G pour gauche

jeudi 24 mai 2012, par Fabien Torres

Qu’est-ce que voter à gauche ? Demandait Nicolas Demorand, le directeur de Libération, le lendemain de la victoire de François Hollande : « C’est se dire, en dépit de l’individualisme des sociétés contemporaines, qu’un « nous » existe. Que des idées comme la justice, l’égalité, le partage et la solidarité peuvent et doivent organiser la vie publique. »

Gilles Deleuze nous dit : « Être de gauche c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse ». De là le préjugé qu’un individu de gauche est un rêveur et celui de droite, un égoïste. Pourtant les deux ont indéniablement raison et puisent leurs opinions de notre même froide réalité.

Dans sa pièce remarquable D pour Dieu, Simon Boudreault fait un lien remarquable entre notre quête de sens et nos actes : « Que la vie est laide, injuste. etc. » nous dit cet individu plein de questionnements existentiels au centre de la pièce. Et pourtant, sans aucun pessimisme ni jugement. L’histoire de cet individu termine sur l’importance de croire, de donner du sens – si petit soit-il - à nos actions, à nos choix.

Ceci m’a amené à penser qu’être de gauche politiquement, c’est penser que le fardeau de la vie peut être partagé. Et être de droite, c’est estimé que le fardeau de la vie est sans doute trop lourd pour cela. Il est difficile de prétendre qu’un a davantage raison que l’autre. Nos croyances influencent nécessairement notre vision de la vie qui nous poussent à faire des choix, notamment politiques. Et ces derniers pèsent souvent sur notre collectivité.
La jeunesse étudiante québécoise a fait depuis plus de 3 mois des choix lourds au niveau individuel et collectif en poursuivant le mouvement de grève au détriment de leurs formations. Certains les blâment de cela tandis que d’autres sont impressionnés par leur force de convictions. Derrière ces choix, c’est leurs convictions, leurs croyances qui parlent. Un ami me disait récemment : « Aujourd’hui, nous sommes décomplexés. On s’en calisse de ce qu’on pense de nous, on a pas peur de se battre pour ce qu’on veut ».
Reprenant les termes de N. Demorand, je me demande s’il est possible […] d’aller contre les valeurs de l’époque pour faire vivre ce qui rassemble, au lieu de suivre la pente naturelle, d’écouter la petite voix qui parle en chacun de nous et engage à ne vivre nos vies que pour défendre des intérêts individuels ».

La question que je me pose est : Sont-ce des choix dont nous sommes tout à fait conscients ? Cette orientation ne repose-t-elle bien plus sur nos insécurités face à la vie ou sur nos désirs d’accomplissement que sur nos convictions politiques ? À quel point nos convictions politiques si divergentes sont-elles déterminées par notre éducation et la vision de la vie qui en découle ?

Puisqu’il est évident que nous vivons dans une société où le sens que nous donnons à notre vie est de moins en moins dicté par notre société - Ce qu’Émile Durkheim nomme l’anomie-, comment trouverons-nous un terrain d’entente collectif ? En tapant sur des casseroles ?

Être de gauche n’est point prétendre aveuglement qu’un monde meilleur existe, ou qu’il faut changer de système, mais c’est vivre en voulant croire qu’il est possible de fonctionner autrement. Délaisser ce projet de société - « meilleur », « utopique », « trop imprécis » selon les opinions - revient pour leurs tenants à renoncer au bonheur ici-bas. Être de droite peut également signifier désirer ce monde plus équitable, mais ne cherchant pas intrinsèquement un nouvel ordre, ou ne pouvant le définir, vivre heureux dans celui que nous avons demeure l’idée la plus séduisante.


Fabien Torres est professeur de sociologie au niveau collégial spécialisé en sociologie des religions

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