Haïti au point de non-retour

mercredi 25 février 2004, par Myriam MERLET

Alors que les négociations se poursuivent concernant le plan de paix proposé par la communauté internationale, les rebelles gagnent du terrain en Haïti et s’emparaient dimanche de la deuxième ville du pays, Cap-Haïtien. Un large secteur de la population assiste, impuissant, à cette catastrophe où nous a conduit le pourrissement de la situation politique. Une conséquence directe de la répression imposée par Aristide, qui ouvre ainsi grandes les portes à des représentants d’un ordre que nous voulions révolu.

L’information est publique : Guy Philippe et Louis Jodel Chamblain sont revenus en Haïti avec des troupes armées. Ils ont rejoint le Front de résistance de l’Arbonite composée de membres de l’ex-Armée cannibale : une milice créée et armée par Aristide, proche de celui-ci jusqu’en septembre 2003, au moment où son chef, Amiot Métayer, a été assassiné. Ces messieurs, venus en renfort, ne se sont pas gênés pour annoncer à maintes reprises leur intention de « marcher sur Port-au-Prince », sans nul doute pour y prendre le pouvoir. Les informations concordantes, rapportées par divers correspondants de presse, tant nationaux qu’internationaux, attestent que les populations des Gonaïves et de Hinche applaudissent les actions de ces hommes armés. C’est en effet au cri de « Vive l’armée d’Haïti ! » que les troupes de Philippe et de Chamblain ont été acclamées après la prise de contrôle de la ville de Hinche, le 16 février, suivie de celle de Cap-Haïtien, le 22 février. Ces troupes avaient également été acclamées à leur entrée aux Gonaïves. Les rebelles occupent maintenant des villes importantes situées dans des régions stratégiques, au centre et au nord-ouest du pays.

Louis Jodel Chamblain était le numéro deux du groupe paramilitaire, tristement célèbre, FRAPH : Front révolutionnaire pour l’avancement et le progrès haïtien (une appellation bien trompeuse). Ce groupe a été très impliqué dans la répression qui a suivi le coup d’État militaire de 1991, notamment dans le bidonville de Raboteau, aux Gonaïves. Guy Philippe est un ex-militaire formé en Équateur comme policier, qui a été commissaire de police, à Port-au-Prince, puis directeur départemental de la police dans le nord. Soupçonné d’être impliqué dans le trafic de la drogue, il a connu des démêlés avec le pouvoir au sujet de l’organisation des élections de l’an 2000 et avait été accusé par celui-ci de fomenter un coup d’État. Après sa révocation, il s’était réfugié, en 2002, en République Dominicaine où les autorités l’ont incarcéré puis relaxé, faute de preuves. Depuis, le nom de Guy Philippe a été associé, à différentes reprises, à des opérations armées effectuées dans la région du Plateau central.

Le chaos

C’est tout simplement ahurissant. Voilà où nous a conduit la politique d’Aristide et du parti Lavalas qui, depuis sa prise de pouvoir en 1991, a tout fait pour mettre hors-jeu les masses populaires - tant du point de vue politique, juridique que culturel - et juguler les mouvements sociaux. Voilà les résultats navrants de la guerre sans merci que livre, depuis 2001, le régime Lavalas aux populations.

Les populations haïtiennes, les femmes en particulier, portent encore les douloureuses marques de la violence terrible qui les a frappées, depuis le coup d’État militaire de 1991. Des marques auxquelles s’ajoutent les multiples et incessantes violations des droits des citoyens, conséquence de l’institutionnalisation du mercenariat, depuis le retour de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir en 2000 (après des élections contestées, faut-il le rappeler, où environ 5 % de l’électorat avait pris part au scrutin). Les revendications exprimées depuis 1986 attestent pourtant clairement des aspirations populaires : mettre fin à l’État autoritaire afin que les droits politiques et sociaux soient enfin reconnus à tous et à toutes, sans exclusion, et que la participation soit résolument inscrite dans les pratiques de gestion de la cité. Le pouvoir Lavalas a non seulement été incapable de répondre à ces exigences, il les a dénaturées, perverties.

Depuis les élections de 2000, un mouvement de contestation du régime Lavalas a progressivement émergé. Un mouvement qui a pris de l’ampleur en 2002, qui a encore grandi en 2003 et qui, depuis, traverse toutes les couches de la société, dans tous les milieux. Ce mouvement revendicatif comprend les partis politiques de l’opposition, les différentes organisations citoyennes, le mouvement étudiant, le mouvement des femmes, le mouvement syndical, le mouvement paysan, etc. Ce mouvement est essentiellement pacifique. Ayant pris acte du mercenariat et de la nature tyrannique du régime Lavalas, ce mouvement a collectivement décrété le gouvernement Lavalas hors-la-loi et cherche, à travers différents moyens pacifiques, à obtenir sa destitution.
Le gouvernement Lavalas cherche à tirer avantage de la situation qui se présente aux Gonaïves, à Hinche, et maintenant au Cap-Haïtien. Il tente de faire l’amalgame entre cette opposition armée, originellement constituée par ses ex-partisans des Gonaïves, et l’opposition pacifique. Jean-Bertrand Aristide voudrait pouvoir récuser la légitimité du mouvement de contestation et, subséquemment, le mettre hors-jeu. De par sa nature - et compte tenu des revendications qu’il exprime -, le mouvement de contestation pacifique ne saurait être associé aux actions du Front de résistance de l’Arbonite (ex-Armée cannibale) et encore moins à celle du FRAPH. Quel que soit le contexte ou le prétexte qui conduit ces mercenaires et ces oppresseurs à réclamer également le départ d’Aristide, il ne saurait être question de faire l’impasse sur leurs responsabilités dans les graves torts causés aux populations et au pays lui-même. Ils doivent répondre de leurs crimes devant la nation.

La communauté internationale dispose de toutes les informations nécessaires pour être dûment informée sur les tenants et aboutissants de la situation politique haïtienne. Si, comme elle le déclare, elle souhaite réellement soutenir le peuple haïtien, il lui incombe de l’aider à mettre en place les mécanismes nécessaires en vue d’appréhender et de juger les hors-la-loi et les oppresseurs, quels qu’ils soient. Il nous faut, collectivement, continuer à dire non à toutes les pratiques politiques inacceptables pour que demain nous soyons en mesure d’édifier un État de droit résolument enraciné dans les principes de justice, d’équité et de respect absolu de la vie.

Myriam Merlet, collaboration spéciale


L’auteure est porte-parole de la Coordination nationale de plaidoyer pour les droits des femmes en Haïti (CONAP).

Cet article a d’abord été publié sur Alterpresse, le site Internet du Réseau alternatif haïtien d’information.

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