Haïti n’est pas « en crise ». Les Haïtiens se battent pour demander des comptes au gouvernement

mardi 5 novembre 2019, par Cécile Accilien, Randal Maurice Jelks

Quand Haïti fait la une du New York Times, c’est toujours « en crise ». Le récent article écrit par Kirk Simple est intitulé There is No Hope : Crisis Pushes Haiti to Brink of Collapse (« Il n’y a pas d’espoir : La crise pousse Haïti au bord de l’effondrement »). Cependant, l’article ne parvient pas à déchiffrer qui et ce qui se cache derrière la crise. Au lieu de cela, les citoyens d’Haïti sont simplement perçus comme des Noirs « ingouvernables » et « irrationnels », tout comme sont souvent représentés de nombreux autres pays à majorité noire, en particulier africains. Il s’agit là d’un problème qui se pose plus largement dans les médias américains dans leurs représentations de pays dirigés par des Noirs comme Haïti, et comme le soulignent des observateurs des médias, ce n’est pas un phénomène nouveau.

La représentation d’Haïti n’est pas entièrement contextualisée comme faisant partie des luttes pour la démocratie en cours dans les Amériques — Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, États-Unis et Venezuela. Or Haïti n’est pas seul dans sa « crise ».

Haïti est l’une des plus anciennes démocraties des Amériques. Elle n’est qu’à trois heures et demie de la côte américaine. Les deux pays partagent une histoire longue et compliquée, y compris l’achat de la Louisiane à la France qui a entraîné l’expansion des États-Unis vers l’ouest. C’était une conséquence directe de la lutte d’Haïti pour son indépendance de la France napoléonienne. En 1804, Haïti est devenue la première république dirigée par des Noirs dans l’hémisphère occidental.

Cependant, les États-Unis ont toujours été dérangés par Haïti en tant que nation indépendante noire. Cela a commencé avec l’éradication de l’esclavage dans le pays. De plus, la plupart des Américains ignorent que les États-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934 et qu’ils ont été l’un des seigneurs néocoloniaux du pays avec la France.

Ce n’est que lorsqu’il est opportun que les États-Unis, le Canada, la France et d’autres puissances prétendent qu’ils ne veulent pas « s’immiscer dans le processus démocratique d’Haïti ». Pourtant, les États-Unis et la France n’ont jamais cessé de s’ingérer dans le soutien des politiciens corrompus par le biais d’élections frauduleuses. Dans Silencing the Past : Power and the Production of History (Silencer le passé : le pouvoir et la production de l’histoire), l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot a écrit que « le passé n’existe pas indépendamment du présent. En effet, le passé n’est passé que parce qu’il y a un présent ».

Depuis des semaines, Haïti est en grève, ou peyi bloke, comme on l’appelle en créole haïtien. Il y a eu plusieurs déclarations de professeurs de l’Université d’État d’Haïti qui ont exigé que le président Jovenel Moïse se retire. Les militants politiques haïtiens n’ont cessé de réclamer une enquête approfondie sur les dizaines de millions de dollars détournés du fonds PetroCaribe, une alliance pétrolière et un fonds de coopération économique entre les pays des Caraïbes et le Venezuela.

Astucieusement, Moïse a demandé aux Nations Unies de l’aide étrangère pour soulager la famine. Cependant, de nombreux Haïtiens ont conclu qu’il s’agit d’une tactique politique pour se protéger d’être tenu responsable. Malheureusement, Moïse s’est lui-même imposé le rôle du stéréotype d’Haïti comme étant un pays « trou à merde » (« shithole »). Comme résultat de ses manœuvres politiques, les protestations pacifiques n’ont eu aucun effet avant la « crise » actuelle.

En politique haïtienne, la « politique de doublure » désigne les différents pouvoirs qui contrôlent le pays mais qui cachent leur influence. Haïti, comme les États-Unis, est corrompu par un gouvernement dont le seul objectif est de servir les investisseurs riches et étrangers, dont les États-Unis, le Canada et la France, qui ne semblent pas intéressés par la vie réelle du peuple haïtien.

Les Haïtiens ne sont pas des victimes incapables de parler pour eux-mêmes. Ils sont descendus dans la rue pour demander des comptes au gouvernement. Nous sommes solidaires de tous les citoyens haïtiens qui exigent des processus de gouvernement plus transparents et démocratiques.

Nous exigeons également que les reportages du New York Times et d’autres organes d’information fournissent une meilleure contextualisation de l’état actuel des choses dans le pays. Haïti n’est pas un pays racialement exotique ; c’est une petite mais importante nation des Caraïbes. C’est un indicateur de ce qui se passe dans l’ensemble des Amériques. En tant qu’universitaires et intellectuels, nous croyons qu’un journalisme responsable doit être utilisé pour rendre compte des luttes actuelles en Haïti.

Article d’abord paru sur le site de Truth out. Traduit par Myriam Cloutier (JdA).

À propos de Cécile Accilien

Cécile Accilien est présidente intérimaire du Département d’études africaines et américaines, directrice de l’Institut d’études haïtiennes et directrice associée du Centre d’études latino-américaines et des Caraïbes de l’Université du Kansas.

À propos de Randal Maurice Jelks

Randal Maurice Jelks est professeur d’études africaines et afro-américaines et d’études américaines à l’Université du Kansas.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca