Journal des Alternatives

Inde : des élections sous fond de chômage et de montée d’extrême droite nationaliste hindoue

Feroz Mehdi, 2 avril 2019

Texte inédit pour le JdA

Avec son bassin de 900 millions d’électeurs·trices potentiel·les, les prochaines élections en Inde représenteront les plus colossales au monde [1]. Pour illustration, le nombre d’électeurs ·trices équivaut presque à toute la population du continent américain. Ainsi pour répondre à l’énorme logistique, les élections se dérouleront en 7 phases du 11 avril au 19 mai, pour culminer avec l’annonce des résultats le 23 mai. La Chambre des communes (« Lok Sabha ») compte 543 sièges à élire et tout parti ou coalition a besoin d’un minimum de 272 député·es pour former un gouvernement.

Le Centre for Media Studies, basé en Inde, a estimé que les partis et les candidat·es ont dépensé quelque 5 milliards de dollars pour les élections de 2014 [2] . Il est fort possible que les dépenses totales doublent cette année. En comparaison avec les 6.5 milliards de dollars que les États-Unis ont dépensés pour les élections présidentielles et législatives de 2016, campagnes sans plafond de dépenses, cela donne un indice de combien les élections en Inde sont coûteuses [3].

Les enjeux qui préoccupent la population indienne devraient ressurgir au moment de voter. Par exemple, le chômage est un énorme problème en Inde. Avant de former le gouvernement en 2014, le premier ministre de l’Inde Narendra Modi avait promis de créer 20 millions d’emplois chaque année. Non seulement il a failli à sa promesse, mais au final il y a eu plus de pertes d’emplois que d’emplois créés. Bien que le gouvernement n’ait pas divulgué les plus récentes statistiques concernant le chômage, on estime que le taux de chômage a atteint un sommet record de plus de 10 % chez les jeunes.

Pour donner un exemple de l’état de désespoir chez les jeunes, quand il a été récemment annoncé que 62 907 postes de niveau 1 étaient ouverts dans la compagnie publique de chemins de fer indiens (« Indian Railways »), 20 millions de personnes ont postulé. Parmi ces candidat ·es, 8.2 millions étaient des diplômé ·es du premier cycle ou de cycles d’études supérieures en génie, en sciences, en arts, en commerce et en gestion, entre autres. Les emplois de niveau 1 se situent généralement au niveau le plus bas de l’échelle d’emploi de la compagnie Indian Railways, ce qui comprend les postes de gardien, d’assistance dans les hangars et les bureaux, de préposé·e à l’entretien des voies ferrées, ainsi que de vigiles et d’aiguilleurs.

Comprendre la filiation du Bharatiya Janata Party

L’actuel parti au pouvoir, le « Bharatiya Janata Party » (BJP), est une aile politique du « Rashtriya Swayamsewak Sangh » (RSS) ou « Organisation volontaire nationale » (pour son équivalent en français). Qu’est-ce que c’est que le RSS ? Il est très important de comprendre son idéologie et sa politique afin d’éclairer la situation de l’Inde aujourd’hui. Comme cette organisation était demeurée très marginale dans la politique parlementaire de l’Inde post-indépendante jusqu’au milieu des années 1970, très peu d’attention lui a été accordée par les médias ou le monde académique. Mais à partir du milieu des années 1980, en raison de sa plus grande visibilité dans la politique parlementaire, elle ne pouvait plus être ignorée.

Le RSS a été fondé en 1925. Il s’agit d’une organisation nationaliste qui vise à construire une nation ( « Rashtra » ) hindoue. Leur chef, M. S. Golwalkar, écrivait en 1940 : « Les hindous sont venus de nulle part, mais ce sont les enfants indigènes de la terre, depuis des temps immémoriaux » [4] . Ce facteur racial, à ses yeux, « est de loin l’ingrédient important d’une nation » [5]. Ici, il s’inspire de l’idéologie d’Hitler : « Pour maintenir la pureté de la race et de sa culture, l’Allemagne a bouleversé le monde en purgeant le pays des races sémites - les Juifs. C’est la fierté raciale à son apogée qui s’est manifestée. L’Allemagne a également montré à quel point il est presque impossible pour les races et les cultures, dont les différences vont jusqu’à la racine, d’être assimilées en un tout uni, c’est une bonne leçon pour nous en Hindoustan, de laquelle nous pouvons tirer des apprentissages et profit » [6]. Golwalkar a appliqué ce raisonnement ethnique nationaliste à la minorité musulmane, qui représentait selon lui une menace parce qu’il s’agissait d’un « corps étranger » logé dans la société hindoue. C’est ce qui constitue l’arrière-plan idéologique des dirigeant·es du gouvernement actuel de l’Inde. Modi ainsi que de nombreux·ses ministres du gouvernement sont membres du RSS.

Des violences et une marginalisation accrues

Depuis l’arrivée au pouvoir de Modi en 2014, les lynchages et les actes de violence perpétrés contre les minorités religieuses de même que les minorités ethniques, telles que les Dalits et Adivasis, sont en augmentation. Des individus, en particulier des musulman·es, sont attaqué·es et souvent tué·es sous prétexte qu’ils·elles abattent des vaches. Dans de nombreuses provinces, cela se fait en collaboration avec les autorités de l’État. Des hommes de main harcèlent et lynchent impunément dans la rue les couples mixtes hindous-musulmans. Les milices nationalistes hindoues (« vigilantes » ) prétendent ainsi combattre le « djihad d’amour » pratiqué par les musulmans ! Car les musulmans, selon eux, agissent dans l’intention de séduire les femmes hindoues pour ensuite les convertir à l’islam. Il y a même des risques d’être tué·es pour avoir simplement « l’air d’un·e musulman·e » sans que les responsables ne soient poursuivi·es. Une Haute Cour de justice de Mumbai a refusé de condamner les personnes qui avaient assassiné un musulman au motif que la religion de la victime constituait une provocation.

Les statistiques sur les lynchages depuis 2010 montrent que 97% des cas ont eu lieu après l’arrivée au pouvoir de Modi en mai 2014, et que sur les 289 victimes, 88% étaient musulmanes. En septembre 2018, Amit Shah, le président du BJP, a déclaré lors d’un discours devant le conseil exécutif national du parti, que le BJP était assuré de remporter les élections malgré les lynchages. Il est à se demander si c’est « malgré » ou « en raison » des lynchages. Les précédentes campagnes électorales du BJP ont démontré que la polarisation basée sur la religion a été la tactique préconisée. La déclaration du président du BJP, alors en pré-campagne, n’est pas à prendre à la légère et a donné le ton des élections, qui se déroulent sur fond de haine, de peur et de sang versé.

Des élections cruciales

La véritable bataille des prochaines élections se joue entre le fascisme et la démocratie. À l’instar des moyens mis de l’avant par le BJP lors des élections au niveau provincial depuis les 4 dernières années, le parti axera ses efforts à la polarisation de la société entre les fractions de la population musulmanes et hindoues. La route vers les élections n’épargnera pas le sang d’innocent·es, si l’enjeu pour le BJP est de faire avancer son programme de création d’une Rashtra hindoue. Le fascisme, dans sa version indienne, se nomme l’Hindutva (« hindouité »), une idéologie politique réactivée par le BJP, basée sur la tentative de créer une unicité (artificielle) autour de l’hindouisme et une Inde qui appartient aux hindou·es (« une religion, une culture, un peuple »).

Aujourd’hui, la mission centenaire de faire de l’Inde une nation hindoue est entre les mains d’un dirigeant mégalomane et autoritaire, dont le gouvernement fait proliférer les bandes de justiciers qui sèment la peur. Cela dit, Modi n’est pas un Trump indien. Il n’existe pas de gratte-ciel et de grande entreprise érigés en son nom. En s’appuyant sur l’idéologie fascisante du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), Modi veut faire de l’Inde une nation hindoue. Mais pour y parvenir, il doit mobiliser les ressources du secteur privé, qui veut aussi profiter de son soutien pour faire gonfler ses profits. Il s’agit là d’un mariage de convenance.

Nombreux·ses sont les commentateur·trices politiques qui craignent que si le BJP est réélu, ce serait les dernières élections démocratiques dans un avenir proche en Inde. Le BJP, avec son projet de faire une nation hindoue en Inde, devra récuser les principes de laïcité et de Constitution démocratique. L’opposition s’unit ainsi sous le slogan « Sauver la Constitution, sauver la démocratie » ! et des manifestations et des rassemblements massifs sont organisés pour s’opposer à un autre mandat du BJP par des agriculteurs ·trices, des étudiant·es, des organisations de femmes et des activistes culturel·les. Mais aux élections législatives, le seul autre parti politique au niveau national est le Congrès national indien. Or il est très clair que le Congrès n’est ni assez fort ni assez populaire pour vaincre le BJP sur ses propres bases. Des pourparlers en vue de conclure des alliances avec tous les principaux partis politiques régionaux sont en cours. Seule une alliance électorale forte de partis d’opposition sous la direction du Congrès semble être en mesure de vaincre le BJP lors des prochaines élections. Pour l’heure, tous les espoirs sont permis.


Notes :

[1] Soutik Biswas, India Lok Sabha election : 11 things you need to know. BBC, 10 mars 2019, en ligne : < https://www.bbc.com/news/world-asia-india-47493056?fbclid=IwAR24poMe-AxUx4bgz25PJfZylZ2ACcW_1FJXJrox8cmmLQ-W-n-sX-iRxAE>
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] « Hindus came into this land from nowhere, but are indigenous children of the soil always, from times immemorial » (traduction libre). M. S. Golwalkar, We, or our nationhood Defined, Nagpur : Bharat Publications, 1939.
[5] « is by far the important ingredient of a nation » (traduction libre). Ibid
[6] « To keep up the purity of the Race and its culture, Germany shocked the world by her purging the country of the semitic Races- the Jews. Race pride at its highest has been manifested here. Germany has also shown how well nigh impossible it is for Races and cultures, having differences going to the root, to be assimilated into one united whole, a good lesson for us in Hindusthan to learn and profit by » (traduction libre). Ibid

À propos de l’auteur :
Feroz Mehdi est membre fondateur d’Alternatives et travaille depuis plusieurs années aux projets lliés à la région de l’Asie du Sud.