Israël aux premières lignes de la guerre globale

lundi 11 septembre 2006, par Michel WARSCHAWSKI

Ce qui avait commencé comme une opération punitive en riposte à l’attaque d’un transporteur de troupes israélien par un commando du Hezbollah risque de dégénérer en un conflit régional dont nul ne peut prédire ni les conséquences prochaines ni le résultat final. Car, ne nous y trompons pas, le cessez-le-feu actuel n’est qu’une pause, et le second round est déjà amorcé.

Il est difficile de savoir si une éventuelle régionalisation du conflit sera le résultat d’un plan prémédité, l’opération du Hezbollah n’ayant servi que de prétexte, ou, au contraire, la conséquence d’une dynamique de guerre qui échappe au contrôle des dirigeants israéliens. La puissance du lobby anti-iranien, dans la classe politique israélienne, laisse penser que, dès le début de l’offensive israélienne, Téhéran était l’objectif, le Hezbollah ne servant que de détonateur. Mené par le député travailliste Efraim Sneh qui, comme Caton appelant sans relâche à la destruction de Carthage, n’a cessé de clamer au cours de la décennie passée que la puissance iranienne devait être détruite, ce lobby a des relais puissants dans la classe politique et l’establishment sécuritaire. Il a, en outre, le soutien d’une partie importante des néoconservateurs américains, pour qui la croisade contre l’axe du mal passe nécessairement par Téhéran.

Pourtant, en écoutant au cours des semaines les dirigeants israéliens, leurs porte-parole et leurs « experts », on a plus un sentiment d’amateurisme et d’imprévoyance criminelle que d’une stratégie soigneusement préparée et dont on aurait pesé tous les risques. Leurs déclarations et leurs analyses tournent autour de concepts qui participent plus de la pédagogie impériale (« on va leur apprendre ») et de la philosophie de voirie (« nettoyer », « balayer », « effacer ») que de la définition d’objectifs politiques. À part quelques articles sérieux publiés dans les grands quotidiens ─ qui mettaient en garde à la fois contre une guerre qui allait se prolonger et contre le prix qu’Israël risque de payer pour une régionalisation de la confrontation armée, en particulier par les implications d’une attaque contre l’Iran, considérant sa capacité de nuisance en Iraq ─, on continue à n’entendre que des menaces et des fanfaronnades. Les contre-vérités, imbibées de nationalisme, voire de racisme, tiennent lieu n’analyses, non seulement dans l’opinion publique et les programmes populaires des médias électroniques, mais chez les dirigeants politiques dont l’ignorance crasse du monde arabe ou des réalités politiques iraniennes crève les yeux.

L’arrogance coloniale engendre toujours l’ignorance, et l’immense supériorité militaire d’Israël tient lieu, pour ses dirigeants, généraux et autres experts, d’analyse des réalités concrètes. Et c’est bien la raison pour laquelle ces derniers ont été une fois de plus surpris ; surpris par les développements sur le terrain, surpris par la capacité opérationnelle du Hezbollah, surpris par le soutien massif de ce dernier au Liban et dans la région toute entière.

Cette arrogance et cet aveuglement sont évidemment renforcés par le soutien international très large dont jouit Israël dans sa guerre et qui a été à ce point inhabituel que les dirigeants (et journaux) israéliens ne cessent d’y faire allusion : « Pour une fois, le monde entier a été avec nous ! ». Les États-Unis évidemment, heureux de voir Israël ouvrir un nouveau front dans leur guerre globale, permanente et préventive, sans qu’ils n’aient besoin d’envoyer des divisions de Marines. Mais aussi l’Europe, qui n’a cessé d’insister sur le droit d’Israël de riposter à l’attaque du Hezbollah, et qui n’a pas été mécontent de voir l’État juif tenter d’imposer le désarmement de l’organisation de résistance libanaise, voire de servir de levier à un accord global pouvant mener au désarmement nucléaire de l’Iran. Mais en caressant le militarisme israélien dans le sens du poil, la communauté européenne risque bien de jouer l’apprenti sorcier et de perdre complètement le contrôle de la situation.

On a tendance à comparer la dernière agression israélienne à la guerre du Liban de 1982-1985. Cette comparaison n’est pas de mise. En 1982, le gouvernement israélien décidait de mener saguerre au Liban, pour des objectifs concernant presque exclusivement l’État juif et ses alliés libanais : expulsion de la résistance palestinienne et mise en place de la droite maronite au pouvoir. Même si Washington avait à l’époque donné le feu vert à Ariel Sharon, c’était un soutien conditionné et limité. Rapidement d’ailleurs, l’administration américaine se joignait aux États européens dans leur tentative de freiner puis de mettre fin à l’agression israélienne. C’est cette pression de la communauté internationale, potentielle d’abord puis réelle, qui a été un des facteurs qui ont permis l’émergence d’un mouvement anti-guerre de masse en Israël, l’autre facteur étant le prix de plus en plus lourd que cette guerre imposait à la société israélienne, particulièrement en nombre de victimes.

Aujourd’hui la guerre israélienne s’inscrit dans la guerre globale, permanente et préventive, planifiée par les néoconservateurs et initiée par la Maison-Blanche après le 11 septembre, avec le soutien de plus en plus généralisé de l’Union européenne. Une guerre de classe au niveau planétaire, pour la recolonisation du monde et l’imposition d’un nouveau système impérial au service du néolibéralisme. Le risque de tensions entre le militarisme israélien et ce qu’on appelle la communauté internationale est donc quasiment nul, même si cette dernière peut être appelée à un certain moment à modérer les visées guerrières de Tel-Aviv.

Cette nouvelle réalité explique pourquoi les forces principales de ce qu’on a appelé « le mouvement de la paix israélien » ont été totalement absentes dans cette guerre, comme il l’a été d’ailleurs tout au long de la guerre de reconquête d’Ariel Sharon dans les territoires occupés ces cinq dernières années. Ce qui motivait l’aile modérée du mouvement de la paix - représenté essentiellement par Paix Maintenant - était avant tout le danger de cassure avec la communauté internationale, en particulier les États-Unis, et d’isolement international. Aujourd’hui au contraire, ces forces sionistes de gauche s’identifient pleinement à l’idéologie dominante en Israël selon laquelle l’État juif se bat pour défendre non seulement sa propre souveraineté mais toute la « civilisation démocratique » menacée par le terrorisme international, plus ou moins identifié à l’Islam.

Quant aux forces politiques israéliennes qui rejettent cette idéologie mensongère et cette stratégie de guerre permanente et préventive, et qui se battent avec détermination à la fois contre l’occupation des territoires palestiniens et contre la guerre au Liban, elles sont d’autant plus minoritaires qu’elles ont perdu une de leurs armes traditionnellement les plus efficaces : le prix humain à payer par le peuple israélien pour la politique de guerre et d’occupation. En effet, si par le passé il était relativement facile de dénoncer une politique à cause de ses coûts, humains et matériels, et de trouver une oreille attentive à cet argument au sein d’une partie importante de la population israélienne, la situation est aujourd’hui tout à fait différente. La guerre - et ses coûts - n’y sont plus perçus comme une option politique, dont la pertinence est la résultante de l’équation profits/coûts, mais comme une autodéfense nécessaire face à un danger d’éradication, auquel cas le prix humain est partie intégrante de cette lutte de survie.

C’est bien pourquoi les pertes humaines et les destructions, du côté israélien, ne sont pas perçues par la population israélienne en général comme un échec de la politique gouvernementale, mais... comme la confirmation de sa justesse. En ce sens, la tâche du mouvement anti-guerre israélien est plus difficile mais aussi plus importante que jamais.

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