Gentilly-2 : la contestation s’organise

jeudi 21 août 2008, par Emmanuel Martinez

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Hydro-Québec va de l’avant avec son projet de réfection de la centrale Gentilly-2. Cependant, des groupes se mettent en branle pour que le nucléaire devienne chose du passé au Québec.

Michel Fugère, du Mouvement Vert Mauricie, qui organise l’opposition à la réfection de la seule centrale nucléaire au Québec, est catégorique : « Hydro-Québec et le gouvernement Charest veulent depuis longtemps prolonger la durée de vie de la centrale nucléaire Gentilly-2. » Un tel choix de société ne doit cependant pas se faire derrière des portes closes. « Puisque nous sommes en démocratie, nous exigeons un débat à l’Assemblée nationale. Je veux que les citoyens soient informés des risques associés à ce projet qui touchera les générations futures non seulement en ce qui concerne leur environnement ou leur santé, mais aussi leur portefeuille. »

L’ex-ministre de l’Environnement dans le cabinet de Jean Charest et aujourd’hui député néodémocrate au fédéral, Thomas Mulcair, croit que le gouvernement de Stephen Harper appuie ce projet : « Les conservateurs veulent relancer le nucléaire au Canada. Que ce soit en Ontario ou en Alberta, où l’énergie produite par le nucléaire servirait à extraire le pétrole des sables bitumineux. »

Pour le député fédéral d’Outremont, la seule manière d’arrêter ce projet c’est par l’organisation d’une opposition structurée, de longue durée, qui rassemblerait un vaste éventail de groupes communautaires comme ce fut le cas contre le projet du Suroît. Mais il ajoute que les partis politiques ont un grand rôle à jouer : « L’ADQ va appuyer le projet, Québec solidaire est contre, mais ce parti n’est pas représenté à l’Assemblée nationale… Reste donc le PQ. »

Michel Fugère le comprend très bien. C’est pour cela qu’il a envoyé des lettres à la chef Pauline Marois et à la députée Rita Dionne-Marsolais, porte-parole du PQ en matière d’énergie.

Michel Fugère tente aussi de rassembler des personnalités, notamment des artistes. « J’ai maintenant l’appui de Roy Dupuis et de Diane Dufresne », note le responsable du Mouvement Vert Mauricie.

La fondatrice d’Équiterre, Laure Waridel, l’a aidé à obtenir le soutien d’artistes : « Tous ceux que j’ai rencontrés aux Francopholies ont dit oui. Faut se mobiliser, faut débattre. La réfection de Gentilly-2 est une mauvaise décision. On est au 21e siècle, on en sait assez sur les effets néfastes du nucléaire. » Elle dénonce la position de la FTQ qui souhaite la réfection de Gentilly-2 « pour protéger 800 emplois ». Laure Waridel ne comprend pas pourquoi le syndicat ne se préoccupe pas davantage de la santé des travailleurs. Et selon elle, investir dans des énergies renouvelables créerait autant d’emplois, qui auraient de plus « l’avantage d’être mieux répartis au plan géographique ».

Les problèmes de l’énergie nucléaire

Les groupes opposés à la réfection de Gentilly-2 notent que la politique québécoise liée à la gestion des déchets de combustible irradié est incohérente, voire inexistante. « On tolère la production de déchets radioactifs, mais on ne prend pas la responsabilité de la gestion à long terme », mentionne Michel Fugère. En 2005, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) avait noté « qu’en plus du combustible irradié, l’exploitation de la centrale Gentilly-2 génère un important volume en déchets radioactifs pour lesquels aucune solution de gestion à long terme n’a encore été déterminée » et que « la poursuite de l’exploitation pendant 25 ans augmenterait substantiellement ce volume ». Les écologistes soulignent que ni Québec ni Hydro-Québec n’ont répondu aux craintes exprimées par le BAPE.

« Les grappes de combustibles radioactifs sont placées dans des piscines pendant sept ans, puis entreposées à sec près de la centrale. C’est plus dangereux que le réacteur lui-même. C’est pas sécuritaire en cas de tremblement de terre, d’explosion ou d’attaque terroriste », dit Michel Fugère.

La sûreté des réacteurs Candu est aussi remise en cause. « Les Américains n’en veulent pas, parce qu’ils ne sont pas fiables et les centrales ontariennes comme celle de Chalk River ont connu plusieurs difficultés », ajoute Michel Fugère. L’agence fédérale responsable de développer des réacteurs nucléaires, Énergie atomique du Canada (EACL), connaît d’ailleurs de nombreux échecs dans le développement de nouvelles générations de réacteurs. Shawn-Patrick Stencil de Greenpeace croit que faute de succès dans la construction de réacteur, l’agence est en train de se spécialiser dans la réfection de centrales. Afin de maintenir la crédibilité de l’agence fédérale à l’étranger, notamment en Chine qui a acheté des Candu, le porte-parole de Greenpeace affirme qu’Ottawa va mettre tout son poids pour que les travaux se fassent à Gentilly-2.

Des coûts énormes

Hydro-Québec affirme qu’il en coûtera 1,9 milliard pour remettre à niveau Gentilly-2. En 2002, les coûts avaient été estimés à 845 millions. Les écologistes soutiennent toutefois que la société d’État minimise les dépenses pour mieux faire passer le projet. « C’est au moins deux milliards », selon Shawn-Patrick Stencil. Il mentionne qu’Hydro-Québec ne tient pas compte des nouvelles normes de la Commission canadienne de la sûreté nucléaire. De plus, « les coûts de réfection des centrales nucléaires sont partout à la hausse », ajoute M. Stencil. Il cite en exemple le gonflement des coûts lors des réfections en Ontario (Pickering) ou au Nouveau-Brunswick avec Pointe Lepreau.

Les environnementalistes demandent que les études de prévision de coûts d’Hydro-Québec soient rendues publiques, comme l’a déjà recommandé le BAPE. Ils exigent un audit externe du cadre financier.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Le Québec a la chance de ne pas dépendre du nucléaire. La centrale Gentilly-2 représente moins de 3 % de l’électricité produite par Hydro-Québec. Pour Thomas Mulcair, il n’y a « aucun argument valable pour prolonger la vie de la centrale ». Il croit que ces installations peuvent être remplacées autrement : « D’un point de vue de la sécurité énergétique, c’est vrai que c’est important d’avoir des centrales d’appoint près des grands centres pour prévenir des coupures d’électricité si les lignes de haute tension des barrages du Nord ont des problèmes. Mais on a l’usine de cogénération de Bécancour qui a été construite et qui peut servir justement à ça. »

Pour M. Stencil de Greenpeace, « si on investissait tout l’argent nécessaire pour Gentilly-2 dans l’éolien, on obtiendrait le même nombre de mégawatts (675MW), sans les risques pour la santé ».

Les environnementalistes et les autres groupes de la société civile vont tout mettre en œuvre pour qu’il y ait un débat sur ces questions cet automne. Mais le temps presse puisque Gentilly-2 arrivera à la fin de sa vie en décembre 2010. Le gouvernement Charest et Hydro-Québec le savent depuis des années. Vont-ils invoquer leur inaction et l’urgence d’agir dans ce dossier pour court-circuiter le débat ?

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