ont concédé une dévaluation salariale et ont accepté de mettre fin aux conflits du travail.

ela a particulièrement nui à la capacité des syndicats à mobiliser la périphérie du marché du travail, notamment la filière émergente de la logistique. Pour la même raison, il est devenu plus difficile de résister à la déréglementation du marché du travail, aux baisses de salaire et au pouvoir discrétionnaire toujours plus grand des instances dirigeantes. Les travailleurs de la filière logistique, en particulier les migrants, ont été mis à part dans une chaîne d’externalisation fragmentée et c’est ainsi que de grandes entreprises de logistique pouvaient sous-traiter le travail d’entrepôt à des coopératives dans des conditions déréglementées et souvent illégales. Ces coopératives sont bien placées pour faire du chantage aux travailleurs migrants – dont les permis de séjour en Italie sont liés à leur travail – afin d’imposer des heures supplémentaires, des heures de travail non rémunérées et des règles despotiques.

Les syndicats confédéraux n’ont pris aucune initiative sérieuse sur ce front, en partie à cause des relations historiquement bonnes entre le mouvement coopératif et les syndicats. Ce statu quo a fini par être perturbé par la formation des syndicats axés sur le bas de l’échelle, SI COBAS et ADL COBAS. À partir de 2011, ces organisations syndicales indépendantes, composées de militants issus de la base et de travailleurs de la logistique, ont commencé à faire des vagues à travers l’Italie, ce qui a modifié l’équilibre des forces en faveur de ceux-ci.

Les succès de COBAS doivent beaucoup à son organisation syndicale flexible reposant sur des liens communautaires préétablis parmi les migrants et sur sa tradition de laisser des travailleurs migrants prendre le rôle de meneurs. L’occupation des installations et les blocus aux portes des entrepôts se sont également avérés des armes essentielles, dans la mesure où celles-ci permettaient aux travailleurs de paralyser la circulation des marchandises. La pression ainsi exercée a considérablement amélioré la rémunération et les conditions de travail et a entraîné une vague d’organisation syndicale revitalisée dans la filière en question. Aujourd’hui, SI COBAS et ADL COBAS sont les syndicats les plus représentatifs de certaines des plus importantes entreprises de livraison rapide et de messagerie en Italie.

Ce mouvement s’est cependant accompagné d’une répression sévère : lignes de piquetage attaquées par les hommes de main des employeurs ou la police, lock-outs décrétés par l’employeur, licenciements pour motifs politiques, accusations judiciaires, amendes et procès. Notamment la semaine dernière, des militants de SI COBAS à Plaisance ont été arrêtés après une grève dure mais victorieuse contre FedEx-TNT.

En fait, Amazon s’est avérée la seule société où COBAS n’a pas été en mesure d’établir une présence significative. Cela pourrait s’expliquer par les spécificités de ses conditions d’emploi, les méthodes employées par son service des ressources humaines et, dans les centres de distribution en particulier, la promesse relativement plus grande d’un emploi stable.

Cette évolution contribue également à expliquer l’importance politique de la grève contre Amazon pour les syndicats confédéraux plus établis. Le débrayage a été déclenché par un arrêt brutal des négociations, et a été l’occasion pour ces syndicats de montrer les dents à la multinationale. Mais, fidèles à leur conception étroite du dialogue social, leur objectif reste de forcer Amazon à revenir à la table des négociations, c’est-à-dire à établir les relations industrielles normales conformément à ce qui se fait dans d’autres secteurs.

La victoire est tout sauf certaine – la stratégie d’Amazon consiste à éviter tout engagement sérieux, en particulier en ce qui concerne les niveaux de salaire et le contrôle des travailleurs sur les processus de travail. Une autre difficulté est que les instances syndicales qui se sont fait une place dans la multinationale en Italie n’ont pas de pouvoir décisionnel effectif ni de légitimité pour signer un accord sans le consentement du siège d’Amazon à Seattle. La société a jusqu’à présent réussi à poursuivre cette stratégie avec succès et continuera de le faire jusqu’à ce que les syndicats et les travailleurs puissent vraiment nuire au fonctionnement ordinaire des activités logistiques et stopper le flux de marchandises.

La grève de lundi représente un moment historique pour le mouvement ouvrier. Reste que pour savoir si cet événement peut également susciter un renouveau des syndicats dans d’autres secteurs, il faudra observer la capacité des travailleurs à poursuivre la lutte et à l’étendre à d’autres travailleurs, tels que les intérimaires et les employés des centres d’appels d’Amazon, de même que les travailleurs d’autres sociétés. Pour l’instant, un signe positif a été l’initiative des livreurs UPS à Milan, qui ont refusé de livrer les produits d’Amazon le jour de la grève. Une telle solidarité est fondamentale pour surmonter la division entre les différents groupes de travailleurs – et construire un front international contre les multinationales.

Article d’abord paru sur le site de Jacobin.

Traduction : Johan Wallengren pour le Journal des Alternatives.

Photo  : Super Staho (Unsplash)

À propos de Francesco Massimo

Francesco Massimo est un chercheur sur le milieu du travail basé à Paris et co-rédacteur d’un rapport sur les relations industrielles chez Amazon publié par la fondation Rosa Luxemburg (« Rosa Luxemburg Stiftung », en allemand).

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagez cet article sur :

  •        

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca