« Il est préférable de comprendre le monde qui vous entoure que de ne pas le comprendre » – Entrevue avec David Graeber

mardi 22 septembre 2020, par Julien Simard

David Graeber est mort à l’âge de 59 ans [1]. Auteur de renom et militant anarchiste, il laisse derrière lui un grand nombre d’écrits, principalement campés en anthropologie économique et politique. À l’automne 2010, le Royaume-Uni tout entier était tourné vers les luttes étudiantes qui tentaient de s’opposer à une hausse massive des frais de scolarité que venait d’imposer le gouvernement conservateur de David Cameron [2]. Des contestations juridiques bloqueront la réforme jusqu’en 2012 [3]. En février 2011, j’ai décidé d’écrire à David Graeber de manière un peu impulsive, pour lui demander son avis sur la situation au Royaume-Uni, puisqu’il enseignait alors au Goldsmiths College de Londres. Dans cet entretien, il précise sa pensée sur le rôle des intellectuel·le·s dans les mouvements sociaux et sur la place de l’université dans le néolibéralisme.

En février 2011, lorsque David Graeber accorde cette entrevue, les différentes tendances au sein du mouvement étudiant québécois se confrontent afin de jeter les bases de ce qui deviendra la plus importante grève étudiante du Québec. Le parti Libéral alors au pouvoir avait annoncé dès septembre 2010 son intention de hausser les frais de scolarité à la rentrée 2012 [4]. Cette hausse, ici comme au Royaume-Uni, éloigne encore plus les classes populaires des études supérieures. Ce sont les étudiant·e·s et les professeur·e·s des facultés des sciences sociales et humaines et des arts qui sont les plus mobilisé·e·s contre les assauts du néolibéralisme — les humanités se présentent alors comme les dernières représentantes d’une éducation qui ne serait pas marchandise. Si lors de ces mobilisations cette perspective est dominante au sein de la gauche, des positions plus critiques quant à la place de l’Université au sein du capitalisme et à la division de classes au sein de l’institution occupent de plus en plus de place dans le débat, et pas seulement au Québec. Aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Suisse et en Belgique, la revendication pour un salaire étudiant revient en force. La plus récente grève étudiante au Québec revendiquait d’ailleurs un salaire pour les stagiaires [5]. La discussion entre Graeber et Simard n’en demeure pas moins pertinente et témoigne des enjeux de l’époque et de la tendance alors dominante au sein du mouvement étudiant qui percevait l’université comme le dernier rempart contre le capitalisme.

Merci beaucoup, David Graeber, d’avoir accepté de réaliser cette courte entrevue avec moi. Je voulais connaître votre opinion quant à l’attitude et aux réponses des professeur·e·s britanniques vis-à-vis des réformes néolibérales en éducation, présentement mises en application. Je parle au nom de plusieurs camarades préoccupé·e·s par la crise qui secoue depuis un moment les disciplines des lettres et sciences sociales au Royaume-Uni, mais également partout en Occident, particulièrement au Québec. Les coupes budgétaires imposées aux départements de sociologie, d’anthropologie ou encore de littérature affaiblissent radicalement la possibilité même de créer, de pratiquer et de reproduire ces sciences et disciplines. Comme si ce n’était pas suffisant, les frais de scolarité augmentent à une vitesse effrénée : un montant maximal de 9000 £ [6] par année au Royaume-Uni. Dans ce contexte, la crainte de voir de moins en moins d’étudiant·e·s s’inscrire dans ces domaines grandit…

Oui, c’est tout à fait le résultat à entrevoir. Je crois que votre façon de présenter la situation est tout à fait juste, quoique je le ferais de manière plus appuyée encore : il est question d’« affaiblir radicalement la possibilité même de créer, de penser et de reproduire » la connaissance et le savoir humain en eux-mêmes. Il s’agit de barbarisme actif, un assaut direct sur l’idée d’éducation en elle-même ou, plus spécifiquement, sur l’idée qu’il puisse exister des valeurs ne pouvant être mesurées en termes pécuniaires. C’est ma perspective en tout cas. En 2008, toute la légitimité intellectuelle que le projet néolibéral avait pu avoir à ce jour s’est, en un mot, effondrée. Depuis des décennies, les gens de partout dans le monde se sont fait dire que, bon, les hommes de Wall Street, PDG, financiers, gestionnaires de fonds de placement à risque, ce ne sont pas de très bonnes personnes, mais ce sont les seuls individus capables de gérer un système économique viable et, plus encore, ce sont les seuls à même de comprendre la vraie valeur des choses, comment mesurer la valeur. Puis, en 2008, on a réalisé qu’il s’agissait d’un important mensonge. En fait, ils sont parvenus à faire s’effondrer l’économie mondiale au grand complet à cause de leur propre incapacité à comprendre la valeur même de leurs propres instruments financiers. Quelle est la réponse ? Eh bien, ils n’essaient même plus de se justifier, ils en sont incapables — ils ont plutôt décidé de mener un assaut contre tout le monde où tous les coups sont permis, et plus que tout, sur n’importe qui ou n’importe quel espace social ou institution qui pourrait être en position de suggérer une conception différente de comment la vie pourrait être organisée et, plus encore, de ce qui est important, de ce qui vaut la peine, de ce qui est précieux dans la vie. D’où les attaques contre les universités, et plus précisément les humanités et la théorie sociale. C’est un assaut politique, idéologique issu d’une classe désespérée, énormément riche et puissante, qui a détruit toute trace de légitimité politique.


Puisque vous enseignez en ce moment à Londres, êtes-vous en mesure de nous dire si les acteurs et actrices des différents champs des humanités et des sciences sociales se sont mobilisé·e·s contre ces réformes ?

Plusieurs se sont mobilisé·e·s individuellement, ont participé à des marches, ont supporté des occupations, ont même participé à des occupations ou à des actions dans la rue à certaines occasions. Plusieurs autres l’ont fait à travers leurs syndicats. Mais c’est difficile ici. La plupart des gens ne sont pas au courant de ceci, mais le Royaume-Uni possède des lois extrêmement répressives en matière de travail, du moins pour un pays qui se présente comme une démocratie. Je me souviens avoir pris part à une assemblée syndicale où une demande quasi unanime avait été faite pour publier une déclaration affirmant que les coupures représentaient une attaque politique contre le principe même de l’éducation. On nous avait alors dit que d’émettre une telle déclaration serait illégal (!), les syndicats n’ayant droit de faire des déclarations publiques que sur des questions traitant de salaires et d’avantages sociaux. De nombreuses lois de ce genre furent introduites sous Thatcher et les gouvernements du « Labour » qui suivirent ne les retirèrent point ; ainsi, aussi, les grèves de solidarité, les grèves générales, presque toutes les actions politiques réelles des syndicats sont interdites. En même temps, des professeur·e·s ont été congédiés — l’exemple de Chris Knight [7] durant les événements récents du G20 est bien connu — pour avoir fait des déclarations en faveur de l’action directe, et cela a assurément un effet glaçant.

Les étudiants et étudiantes, à travers leurs protestations et leur résistance, se sentent-ils/elles appuyé·e·s par leurs professeur·e·s ? En somme, existe-t-il une solidarité entre les professeur·e·s et les étudiant·e·s ?

Eh bien, vous allez devoir demander aux étudiant·e·s ! Je sens que les étudiant·e·s sont en général touché·e·s lorsqu’ils/elles rencontrent un·e enseignant·e prêt·e à se battre côte à côte dans les rues ou à simplement se présenter à une marche. Le problème est qu’il y a généralement plutôt peu de ceux-ci ou de celles-ci. La plupart ont passé la majeure partie de leur vie à être timides et craintifs ou craintives, cherchant à entrer dans les bonnes grâces de la bureaucratie, faisant ce qui leur est dit, n’arrivant pas à imaginer qu’ils et elles puissent se comporter autrement. L’université, en tant que système, est conçue pour accaparer ces personnes — peut-être les mieux à même de défier le pouvoir de manière efficace — et d’étrangler leur esprit. À plusieurs niveaux, c’est extraordinairement efficace.

Pensez-vous que certain·e·s professeur·e·s ont peur de prendre position publiquement sur ces enjeux ? Et puisque vous êtes ouvertement un activiste radical, comment vivez-vous personnellement avec le fait d’être un professeur également ? Sentez-vous une dichotomie entre ces deux postures ?

Et bien, je crois que j’ai déjà répondu, jusqu’à un certain degré, à la première partie, mais en ce qui me concerne, ce sont de réels dilemmes auxquels ont à faire quiconque rejette les principes de base sur lesquels leur société est construite. Et il n’y a pas de bonne réponse, vraiment, vous devez arriver à un affreux et mauvais compromis avec lequel vous pensez pouvoir vivre. D’un côté on peut dire que ce n’est pas comme si j’étais un travailleur de l’automobile anticapitaliste que n’importe qui pourrait accuser d’hypocrisie en travaillant chez Ford. De l’autre côté, la chose insidieuse à propos de l’université est que l’on y est à la fois un travailleur et un gérant, et qu’il y a une constante pression pour que l’on fasse moins de travail et plus d’administration. Plus tu en fais, plus ça commence à te changer subtilement. J’essaie de me concentrer sur l’action et la production, d’utiliser les ressources de l’université pour approfondir les principes en lesquels je crois (et par ressources j’entends tout, depuis l’accès à la bibliothèque jusqu’au prestige), mais généralement on paye un prix très élevé pour cela.

Mais je ne crois pas qu’il faille se limiter à percevoir l’université comme une simple ressource à exploiter. L’université représente néanmoins un compromis entre l’État et le Capital, un des rares espaces dans notre société où nous sommes encouragés à rechercher certaines valeurs qui ne peuvent être évaluées pécuniairement — peu importe ce qu’elles sont, de la contemplation de l’histoire du cosmos, à l’histoire de la contemplation du cosmos, à l’expérimentation personnelle de forme de vie alternative (sexe, drogue, peu importe) dans des formes non encore marchandisées. Mais plus que tout, il s’agit d’un espace dédié à être compris comme une fin en soi. C’est étrange, je crois que ceci est généralement considéré comme la chose la plus radicale que je puisse dire quand je parle de l’attaque dirigée contre l’éducation. Au Royaume-Uni, le discours public est désormais à ce point inexistant — principalement parce que la « gauche » conventionnelle a embrassé sans raison le discours néolibéral — que plus personne ne parle d’éducation autrement qu’en des termes économiques. Les étudiant-e-s ne l’imaginent plus autrement que comme un investissement personnel pour leurs futurs revenus, ou pensent qu’il est impossible de parler du rôle de l’université dans une autre perspective que l’augmentation de la croissance nationale. (Nous n’avons pas de ministère de l’Éducation ici ; ça fait partie du Department for Business, Innovation and Skills).

Jadis, il était commun de rappeler que l’éducation est aussi une valeur démocratique : vous ne pouvez pas avoir une société libre sans que les gens aient accès à la connaissance et au savoir-faire, de sorte qu’ils aient minimalement les moyens de prendre des décisions informées et de participer à la vie publique. Mais même cela est un argument utilitariste. Ultimement, la chose que vous ne pouvez vraiment pas dire est celle-ci : on parle ici de comprendre. Il est préférable de comprendre le monde qui vous entoure que de ne pas le comprendre. Le fait même que d’énoncer cela dans un débat public s’avère choquant est un indice du niveau de corruption et d’obscurantisme que notre société a en définitive atteint.

Article d’abord paru dans Voir en mai 2012 et dans cette version en septembre 2020 dans revue-ouvrage.

Traduction : Guillaume Tremblay (pour Voir)

Photo : Guido van Nispen (CC BY 2.0)


Notes :

1. L’américain David Graeber auteur des « bullshit jobs » et figure d’Occupy Wall Street est mort, Le Monde, 3 septembre 2012 https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/09/03/l-americain-david-graeber-anthropologue-des-bullshit-jobs-et-figure-d-occupy-wall-street-est-mort_6050880_3382.html

2. https://www.theguardian.com/education/2010/nov/10/student-protest-fees-violent

3. https://www.bbc.com/news/education-17069298

4. Gérald Fillion, Budget du Québec 2010 : Québec s’en remet aux contribuables, Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/budget/qc2010/les_faits_saillants/index.shtml

5. L’exploitation n’est pas une vocation. Grève des stages, grève féministe, Contretemps, 13 mai 2019.

6. Environ 14 000 $ CAN.

7. En 2009, l’anthropologue Chris Knight, alors à l’emploi de la University of East London, participe aux manifestations qui entourent la venue du sommet du G20 à Londres. Il donne une entrevue au Evening Standard qui lui vaudra une suspension de ses fonctions de professeur, puis son congédiement quelques mois plus tard.

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