Inégalités de genre et violences contre les femmes : une autre pandémie mondiale

mercredi 22 avril 2020, par Kristy Romain

Le monde retient son souffle depuis le 11 mars 2020, date à laquelle l’Organisation Mondiale de la Santé a annoncé que l’épidémie de coronavirus avait évolué en pandémie touchant plus de 100 pays.

La COVID-19 a bouleversé le monde par son accroissement rapide, poussant les États à s’organiser rapidement pour encadrer la population. Graduellement, les gouvernements du monde entier ont annoncé des mesures de distanciation sociale et d’isolement de la population avec une assignation à résidence encouragée voire obligatoire afin de contenir l’évolution de la maladie et surtout, ne pas faire s’écrouler les systèmes médicaux déjà fragilisés par de longues années de politiques d’austérité. La distanciation sociale et l’isolement ont rapidement soulevé plusieurs inquiétudes, l’une d’elles étant une augmentation exponentielle du nombre de cas de violences domestiques déclarés.

La Chine, pays où le virus est initialement apparu, a démarré l’isolation avant tous les autres États et fut donc le premier pays à témoigner d’une hausse des violences conjugales. Les associations féministes déclarent que le nombre de plaintes a triplé au mois de février.

À bien des égards, cette crise a été terriblement anticipée. Par indifférence pour la population ou sous-estimation de la gravité du virus, des situations qui auraient pu être évitées ne l’ont pas été. Mais quand bien même les États se seraient préparés à faire face à la pandémie, les violences conjugales auraient-elles été prises en compte ? Si l’on contemple le fait que celles-ci sont ignorées en temps normal, il est difficile d’imaginer que la pandémie aurait pu apporter un quelconque changement. Déplorablement, aucun pays ne s’approche d’une réponse satisfaisante en matière de violences conjugales. Si la Chine a un retard certain, avec la première loi sur les violences conjugales émise en 2004, que dire du Canada qui a attendu le milieu des années 80 ou encore des États-Unis et de la France, qui ont adopté leurs premières lois dans les années 90 ? Véritable pandémie sociale, ces violences touchent en très grande majorité les femmes en couple hétérosexuel. On estime qu’une femme sur quatre dans le monde a subi ou subira des violences conjugales. Le nombre réel est probablement plus élevé car de nombreuses femmes ne portent pas plainte par crainte du jugement des autres, de représailles de leur assaillant ou encore parce que la police se refuse délibérément à accepter les plaintes.

Un domicile pas si sécuritaire

Les mesures de prévention sanitaire actuelles implorent et forcent la population à trouver refuge dans le domicile. Or, le domicile est le lieu le plus dangereux pour les femmes. C’est au domicile que les femmes sont le plus souvent agressées, violées, tuées. L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC) a estimé que 58% des 87 000 homicides de femmes dans le monde en 2017 ont été commis à domicile par leur compagnon ou des membres de leur famille. Le foyer est donc le lieu le plus dangereux pour les femmes, car c’est là, qu’à l’abri des regards et par égard pour la notion de « vie privée » que toutes les oppressions sont à leurs paroxysmes. Ainsi, pour toutes les femmes violentées, les sorties peuvent représenter au quotidien un réel soutien psychologique et une échappatoire aux coups, mais aussi autant d’occasions de trouver de l’aide. Or ce droit est désormais révoqué, menant aux conséquences que l’on connaît. L’isolement, l’incertitude face à l’avenir, la perte ou réduction du travail et le télétravail sont autant de situations stressantes et angoissantes susceptibles de causer chez le conjoint violent une hausse de comportements violents sur sa femme et ses enfants.

La charge mentale des femmes est par ailleurs elle aussi en augmentation. Si les études devront se faire attendre, les témoignages fusent et sont formels. Pour beaucoup de familles, les enfants privés d’école sont à la charge principale de leurs mères et ceci peu importe leur statut professionnel. Cela va dans la continuité des assignations de genre, les femmes doivent s’occuper de leurs enfants tandis que les hommes « aident » à leur guise. Pandémie ou non, la répartition des tâches domestiques demeure en temps normal tout à fait inégale bien que beaucoup d’hommes, et une partie de femmes se les représentent égalitaires. Une étude montre effectivement que lorsque les femmes font 65% du travail domestique contre 35% pour les hommes, les couples pensent la répartition égale. Dans le cas de deux parents en télétravail, on peut tout à fait imaginer que comme à l’accoutumée ce sera à la femme de mettre sa carrière de côté au profit du travail domestique — et pour des femmes battues, une précarité financière accrue les empêchant de fuir.

Autre problème soulevé par les nouvelles mesures : la restriction des droits sexuels et reproductifs des femmes. Le cas des États-Unis semble le plus parlant, puisque plusieurs États conservateurs tentent d’ajouter l’IVG à la liste des soins non-urgents, bloquant effectivement l’accès à l’IVG. En France, où toute sortie doit se faire accompagner d’une attestation et passible d’une contravention si jugée inutile, des femmes se sont vues réprimandées pour être sorties acheter des tests de grossesse ou des protections hygiéniques, car jugés comme étant des achats non essentiels par les forces de police. Dans plusieurs pays y compris le Canada, les hôpitaux, allégeant des précautions sanitaires, refusent progressivement l’autorisation d’une personne accompagnant les femmes au moment de l’accouchement. Cette mesure fait polémique sur le plan moral, mais elle suscite aussi des craintes car les violences gynécologiques et obstétriques sont courantes et l’absence de témoin ne pourra que favoriser leur exercice en toute impunité.

Le virus a, semble-t-il, forcé les États à reconnaître quelles étaient les franges de la population prioritaires, et il apparait que les femmes n’en font pas parties. Plusieurs chefs d’Etats ont utilisé les termes de « guerre contre le virus ». Connaissant le profil des personnes qui font la guerre, on sait que cela suggère une gestion masculine de la crise avec des priorités masculines, qui avantagent les hommes. La panique suscitée par la pandémie a placé la population en mode survie qui privilégie « l’essentiel ». Or les femmes, tout comme leurs droits, n’ont jamais été considérées comme essentielles.

Désinhibés, apeurés, les gens osent « tout » ou presque. Exemples : la ruée vers les denrées non périssables et le papier toilette, la revente de produits de premières nécessités et sanitaires à prix fort, l’augmentation du commerce sur internet en dépit du risque pris par les travailleur/euses. Accroissement du capitalisme, accroissement de la précarité, accroissement de la violence envers les femmes.

Vers une reconnaissance des revendications ?

Cependant l’assignation à résidence offre une opportunité pour dénoncer toutes ces conditions sociales inégalitaires que notre aveuglement trop souvent nourrit. Au Nord, des activistes remettent en cause le système économique des “grandes puissances mondiales”, qui depuis longtemps n’ont cessé de créer et entretenir des inégalités tout en étouffant les revendications des personnes impactées. Ce procédé avait efficacement réussi à enterrer dans les mentalités l’illusion d’un Nord riche et stable. Or, le chaos généré durant cette crise par le manque de matériel hospitalier et la forte réduction de l’activité de travail a enfin révélé au grand jour toute l’artificialité de cet équilibre.

Très demandées en dépit de la fermeture temporaire de leurs bureaux, les associations de protection des femmes rusent afin de continuer à prodiguer leurs services à distance, habituées à concilier bien avant cette crise, puisqu’elles sont généralement sous-financées en raison du désintérêt des gouvernements.

Pour les aider, de beaux élans de solidarité ont aussi été formés, comme cette association de déménagement française qui a proposé d’aider les femmes à quitter leur domicile en urgence. Cependant, il est inconcevable de penser que la solidarité doive se substituer au devoir des gouvernements envers leurs citoyennes.

En France, la Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a déclaré que le gouvernement paierait 20 000 nuits d’hôtel pour les victimes et mettrait en place une vingtaine de centres de conseil dans les magasins du pays afin que les femmes puissent demander de l’aide lorsqu’elles quittent leur domicile pour faire des courses. Les pharmacies sont elles aussi habilitées à recevoir les femmes ayant besoin d’aide. Enfin, le gouvernement français a promis 1 million d’euros supplémentaires alloués aux association de soutien aux femmes victimes de violences conjugales. Cette soudaine avalanche de mesures peut être approchée avec cynisme puisqu’elles sont réclamées en vain depuis des années par les féministes. Toutefois, ces mesures sont tout autant de preuve que des changements sont possibles si la volonté du gouvernement est présente, et il convient de continuer à se mobiliser pour faire définitivement rentrer le droit des femmes à la sécurité et à l’épanouissement dans les priorités essentielles des États.

Photo : Jorge Salvador sur Unsplash

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