Interview de Michel Warschavsky

Israël, l’ethnocentrisme colonisé

lundi 7 novembre 2005

Les bases ethniques d’Israël et la crise de la société israélienne, symbolisée par la « fuite » de nombreux israéliens, sont le fond sur lequel s’opère l’affrontement entre les colons et Ariel Sharon. Un conflit qui efface de la scène politique tout projet de démocratisation de l’état d’Israël. Israélien qui se définit comme « militant antisioniste », Michel Warschawsky est le co-directeur de l’Alternative Information Center (http://www.alternativenews.org/). Voix parmi les plus radicales de la gauche israélienne, et pacifiste de longue date, Warschawsky lutte depuis plus de trente ans pour une « paix juste » avec les palestiniens et pour une démocratisation de l’état d’Israël. Il y a quelques années, en plein contre-courant, et suscitant un vif débat jusque dans les pays arabes, il a reproposé la vieille idée d’un état binational et démocratique dans Israel-Palestine. Le défi binational, (Editions Textuel, 2001). Parmi ses autres livres plus récents, Sur la frontière (en collaboration avec Michèle Sibony, Stock, 2002), A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne (Paris, 2003) A contre coeur. Les voix dissidentes en Israël, avec M.Sibony. (Paris, 2003). L’entrevue a eu lieu fin août à Jérusalem, en marge de la rencontre mondiale des « Femmes en noir ».

- Le retrait de Gaza a souvent été décrit par les medias français, et dans d’autres pays européens aussi, comme un conflit entre l’armée et les colons. Si l’on se réfère aux réflexions de certains de vos écrits, pourrait-on dire qu’il s’est agi surtout d‚une opposition entre la « Synagogue » et l’état de droit démocratique ?

- Je resterais prudent avant d‘évoquer une opposition entre la Synagogue et l’état de droit. En Israël, nous connaissons les pratiques génériques démocratiques comme élections, liberté de la presse, de pensée et d’association. Dans la constitution de notre pays il manque cependant un article qui garantisse le principe fondamental de l’égalité de tous les citoyens et de toutes les citoyennes. Ça explique aussi les discriminations législatives à l’encontre de la population arabe et de façon plus générale envers toutes les personnes non juives qui vivent en Israël. En fait, dans sa charte constitutionnelle Israël se définit comme un état juif, plus précisément un état juif démocratique. De fait, un état ne peut pas se définir démocratique et juif en même temps. En fait, celui qui se proclame ouvertement état (mono) ethnique, ne peut pas être démocratique parce qu’il exclut automatiquement toutes les autres ethnies.

- Définiriez-vous cela comme une manifestation de racisme ?

- Je définis tout cela comme une forme particulière d’état que j’appelle ethnocratie, ou démocratie de l’ethnie dominante, qui se prétend par ailleurs propriétaire du sol et des terres. D’autres groupes ethniques peuvent aussi être tolérés, mais on leur nie collectivement la souveraineté de citoyens de l’état d’Israël, qui est réservée exclusivement à tous les juifs et juives, qu‚ils vivent à Brooklyn ou à Marseille. Une forme politique insoutenable d’un point de vue de l’état de droit. Par ailleurs, il y a aujourd‚hui des citoyennes et des citoyens de ce pays qui demandent l’abolition du cadre juridique qui rend cette pratique possible. En fait si la loi assure des privilèges à une partie de la population et les refuse à l’autre, l’état peut être, de façon plausible, défini comme raciste.

- Existe-t-il dans votre pays un milieu politico intellectuel qui aborde les thèmes du « post-sionisme » ? L’idée fondatrice qui a abouti à la fondation de l’état d’Israël et à la situation actuelle de conflit est-elle, peut-être, en déclin ?

- Non, la doctrine fondatrice de l’état d’Israël est toujours le sionisme. C’est-à-dire que tout le territoire géographique de la Palestine appartienne exclusivement aux juifs. Le « retrait » de Gaza, en fait, ne change rien à cette idéologie. Par conséquent, ces intellectuels qui, surtout dans les années 90, parlaient et rêvaient de « post-sionisme » étaient plutôt myopes. Dans divers discours récents, Sharon, en faisant continuellement référence à Ben Gourion, a souligné que nous devons encore porter à terme la « Guerre d’Indépendance » de 1948. De cette façon, il veut rendre tout à fait claire l’idée selon laquelle la réalisation du sionisme, comme idéologie fondatrice de l’état, est une page d’histoire qui reste encore à écrire. Le laïc est antisioniste. A partir de là, la séparation complète de la construction étatique ethnico religieuse dominante, c’est-à-dire l’essence du sionisme, est réduite à un lien pervers entre état et religion. Si nous observons la gauche du parlement israélien, on note qu’elle est bien loin de réclamer une séparation entre l’état et religion, ou une réduction des subventions d’état aux organisations religieuses.

- Vous avez écrit à diverses occasions comment le sionisme, avec l’assassinat de Rabin, s’est imposé comme la doctrine d’état

- Je suis convaincu de cela. Au début des années 90, s’imposait en Israël de façon croissante une société civile bourgeoise qui essayait d’occidentaliser le pays, de l’américaniser. Elle ne s’était pas rendu compte cependant qu’en un même temps était née une autre classe sociale qui avait l’intention de renforcer le caractère juif de l’état. C’est en ce sens que l’assassinat de Rabin a marqué la fin du processus d’ouverture à l’Occident et la restauration des forces réactionnaires et conservatrices. Le slogan de Bibi Netannyahou contre Rabin pendant la campagne électorale était « pour un état juif ! ». Rabin a été tué par un juif orthodoxe et Netannyahou est devenu premier ministre.

- Tout cela ne reflète-t-il pas aussi peut-être l’ascension de nouveaux groupes sociaux, qui ont grandi à l’ombre de la collaboration entre le pouvoir politico-économique et le parti conservateur de Sharon ?

- Exactement. Ça a été une réaction au processus de néo-libéralisme, mais aussi à une tentative de libéralisation en termes politiques, soit plus de démocratie et dé-sionisation de l’état. Cela a abouti à la création d’un bloc politique, né de l’assemblage de communautés qui refusent le modernisme lié à la social-démocratie, et qui donnaient ses voix au Likoud de Netannyahou. Lequel a promu une forme de libéralisme brutal, qui a réussi en peu de temps à détruire une partie des structures existantes de l’état social et de la fonction publique. Paradoxalement, il est arrivé à mobiliser les couches populaires contre les socio démocrates, en subvertissant ainsi les rapports de force politiques.

- Les israéliens d’origine ashkénaze (est européens) continuent à représenter l’élite politique et économique du pays, alors que les séfarades (les juifs d’origines orientale et espagnole) sont discriminés dans l’appareil du pouvoir et appartiennent d’habitude à des niveaux socio-économiques plus bas. Cette disparité, dans un avenir proche, ne pourrait-elle pas aboutir à une sorte de « guerre civile » entre les deux composantes ethniques et de classe, avec des issues destructrices pour l’identité nationale ?

- A la fin des années 90, il y a eu un moment où on pouvait penser que la société israélienne était au bord de l’implosion. Ce n’est pas arrivé, mais le plan de Ben Gourion de construire en Israël une sorte de société juive multiculturelle a raté. Une des conséquences, entre autres, est la tentation toujours plus forte dans les classes moyennes d’émigrer hors du pays, ou pour le moins de vivre avec un pied en Israël et l’autre en Occident. Pour faire court, le lien avec la terre de ancêtres, avec Eretz Israël, est devenu beaucoup plus ténu, et celui qui peut se le permettre financièrement, se procure un deuxième passeport.

- Qu’est-ce que ça signifie pour Israël ?

- Ça signifie que les couches sociales qui ont (ou ont eu) des idées politiques libérales, qu’on pourrait définir comme post-sionistes, seront politiquement liquidées. Dans tous les cas elles n’ont plus de projet qui puisse endiguer l’extrémisme religieux croissant. La lutte qui est mise en avant aujourd‚hui est celle entre les colons et Sharon, qui dans ce contexte apparaît comme un homme de gauche Il n’existe pratiquement aucune alternative organisée à ces deux positions.

- Pendant, un meeting international des « Femmes en noir » qui s’est tenu à Jérusalem, face à l’attitude critique des palestiniennes, certaines représentantes juives israéliennes ont réclamé une indulgence pour Israël, le pays qui était en train de le accueillir

- C’est une générosité qui révèle justement la nature ethnique de l’état d’Israël. Même ceux qui s,expriment en faveur du retrait partiel des territoires occupés soulignent leur générosité, et dans tous les cas au motif du bien de leur pays. En d’autres termes : nous, nous avons les droits, aux autres nous laissons la « charité ». Selon les sionistes les « autres », les palestiniens, ne peuvent pas réclamer des droits, mais doivent dire « merci » parce qu’on les laisse vivre en Israël. Nous sommes en train de vivre une horrible régression politique et culturelle qui naît de la peur de l’ « autre ». Une démocratisation de la société israélienne signifierait cependant : a) une paix sans conditions avec la Palestine ; b) une attitude différente envers nos voisins. C’est-à-dire la naissance d’un état d’Israël différent. L’autre motif de peur vient de la fracture dans l’unité nationale, par la fin possible du sionisme. La défaite politique de Simon Perès en 2000 a été le résultat de cette atmosphère, renforcée bien sûr par l’Intifada. Beaucoup de juifs ont pensé : ça c’est trop ! Et l’idée d’une guerre permanente contre les populations arabes s’est insinuée aussi dans la gauche israélienne.

- Une vision pessimiste, vous ne croyez pas ?

- Pendant l’été à Tel Aviv, les opposants au retrait des territoires occupés ont mobilisé dix mille personnes. De l’autre côté, il n‚y a pas d’alternative politique en mesure d’organiser des démonstrations de masse en faveur du retrait des territoires. Il y a certainement des milliers d’israéliens qui adhèrent à des organisations comme les « Femmes en noir », « Refuznik » (soldats et officiers contre le service dans les territoires occupés), ou d’autres organisations contre l’occupation, mais tout ça ne suffit pas pour être optimiste. Cette situation représente un gros problème pour un état qui a peu de familiarité avec les règles du jeu démocratique et qui court le risque d’une crise institutionnelle et d’une désintégration sociale. Un facteur important sera dans tous les cas représenté par le développement des rapports politiques avec les pays voisins

- Comment évaluez-vous les deux options, celle d’ « un état » qui accueille toutes les ethnies vivant dans le pays et l’option de « deux états », un juif et un palestinien ?

- Pour résoudre les problèmes de réfugiés, de l’économie et de l’écologie, la réponse la plus rationnelle et économique ne peut être que celle du principe de l’état unique, dans lequel les différentes ethnies -par exemple- cohabitent dans une formule fédérale. Ce serait la solution la plus juste, parce que, de cette façon, les palestiniens seraient de nouveau chez eux, sur leur sol, et ça permettrait aussi aux juifs de se sentir chez eux. Pour réaliser un tel modèle, il y a cependant deux obstacles. Premièrement, le fondement même de l’idée de l’état d’Israël : l’ethnocratie serait définitivement remise en question. Deuxièmement, la cohabitation démocratique signifie parité des droits entre la population juive et la population palestinienne : cette parité aujourd’hui n’existe pas. C‚est pour cela que de nombreux palestiniens déclarent aujourd‚hui que s’ils devaient choisir entre vivre ensemble- comme ils sont aujourd‚hui obligés de le faire- ou avoir leur propre état, même petit, ils choisiraient certainement la deuxième alternative. Nous israéliens nous ne pouvons pas faire autrement que soutenir la volonté de la majorité des palestiniens de constituer leur état sur des territoires de la Cisjordanie et de Gaza


Il Manifesto, 27 septembre 2005

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