Chronique de David Homel

« Il faut lire Manea »

vendredi 2 mars 2007, par David HOMEL

« Il faut lire Manea, » insistait Miriam Bridenne, attachée de presse chez Actes Sud, mon éditeur français. Et je l’ai bien écouté, car une attachée de presse qui parle en bien d’un livre sorti chez un éditeur concurrent, c’est plutôt rare.

J’ai fini par retracer Le retour du hooligan : une vie, le livre de Norman Manea, paru au Seuil, en France, en août 2006. Nous sommes en retard ici, en Amérique française, mais les Français l’étaient aussi, car cette autobiographie avait déjà gagné le Prix du meilleur livre étranger en Espagne en 2005. Mais qu’importe, tout livre que nous n’avons pas encore lu est nouveau.

Le mot « hooligan » s’utilise avec un sourire jaune, car il figurait parmi les étiquettes que le Parti communiste collait à ceux qui préféraient ne pas le suivre. Tandis que Manea, lui, traite de hooligan ceux qui rendaient la vie des Juifs misérable. Il parle d’ « année hooliganique » pour évoquer 1941, lorsqu’à cinq ans il a été déporté avec sa famille en Transnistrie, c’est-à-dire dans un camp de concentration en Ukraine.

Manea a connu pas mal d’années hooliganiques - sous le Parti communiste, par exemple - et, pour les affronter, il devait, comme tant de compatriotes, s’armer d’ironie. Chez lui, cette ironie ne tourne pourtant jamais en cynisme, cette faiblesse morale, car Manea garde toujours son sens du Bien. Ce que j’admire chez lui, à part l’écriture admirablement traduite du roumain, c’est la capacité de critiquer les siens. Il est féroce lorsqu’il s’agit de parler de la mentalité des ghettos juifs de son pays natal, mais toute critique se trouve modérée par une compréhension et une chaleur humaine, et par la découverte que eux, c’est moi. Écoutez cette évocation : « Le ghetto m’étouffait par son excessive possessivité, sa fébrilité perpétuelle. Mais mon hostilité même devenait un autre mode d’asservissement et d’attachement. » Voilà un homme qui a les yeux grands ouverts.

Cette autobiographie, qui se lit comme un roman, commence à l’envers. Le voilà, Manea, en 1997, dans un exil confortable aux États-Unis, installé au Bard College à New York, entouré de l’amie Cynthia (Cynthia Ozick) et l’ami Philip (Philip Roth). Confortable, oui, doré, même. Mais l’essentiel lui manque. Le passé et, avec lui, la langue.

C’est l’inconvénient de l’exil - pour tout le monde, mais surtout pour un écrivain : on perd sa langue. Et avec elle, on perd son passé, et cette enfance qui nous a appris la langue maternelle. Voilà ce qui a motivé son refus de partir, jusqu’au moment où la vie n’était plus possible.

Dans ce livre, Manea va où il veut. Il passe sans difficulté des chroniques de la vie intime de ses ancêtres au portrait du grand nihiliste E. M. Cioran, dont il ne partage pas les valeurs. Mais Manea va surtout en Roumanie, car après beaucoup d’hésitations, il rentre au pays avec un ami musicien en 1997. Ce retour est le cœur du livre où se mêlent humour noir, récit de voyage, plongée dans l’histoire de la Deuxième Guerre. On veut lui cracher dessus à cause de ses études sur le lien entre le philosophe Mircea Eliade et le fascisme, tout en voulant le fêter parce qu’il est devenu « célèbre » en Occident. Voilà le prix à payer pour le retour ! Chez Manea, vous trouverez toute la tragédie et l’absurdité de l’Europe de l’Est.


Le retour du hooligan : une vie.
par Norman Manea
Traduction de Nicolas Véron
Seuil
2006

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