Islamisme, du déclin au chaos

dimanche 24 avril 2005, par France-Isabelle LANGLOIS

En 2000, Gilles Kepel, professeur à Paris Sciences-Po, grand spécialiste du monde arabe et musulman, faisait paraître chez Gallimard un livre qui allait faire sensation, ne laissant personne indifférent : Jihad, Expansion et déclin de l’islamisme. De passage à Montréal en janvier, dans le cadre d’une conférence organisée par l’Institut d’études internationales de Montréal, Gilles Kepel a accordé une entrevue à Alternatives. Il explique comment du déclin est né le 11 septembre, puis la guerre au cœur même de l’islam.

À l’automne 2004, trois ans après les attentats du 11 septembre à New York, Gilles Kepel a publié Fitna, Guerre au cœur de l’islam, chez Gallimard, pour expliquer comment les attentats de 2001 étaient précisément destinés à redonner de l’offensive à un mouvement en déclin : en frappant « l’ennemi lointain », les États-Unis. « Jihad n’était pas une prophétie de la fin de l’islam », rappelle l’auteur, un peu agacé de toutes ces mauvaises intentions qu’on a pu lui prêter, en raison d’une bien mauvaise lecture. Dans cet ouvrage, il expliquait plutôt comment « le mouvement ne réussissait pas à prendre le pouvoir parce qu’il ne réussissait pas à mobiliser les masses ».

Les mouvements radicaux islamistes sont très minoritaires, affirme l’auteur, ce qui les obsède. Ils n’arrivent pas à mobiliser, probablement parce que leur idéologie est trop extrémiste et effraie la majorité des populations musulmanes. L’arabiste en veut pour preuve les échecs des années 1990, tel l’Algérie, ou encore la Bosnie, voire l’Égypte. Là, les tentatives de djihad n’ont réussi qu’à traumatiser les populations. Certes l’idée du djihad a pu trouver une résonance parmi une certaine jeunesse désabusée, exclue et aliénée par la permanence de régimes autoritaires et corrompus. Et chez une certaine classe moyenne pieuse également. Mais ce n’est jamais assez.

Pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur du monde musulman aujourd’hui, il est important de recourir à des concepts endogènes, d’où les titres de Jihad et Fitna, explique Gilles Kepel. Car contrairement à ce que l’on peut croire en Occident, le terrorisme islamiste n’est pas dirigé essentiellement contre nous. Les premiers à en souffrir sont les populations arabes et musulmanes. L’Algérie, l’Irak et la Palestine en sont de bons exemples.

Pour le spécialiste de l’islam, les attentats du 11 septembre sont bien la preuve que le djihad était en déclin. « Le 11 septembre ne s’est produit que parce que ceux qui l’ont perpétré avaient intériorisé un sentiment d’échec. C’était pour réveiller les masses. »

Mais cela a aussi entraîné une expédition militaire en Afghanistan puis en Irak. Dans ce dernier cas, une fois Saddam Hussein déchu, cette expédition a donné lieu à l’enracinement d’une force d’occupation contre laquelle une bonne partie de la population irakienne se rebelle, mais aussi à l’exacerbation de conflits latents entre sunnites et chiites. Voilà que la guerre sainte se déroule désormais en terre d’islam et n’oppose pas seulement les fidèles aux impies. C’est la communauté des musulmans, l’Oumma, qui s’entredéchire. C’est ce qu’on appelle la guerre au cœur de l’islam, ou fitna, et que les théoriciens et théologiens de l’islam, depuis des temps immémoriaux, craignent profondément. C’est tout le contraire du djihad.

C’est une stratégie tout à fait délibérée, affirme Gilles Kepel, qui parle et lit parfaitement l’arabe. Une affirmation largement explicitée dans Fitna qui fait la part belle à la pensée de Zhawahiri, lieutenant de Ben Laden, grand théoricien de l’islamisme. L’ouvrage est dense et bien évidemment complexe, car ce genre de personnage n’a pas pour habitude de faire dans la dentelle. Voilà un chapitre très intéressant.

Le texte de Zawahiri, Les Cavaliers sous la bannière de l’islam, diffusé en décembre 2001 sur Internet et dans le journal Sharq El Awsat, est très clair sur ce point, martèle Kepel. Rédigé fort probablement avant le 11 septembre 2001, ce manifeste explique que pour que l’« avant-garde », dont se réclame Zawahiri, rompe son isolement, il faut qu’elle s’empare de mots d’ordre populaires et qu’elle les détourne à son profit, par exemple la Palestine.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont été perpétrés un an après le début de la deuxième Intifada. Et « pour ben Laden, soutient Gilles Kepel, il s’agit d’une sorte de magnification des attentats-suicides palestiniens ». C’est Hollywood à la puissance 10. Car ici, la technologie, la télévision et d’abord et avant tout Internet jouent un rôle primordiale.

Le dernier ouvrage du spécialiste nous propose également une mise en contexte de la politique étrangère américaine, aujourd’hui en pleine révolution néoconservatrice, en pleine guerre contre le terrorisme. L’auteur retrace le parcours des principaux penseurs américains qui au cours du XXe siècle ont entouré la Maison-Blanche. Comment des thèses développées au cours de la guerre froide, au moment de la course à l’armement, par la nouvelle génération de penseurs de la Maison-Blanche, les Richard Perle et autre Paul Wolfowitz, en sont arrivés à défendre leur « guerre contre la terreur ».

Au total, nous dit Kepel, si le 11 septembre, ben Laden et ses sbires ont réussi à enrayer le déclin du djihad en frappant « l’ennemi lointain », c’est depuis le chaos au cœur de l’islam. Pendant que les Américains et le reste de l’Occident gardent un œil sur les puits de pétrole, les musulmans s’entretuent.

Voilà un essai très documenté - comme en a l’habitude l’auteur. Les informations y sont nombreuses et précises, et les développements sérieux, nuancés, demandant attention, concentration et quelques notions historiques, culturelles et géopolitiques. Mais cela en fait un ouvrage plus que consistant. Cela nous dit surtout que rien n’est simple.

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