Gilets Jaunes, l’urgence de l’acte

jeudi 7 février 2019, par Stathis Kouvélakis

Texte d’abord publié sur le site de Contretemps

Comme tout mouvement doté d’une force événementielle, celui des Gilets Jaunes (GJ) se présente à la fois comme anticipé et inattendu, surinterprété et résistant aux interprétations. Anticipé, tout d’abord, dans la mesure où, depuis des années déjà, et des côtés les plus opposés, il est question de cette « insurrection qui vient » : des secteurs militants radicaux bien entendu, et en particulier de la mouvance autonome à l’origine de la brochure qui a popularisé l’expression, mais tout autant d’acteurs politiques déjà bien établis et aspirant à la conquête du pouvoir par les urnes. Ainsi, depuis un certain temps déjà, un Jean-Luc Mélenchon diagnostique une « situation pré-révolutionnaire » et en appelle à une « révolution citoyenne » qui le porterait au sommet de l’Etat. Ces propos entrent en résonance avec le cycle des rébellions populaires ouvert par la crise de 2007-2008, qui a vu émerger des mouvements qui, à l’instar du mouvement espagnol d’occupation des places (15M), refusent pour la plupart de se situer sur l’axe gauche-droite[1]. Saisissant l’opportunité offerte par l’éclatement de ce clivage qu’elle s’emploie à également à récuser à sa façon, l’extrême-droite, de Marine Le Pen à Alain Soral, appelle de son côté à une « révolution patriotique » des « vrais Français » contre les « élites mondialisées ».

A cette palette de positions « dégagistes », bien que prônant des orientations diamétralement opposées, il convient d’en ajouter une, et non la moindre puisqu’elle émane de l’acteur qui a précisément relevé avec succès le défi de la conquête électorale du pouvoir. Emmanuel Macron donc, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’hésitait pas à donner à l’ouvrage qui lançait sa campagne pour l’élection présidentielle le titre de Révolution. Il y diagnostiquait notamment un « divorce entre le peuple et les gouvernants », une « crise démocratique des sociétés occidentales » et appelait à refuser les « compromis bancals » pour « conduire une révolution démocratique » [2]. Jacques Attali, un proche de Macron qui a joué un rôle décisif dans son ascension politique, constatant la décomposition accélérée du paysage politique sous la présidence de Hollande, voyait – en 2015 déjà ! – la France basculer dans une « situation pré-révolutionnaire »[3].

Un mouvement largement anticipé donc, et pourtant surprenant. Non seulement par le moment, et le prétexte, de son déclenchement, mais, surtout, par sa configuration subjective et les effets que celle-ci produit. Car la véritable surprise réside dans l’irruption d’un nouvel acteur issu des couches parmi les plus « invisibilisées », et acculées jusqu’alors à la passivité, de la société française : la classe ouvrière (en col bleu ou blanc) des petites et moyennes entreprises, à laquelle s’agrègent des fractions de la petite-bourgeoisie non-diplômée et proche (socialement et spatialement) des classes populaires, ainsi que des retraité.e.s issu.e.s des mêmes catégories. Extérieur tant à la représentation politique, violemment rejetée, qu’au mouvement syndical (depuis longtemps absent de ces secteurs du salariat) et à ses formes d’action, il unifie salariés et indépendants sur le seul terrain autorisé par sa composition organique, celui d’une protestation dirigée contre l’Etat. De là la seconde surprise : un mouvement majoritairement composé de salarié.e.s parmi les plus mal-payé.e.s, exigeant avant tout une amélioration de leurs conditions de vie, mais qui se place sur le terrain – ô combien glissant !– de la fiscalité. Il, réclame ainsi moins de « taxes », tout en dénonçant le retrait de l’Etat de ses fonctions protectrices, et se tourne contre l’injustice fiscale (symbolisée par la suppression de l’ISF) tout en épargnant les cadeaux fiscaux exorbitants accordés au patronat et, plus généralement, tout ce qui concerne le pouvoir patronal dans l’entreprise. Pourtant, troisième surprise, la parole diffusée à partir des « ronds-points » sur les « fins de mois » impossibles, le flot de témoignages sur les millions de vies gâchées par les contraintes et humiliations ordinaires subies par les exploité.e.s, aura suffi à mettre en pièces le récit de la « start-up nation » que le pouvoir macronien s’efforce d’imposer. Enfin, quatrième surprise, loin d’en rester là, ce mouvement, malgré un nombre de participants qui le situe dans les basses eaux des mouvements sociaux des dernières décennies, parvient à conserver un soutien populaire majoritaire tout au long de sa confrontation avec le pouvoir, même lorsqu’il se heurte à une escalade répressive et prend une tournure émeutière. Il réussit ainsi là où tous les mouvements de la dernière décennie avaient échoué, arracher quelques concessions, même si elles s’avèrent largement symboliques, et, pour l’essentiel, trompeuses. Dans la foulée, il élargit son horizon revendicatif et aborde la question institutionnelle et politique. Le « RIC » – référendum d’initiative citoyenne – se présente alors comme la solution à la situation de dépossession démocratique : court-circuitant l’élite politique discréditée, l’expression non-médiée de la volonté populaire est vue comme l’outil privilégié, parfois même exclusif, permettant de redonner le pouvoir aux citoyens.

Tout se passe néanmoins comme si, placés devant un tel défi, les acteurs politiques choisissaient d’ignorer l’inédit qu’apporte le mouvement et s’acharnaient à le ramener à des schémas préformés et inopérants. Venant d’une présidence ayant fait de la surdité technocratique une vertu, et même le fondement de son mode – profondément autoritaire – d’exercice du pouvoir, une telle attitude ne saurait surprendre. La seule réponse qu’elle semble capable d’apporter consiste à appliquer la recette éculée de la « carotte et du bâton », lâchant ici quelques miettes, se livrant là à de grossières manœuvres procédurales (le « grand débat national »), tout en ne cédant rien sur le fond de sa politique et en s’engageant davantage dans l’escalade de répression. Plus étonnant toutefois, et plus inquiétant du point de vue des perspectives, est le désarroi des forces d’opposition, et en particulier de celles qui entendent défendre les intérêts des secteurs sociaux qui surgissent sur le devant de la scène. Lorsqu’elles ne décident pas, à l’instar des appareils syndicaux (à l’exception de Solidaires) de tourner le dos au mouvement, elles entament, chacune à sa façon,le refrain du « on l’avait bien dit ». Pensant qu’il suffit de soutenir un tel mouvement, ou d’affirmer s’y reconnaître en reprenant ses éléments de langage ou ses revendications, pour en engranger un bénéfice politique, elles prennent le risque de réitérer le mécanisme de leur impuissance, au risque de se retrouver devant de bien mauvaises surprises ; car il apparaît d’emblée, que contrairement aux mobilisations antérieures, « classiques » (comme le mouvement contre la réforme des retraites ou contre la loi travail) oud’un « nouveau type » (Nuit Debout), le mouvement des GJ constitue un objet, ou plutôt un sujet, bien plus contradictoire, dont les prolongements et effets, pour ouverts qu’ils demeurent à l’heure où sont écrites ces lignes, n’en comportent pas moins la possibilité de dérives inquiétantes et du renforcement de l’option national-autoritaire qui attire une partie grandissante de la société française. C’est donc par ce nœud de difficultés que nous commencerons pour tenter de démêler l’écheveau.

De quoi le jaune est-il la couleur ?

Lorsque le mouvement éclate, « chacune et chacun voit midi à sa porte » comme l’a judicieusement remarqué Ludivine Bantigny, qui y discerne, pour sa part, « un moment historique, assurément, et sa complexité y participe »[4]. S’il fait fi de cette dernière, ce jeu de reconnaissance ne relève pourtant pas de la simple illusion. Le répertoire d’action du mouvement, en rupture avec celui des cadres traditionnels des syndicats et des partis de gauche, a en effet de quoi susciter des enthousiasmes. A commencer par ceux des secteurs autonomes et des participants des « cortèges de tête » qui ont marqué les mouvements des printemps de 2016 et de 2018. Une image différente s’offre toutefois si l’attention se déplace du répertoire d’action vers les éléments discursifs et symboliques qui impriment la visibilité du sujet collectif GJ : une identification « plébéienne » au « peuple », qui tourne le dos aux références du mouvement ouvrier et, plus largement, de la « culture savante », combinée à l’omniprésence des drapeaux tricolores et de « Marseillaise » et au rejet viscéral des médiations partidaires, syndicales et des médias. Ce mélange ne peut que conforter les « populismes », de gauche ou d’extrême-droite qui, malgré le caractère antinomique de leurs projets respectifs, se réclament d’un peuple éminemment « national », en rupture avec les clivages politico-idéologiques classiques.

La prédominance, de plus en plus visible, de catégories ouvrières et employées, avec une nette surreprésentation des secondes, au sein du « peuple des ronds-points »[5] conduit certains à y discerner les prémices d’un « bloc antibourgeois ». D’autres, qui recourent aux écrits consacrés lors des révolutions du début du siècle précédent, y voient les éléments d’une « situation prérévolutionnaire », voire même l’émergence du « prolétariat » dont de « larges secteurs se constituent comme tels » au sein de ce mouvement[6]. Certains historien.ne.s ont pour leur part invité à placer ce mouvement dans la « longue durée » des luttes populaires, couvrant une large palette qui s’étend des soulèvements antifiscaux ou pour le « juste prix » sous l’Ancien régime aux « sans-culotte », cette dernière référence se justifiant par le recours remarqué des GJ eux-mêmes à la symbolique de la Révolution française (de la guillotine à l’intention de Macron au bonnet phrygien)[7]. Enfin, la forte présence féminine, caractéristique des « temps forts » des mouvements sociaux, surtout lorsqu’ils prennent un caractère insurrectionnel, a, à juste titre, été soulignée[8].

Dans leur caractère à la fois (partiellement) fondé et contradictoire, ces interprétations s’inscrivent dans la dynamique ouverte par le mouvement lui-même. Sans l’épuiser, elles en font partie au sens où elles en expriment des facettes et font écho à son questionnement. Elles contribuent par là à en façonner la perception et pèsent, de façon médiate mais effective, sur son évolution. Leur limitation, et donc leur fausseté, découle de ce qui fait leur (relative) pertinence, à savoir leur caractère unilatéral, qui suppose l’exclusion de ce qui ne cadre pas avec une grille d’analyse préformée et/ou partielle.

Pour commencer par la dernière des approches mentionnées ci-dessus, celle des historien.ne.s, outre les risques d’anachronisme inhérents à toute analogie, la remise en perspective dans la longue durée de l’histoire nationale, pour éclairante qu’elle puisse être par certains aspects – il y a incontestablement une dimension française dans la légitimité de l’action populaire directe qui renvoie au moment révolutionnaire fondateur – , se fait néanmoins au prix d’un manque d’attention au passé récent et à une perspective non-francocentrique. Il manque ainsi, comme l’a relevé Eric Fassin, une approche comparative internationale – par exemple avec les mouvements brésiliens ou italiens (les Forconi) de 2011-2013, ou encore des « bonnets rouges » bretons, mais aussi avec ceux des occupations de place de 2011, en Grèce et en Espagne[9]. Ce sont pourtant des mouvements qui partagent nombre de traits communs, qui vont du rejet des politiques d’austérité (pour la plupart) à un caractère transclasse, et, surtout, élément proprement structurant pour la totalité d’entre eux, à un violent rejet des élites politiques, assorti d’un refus de la représentation et d’une demande d’expression directe et d’évitement des formes habituelles de leadership nourrie par le recours privilégié, si ce n’est exclusif, aux réseaux sociaux comme outil de communication et de coordination.

Du côté des secteurs militants radicaux qui croient se reconnaître dans le « dégagisme » antipolitique des GJ, le caractère insurrectionnel du répertoire d’action et le refus des médiations semble recouvrir le caractère économique (et aliénant-mortifère, selon leur lecture) des demandes de base des GJ, sans parler de leur croyance dans les possibilités du « RIC » ou de la ferveur « gauloise » exhibée dans les cortèges, qui va du déguisement carnavalesque aux innombrables drapeaux tricolores et Marseillaises vigoureusement entonnées. Difficile d’imaginer, en ce sens, contraste plus frappant que celui entre les aspirations et demandes du « peuple des ronds-points » et l’univers social et culturel qui s’exprime dans les écrits du « comité invisible », dans lequel, par exemple, les « petits-bourgeois des suburbs américaines », frères tout désignés des GJ, sont vus comme des « morts-vivants » animés par « le plat souci de survivre, l’angoisse économique de manquer de tout, le sentiment d’une forme de vie proprement intenable [qui] n’est pas ce qui viendra après la catastrophe, mais ce qui anime d’ores et déjà le struggle for life désespéré de chaque individu en régime néolibéral »[10]. La revue Tiqqun, précurseur du « comité invisible », s’en prenait déjà aux « Bloom », voyant dans ces individus produits de la « bloomification universelle », autant d’« esclaves sans maître » prêts à « endosser de façon inconditionnelle n’importe quel rôle social, n’importe quelle servitude, ou crever de faim »[11]. Dans ce dandysme de la post-apocalypse, Daniel Bensaïd ne manquait pas de déceler un « superbe mépris social envers ce peuple de travailleurs, de consommateurs, de spectateurs, de ‘Bloom’, qui se complaît dans la servitude »[12].

Quant à celles et ceux qui s’en tiennent aux schémas révolutionnaires du début du 20e siècle, s’ils ne partagent pas le mépris pour la masse aliénée affiché par les mouvances autonomes et néo-situationnistes, leur volonté de faire des GJ un sujet révolutionnaire les conduit à ignorer le discours réel dans lequel ce sujet se reconnaît et se construit, et qui, nous y reviendrons, s’avère fort éloigné, voire même aux antipodes, des coordonnées de la « conscience de classe ». Les références, pourtant omniprésentes et unifiantes, à la symbolique nationale sont minimisées, tout comme est passé sous silence le fait que les demandes (fort mesurées par ailleurs) de redistribution sont adressées à l’Etat ou que le sentiment « anti-riches » se focalise sur le personnel politique et des aspects superficiels de l’exercice du pouvoir (Macron comme « président des riches, la « vaisselle de l’Elysée », les « privilèges » des élus,) et épargne entièrement le patronat, au grand soulagement de celui-ci[13].

Pour les tenants du « populisme », de gauche ou d’extrême-droite, on se réjouit de l’« authenticité nationale » qu’arbore cet acteur se présentant comme incarnation du « peuple français ». Mais, là encore, on feint de ne pas voir ce qui ne cadre pas avec cette vision. En ce qui concerne la France insoumise (LFI), si les revendications des GJ recoupent effectivement plusieurs points de son programme, et s’il en va de même pour leur refus des médiations et leur extériorité à toute référence de classe, les modes d’action mis en œuvre par le mouvement se situent plutôt à l’opposé de la « révolution citoyenne » telle que l’envisage le dirigeant de LFI. Davantage que dans le bulletin de vote et les cadres de « La République », les GJ croient aux vertus de l’action de rue, y compris dans des formes proches de la « guérilla urbaine », combinée à l’expression référendaire directe, détachée de tout projet de refonte institutionnelle du type de la « 6e République » prôné (de façon fort floue et fluctuante il est vrai) par LFI. Compte tenu du rejet viscéral du personnel politique qui cimente ce mouvement, il est par ailleurs fort peu probable qu’il puisse majoritairement se reconnaître dans la figure d’un dirigeant politique, certes charismatique et « transgressif », mais qui fût également sénateur socialiste pendant deux décennies et ministre d’un gouvernement de la Ve République.

Quant à l’extrême-droite, elle a sans doute raison de reconnaître dans la demande de « renationalisation » du contrat social qu’exprime la symbolique « gauloise » adoptée par les GJ une acceptation assez large de la « préférence nationale » que prône le lepénisme depuis ses origines. Les enquêtes menées par les sociologues confirment ce que l’on peut percevoir à partir d’un discours, explicite ou non, largement partagé par des acteurs et, de façon plus nette encore, par leurs porte-paroles :

« Il y a indéniablement, parmi les GJ, une part importante qui ressent une vraie crainte à l’égard de la crise migratoire et qui, lorsqu’on l’interroge sur l’immigration, porte des idées xénophobes ou racistes. Ainsi, 48 % des personnes que nous avons interrogées estiment qu’en matière d’emploi, ‘on devrait donner la priorité à un Français sur un immigré en situation régulière’ » [14].

On a pu, à juste titre, y lire une « revendication du salaire psychologique et moral » d’une francité « blanche », en réaction au déclassement symbolique et matériel qui touche de plein fouet, bien que de manière différenciée, l’ensemble des classes travailleuses et une partie croissante des couches intermédiaires[15]. Il est non moins évident que l’apparition du signifiant de « justice » – « sociale » et/ou « fiscale » – cadre mal avec le vocabulaire et la philosophie profonde de l’extrême-droite. Il n’en reste pas mois que le mouvement a fait preuve d’une vulnérabilité certaine au discours anti-migrant et anti-immigré, y compris sous les formes complotistes, et même à l’antisémitisme propagé depuis des années notamment par Alain Soral, avec la fixation sur « Rothschild » et les ritournelles sur la « finance juive ».

Comme on pouvait s’y attendre, une fraction significative de l’électorat lepéniste se retrouve dans le peuple des ronds-points, un électorat qui dépasse les 20% des suffrages exprimés dans les catégories ouvriers-employés depuis le milieu des années 1990 et qui, lors de la dernière présidentielle, a atteint entre un quart et un tiers de cet électorat potentiel (selon qu’il s’agissait du premier ou du second tour et en tenant compte de l’abstention)[16]. Soulignons à ce propos que le phénomène ne se limite pas simplement à un indice quantitatif, attestant du niveau élevé atteint par le vote d’extrême-droite. Il révèle une tendance plus profonde, et plus durable, de réalignement en faveur de l’extrême-droite du vote des catégories ouvrières, et, dans une moindre mesure, employées – mais l’écart tend à se réduire, du fait notamment du rééquilibrage du vote féminin, longtemps (relativement) réfractaire au vote frontiste[17]. Ainsi, quels que soit les scrutins, y compris ceux les moins favorables à ce courant politique, et les tendances générales de l’électorat, la forte propension de ces catégories au vote d’extrême-droite se confirme, entraînant un phénomène de « prolétarisation » du profil de cet électorat, qui tend à imprimer sa marque dans la perception de l’attitude politique de ces groupes dans leur ensemble. Cette tendance est par ailleurs corrélée au rajeunissement des groupes en question, le réalignement s’affirmant au fur et à mesure de l’entrée de nouvelles classes d’âge, qui n’ont pas connu le paysage politique tel qu’il était structuré jusqu’au début des années 1980.

Il aurait été irrationnel de penser que, dans ces conditions, les thématiques racistes et xénophobes aient pu être absentes d’un mouvement qui mobilise des participants issus précisément de ces couches sociales et se reconnaissant dans la rhétorique « antisystème » de l’extrême-droite. Plus qu’à travers une présence militante identifiable, réelle mais minoritaire, ces thématiques sont véhiculées par un public influencé par la fachosphère et le confusionnisme ambiant, et qui, n’étant pas encarté et n’identifiant pas nécessairement ce discours à un positionnement politique déterminé, se sent d’autant plus légitime à s’exprimer dans ce sens. Mais, là encore, la faible part des revendications anti-migrants et, à l’inverse, la prévalence de demandes – malgré les limites et contradictions sur lesquelles nous reviendrons plus loin – pour davantage de redistribution des richesses, ainsi que, tout simplement, l’intense circulation du signifiant de « justice », indiquent qu’il serait bien prématuré pour l’extrême-droite de crier victoire.

Reste que, tant par sa perception dans l’opinion que par le profil de ses participants, le mouvement des GJ marque une rupture majeure dans l’histoire des mobilisations sociales françaises. C’est en effet la première fois qu’un mouvement partant d’« en bas » jouit d’un soutien massif venant à la fois des rangs de l’extrême-droite et de la « gauche de gauche ». Essayons de cerner ce phénomène proprement inouï de plus près. Selon une enquête datant du 9 janvier, à un moment où une décantation s’est produite dans l’opinion, le degré d’identification et de soutien aux GJ apparaît sensiblement supérieur dans les rangs de l’électorat lepéniste que dans celui de LFI, ou parmi les abstentionnistes et la gauche social-démocrate, tandis que le niveau de « sympathie » est supérieur parmi les électeurs de gauche (toutes tendances confondues) et les abstentionnistes[18]. C’est également la première fois que, dans des proportions sans doute comparables, des personnes se situant dans ces deux parties du spectre politique, ainsi qu’une partie au moins égale de celles qui refusent de s’y classer, se retrouvent comme participants d’un même mouvement social[19]. Cette configuration ne peut qu’évoquer l’époque de Weimar, lorsque communistes et nazis se livraient à une féroce concurrence pour capter la colère, mais aussi les aspirations à un changement radical, des couches écrasées par la paupérisation brutale de la société, les chômeurs et les jeunes, allant parfois jusqu’à converger dans des mouvements sociaux, ainsi la fameuse grève des transports de Berlin de novembre 1932[20] – la différence, essentielle, étant bien sûr que le mouvement des GJ se tient en dehors de toute structure organisée.

Cette symétrie est pourtant trompeuse, contrairement à ce qu’affirme la doxa sur la « convergence des extrêmes ». Si extrême-droite et gauche de gauche se reconnaissent dans le mouvement, ou le soutiennent, elles le poussent également vers des directions diamétralement opposées. Là encore, rien de bien nouveau sous le soleil : se présenter comme une promesse de rupture radicale avec « le système » (désigné comme « libéral », à la limite même comme « capitaliste », mais toujours sous l’angle « cosmopolite », « mondialiste », « juif », etc.), et même (s’agissant du fascisme de l’entre-deux guerres) comme une « révolution », est un trait constitutif de l’extrême-droite, et un facteur décisif dans le succès de son audience de masse. Il s’agit bien entendu d’une « révolution » illusoire, l’ordre social restant rigoureusement inchangé, mais pour apparaître comme une force « antisystème », l’extrême-droite se doit d’emprunter certains habits du socialisme et de la gauche – après tout le NSDAP se définissait comme « national-socialiste » et Alain Soral prétend aujourd’hui incarner la « gauche du travail et la droite des valeurs »…

Les lignes de force de cette polarisation se retrouvent dans le mouvement actuel. Les enquêtes disponibles en livrent quelques indications suggestives. Interrogées sur les thèmes qu’elles souhaitent voir aborder dans le « grand débat national », les personnes qui s’identifient ou soutiennent les GJ montrent une forte propension pour mettre en avant des thèmes comme le « pouvoir d’achat » (55%) ou « les impôts et les taxes » (45%), mais se montrent, de façon pour le moins contre-intuitive, très réservées à l’égard de celui des « inégalités et injustices sociales » (autour de 28%, soit à peine le niveau de la moyenne nationale). L’explication se trouve dans les différences de positionnement politique, l’appartenance sociale s’avérant peu signifiante : la questions des inégalités est en effet centrale pour les électeurs LFI (37%, en 2e position après le pouvoir d’achat), alors qu’elle vient en queue de priorité pour l’électorat lepéniste (19%, soit en 7e position sur les 8 thèmes mentionnés), qui plébiscite à l’inverse la question de l’ « immigration » (46%, en 3e position), un thème qui n’occupe qu’une place marginale dans les préoccupations de l’électorat LFI et hamoniste (respectivement 8% et 3%, en dernière position dans les deux cas)[21]. Compte tenu du fait que, comme indiqué auparavant, ce sont ces deux électorats qui fournissent le socle du soutien (et/ou de l’identification) au mouvement des GJ, le décor est d’ores et déjà planté. L’enjeu de la période à venir consistera à départager les deux orientations possibles, à décider en d’autres termes si les revendications sociales se tourneront contre les forces sociales responsables des inégalités et des injustices ou si l’ennemi sera désigné comme l’« immigré », ou le « migrant », complété au besoin par « la finance juive ». Dans cette course, le pouvoir a déjà fait son choix : réaffirmant le tournant sarkozyste entamé lors de l’allocution du 10 décembre, Macron a inclus, dans sa lettre aux Français du 13 janvier, les quotas de l’immigration comme l’un des thèmes du « grand débat national ».

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Notes

[1] « ‘Nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes ceux d’en bas et nous allons chercher ceux d’en haut’, insiste une des phrases les plus reprises en ce mois de mai [2011] », Alberto Amo et Alberto Minguez, Podemos, la politique en mouvement, Paris, La Dispute, 2016.

[2]Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO éditions, 2016, p. 7 et 9.

[3]Jacques Attali sur le plateau de France 24, 2 avril 2015 youtube.com/watch ?time_continue=2&v=yhyE-yWipKQ

[4]Tribune de Ludivine Bantigny, Regards, 5 décembre 2018, regards.fr/societe/article/gilets-jaunes-la-greve-pour-accroitre-le-souffle-de-la-colere

[5]Les données disponibles venant des enquêtes sociologiques convergent sur ce point : les catégories « ouvriers » et, davantage encore, « employés » dominent, la part des retraité.e.s et des « petits indépendants » est importante, celle des diplômés et des cadres faible. Selon l’enquête coordonnée par Yann Le Lann, qui coordonne l’enquête du collectif de sociologues Quantité critique, la part des employés et ouvriers est au total de 63,2% (respectivement 46,3% et 16,9%), celle des indépendants (artisans, commerçants, petits patrons, agriculteurs) de 11,1%, celle des intermédiaires de 10,4% , celle des cadres et professions intellectuelles supérieures de 15,4% (Yann Le Lann, « Le mouvement des “gilets jaunes” est avant tout une demande de revalorisation du travail », Le Monde, 25 décembre, 2018). Dans l’enquête des sociologues basé.e.s à Bordeaux, qui porte sur un nombre limité de questionnaires (166), c’est également la catégorie « employés » qui domine (33 % des participants (soit 45 % des actifs présents, contre 27 % de la population active française). Ils sont plus de deux fois plus nombreux que les ouvriers, qui représentent 14 % des participants et 19,3% des actifs présents (vs. 20,8% dans la population active française). Les indépendants sont également particulièrement nombreux : 11,8 % des participants, tout comme les retraités (et autres classés comme « inactifs »), à hauteur de 25%, les cadres et assimilés à peine 5,2% (« Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », Le Monde, 12 décembre 2018). Enfin, selon l’enquête menée en région dieppoise par Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion, les salariés forment le gros des GJ (61 %), suivis par les retraités (16 %), les travailleurs indépendants (6 %) et les chômeurs (6 %) ; cf. Jean-Yves Dormagen et Geoffrey Pion, « Le mouvement des “gilets jaunes” n’est pas un rassemblement aux revendications hétéroclites », Le Monde, 28 décembre 2018, disponible sur europe-solidaire.org/spip.php ?article47354.

[6]Bruno Amable, « Vers un bloc antibourgeois ? », Libération, 26 novembre 2018,

liberation.fr/debats/2018/11/26/vers-un-bloc-antibourgeois_1694416 ;

Juan Chingo, « Les GJ et les éléments prérévolutionnaires de la situation », Révolution permanente, 2 décembre 2018, revolutionpermanente.fr/Les-Gilets-jaunes-et-les-elements-pre-revolutionnaires-de-la-situation ; Vincent Présumey, « Du prolétariat et des populistes », Mediapart, 13 janvier 2019, blogs.mediapart.fr/vincent-presumey/blog/130119/du-proletariat-et-des-populistes

[7]Gérard Noiriel : « Les “GJ” replacent la question sociale au centre du jeu politique », Le Monde, 27 novembre 2015 ; Sophie Wahnich : « La structure des mobilisations actuelles correspond à celle des sans-culottes », Mediapart, 4 décembre 2018, mediapart.fr/journal/culture-idees/041218/sophie-wahnich-la-structure-des-mobilisations-actuelles-correspond-celle-des-sans-culottes ?onglet=full ; Samuel Hayat, « Les GJ, l’économie morale et le pouvoir », 5 décembre 2018, samuelhayat.wordpress.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir/

[8] Cf. Fanny Gallot, « Les femmes dans le mouvement des gilets jaunes : révolte de classe, transgression de genre », Contretemps, 17 décembre 2018 contretemps.eu/femmes-gilets-jaunes/ ; Vincent Bilem, « Pourquoi la place des femmes dans le mouvement des gilets jaunes fait-elle tant polémique ? », Les Inrockuptibles, 17 décembre 2018, lesinrocks.com/2018/12/17/actualite/pourquoi-la-place-des-femmes-dans-le-mouvement-des-gilets-jaunes-fait-elle-tant-polemique-111152693/

[9] Eric Fassin sur la « Midinale » de Regards, 15 janvier 2019, youtube.com/watch ?v=EWEcGSj_A8E ; pour des éléments de comparaison internationale cf. Ludovic Lamant et Amélie Poinssot, « Les GJ, une spécificité française ? », Mediapart, 15 décembre 2018, mediapart.fr/journal/international/151218/les-gilets-jaunes-une-specificite-francaise.

[10] Comité Invisible, A nos amis, Paris, La fabrique, 2014, p. 27

[11] Tiqqun, Théorie du Bloom, Paris, La fabrique, 2000, p. 63, 79, 126.

[12] Daniel Bensaïd, Le Spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise, Paris, Lignes, 2011, p. 20. Cf. également Ugo Palheta, « L’insurrection qui revient. Les influences visibles du Comité invisible », La revue du crieur, n° 4, juin 2016, p. 58-73.

[13] Michel Offerlé, « Dans la crise des “gilets jaunes”, il n’y a que rarement de stigmatisation spécifique du riche en patron », Le Monde, 2 janvier 2019.

[14] Yann Le Lann, art. cit.

[15] Cf. Felix Boggio Ewanjé-Epée, « Le Gilet Jaune comme signifiant flottant », Contretemps, 22 novembre 2018, contretemps.eu/gilets-jaunes-signifiant-flottant/.

[16] La présidentielle de 2017 a, une fois de plus, confirmé, mais de justesse seulement, le constat d’Annie Collowald selon lequel l’abstention est le « premier parti » dans les couches sociales populaires (29% selon le sondage sortie des urnes Ipsos). En tenant compte de ce niveau d’abstention, 26,2% de l’électorat ouvrier a voté pour Marine Le Pen (contre 17% pour Mélenchon, et 23% pour le total gauche et extrême-gauche), ainsi que 23% de l’électorat employé (soit autant que le total gauche). Les sondages BVA et Opinion Way indiquent un écart plus important dans le vote d’extrême-droite entre les catégories ‘ouvriers’ et ‘employés’, avec une pointe de 32% chez les ‘ouvriers’ selon BVA (en tenant compte de l’abstention), ce qui en ferait véritablement le « premier parti » dans cette catégorie. Au second tour, selon Ipsos, 56% des catégories ‘ouvriers’ et 46% des ‘employés’ ont voté pour Marine Le Pen (38% et 32% en tenant compte de l’abstention respective dans ces groupes).

[17] Cf. Nonna Mayer, « Le plafond de verre électoral entamé, mais pas brisé », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front National. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences po, 2015, p. 299-321 et Florent Gougou, « Les ouvriers et le vote FN. Les logiques d’un réalignement électoral », ibid., p. 324-343.

[18] 28% des électeurs de Marine Le Pen (MLP), 17% de Jean-Luc Mélenchon (JLM) et 13% des abstentionnistes (A) se reconnaissent en tant que GJ, ce taux variant entre 8% et 9% chez ceux, respectivement, de François Fillon (FF) et Benoît Hamon (BH). Les taux de soutien sont, dans le même ordre, de 57% (MLP), 41% (JLM), 33% (A), 16% (FF) et 18% (BH), et ceux de sympathie, de 24% (MLP), 37% (JLM), 32% (A), 23% (FF) et 40% (BH). Enquête Elabe pour BFMTV, 9 janvier 2019.

[19] Selon Yann Le Lann, « on a trois blocs quasi égaux de 20 % entre les abstentionnistes et votes blancs, les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et ceux de Marine Le Pen. On a vu se confirmer une polarité au sein du mouvement entre la gauche radicale et l’extrême droite, avec, au milieu, une zone grise difficile à cerner. Mais le sentiment que le gouvernement ne respecte plus la souveraineté populaire, qu’il est en rupture avec les intérêts du peuple, unifie ces trois pôles. D’une manière générale, nous avons perçu une défiance totale vis-à-vis de tous ceux qui ont été aux affaires depuis quarante ans », (art. cit, Le Monde, 24 décembre 2018.

[20] Citons ici les propos tenus l’été 1932 par un jeune allemand participant au mouvement des auberges de jeunesse à Daniel Guérin : « Vois-tu, nous sommes dressés les uns contre les autres. Les passions sont chauffées à blanc au point qu’il nous arrive de nous entre-tuer, mais nous voulons au fond la même chose… [Guérin : Vraiment ?] – Oui, la même chose, un monde nouveau, radicalement différent de celui d’aujourd’hui, un monde qui ne détruise plus le café et le blé, tandis que des millions d’hommes ont faim, un nouveau système. Mais l’un croit dur comme fer qu’Hitler le lui donnera, et l’autre que ce sera Staline. Il n’y a entre nous que cette différence… », Daniel Guérin, La peste brune, Paris, Maspero, 1971, p. 31 – c’est Guérin qui souligne. Sur la grève des transports berlinois cf. l’analyse sur le vif de Simone Weil : « La grève des transports à Berlin », in Ecrits historiques et politiques, Paris, Gallimard, 1960, p. 143-145 (1ère publication : Révolution prolétarienne, n° 140, 15 novembre 1932).

[21] Enquête Elabe pour BFMTV, 9 janvier 2019.

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