Fleurs de macadam

vendredi 25 avril 2003, par Sophie GOYETTE

Après son road movie africain TGV (1997), le réalisateur sénégalais Moussa Touré revient en force et pose, avec Poussière de villes, un regard sensible sur la situation des enfants de la rue au Congo-Brazzaville. Nous l’avons rencontré à Dakar, avant son départ pour Montréal où le réalisateur sénégalais présentera, la semaine prochaine, dans le cadre du festival Vues d’Afrique, cette œuvre qui en dit long sur le sort trop souvent réservé, encore, à la jeunesse africaine.

« Le plus dur en Afrique est d’être jeune et de vouloir quelque chose ; 52 % de la population africaine a aujourd’hui moins de 20 ans. Cela m’interpelle, me préoccupe puisque la grande majorité de ces jeunes ne souhaite qu’une chose, une seule, se barrer. Alors qu’ils rêvent d’ailleurs, moi je voudrais simplement leur dire qu’il y a quelque chose à faire, ici et que c’est possible », soutient le cinéaste, lui-même père de cinq enfants.

À deux pas du café branché où nous nous entretenons, les enfants talibés arpentent les trottoirs en quête de leur pitance, victimes d’une exploitation éhontée. Pourquoi avoir choisi de tourner avec les enfants des rues du Congo plutôt qu’avec ceux d’ici ? Un hasard, pur et simple. C’est en sortant du Centre culturel français de Brazzaville, où il se trouvait pour la présentation de l’un de ses films, que Moussa Touré a rencontré Kabila, six ans. « Il était 22 heures et je vois ce gosse, tout seul, en haillon. Je lui demande alors où sont ses parents. Il me répond qu’il est seul. Je lui demande alors où il vit. Il me répond, au marché. » Sa famille d’adoption, d’autres jeunes de six à 17 ans abandonnés ou en fuite, à l’enfance volée et violée aussi.

Dans les villes congolaises, des nuées d’enfants abandonnés à leur sort ont envahi les rues ces dernières années. Combien sont-ils ? Personne ne peut le dire avec exactitude et très rares sont ceux qui s’en préoccupent. Ces fleurs de macadams ne sont que les victimes des guerres à répétition qui, depuis 1993, ont déchiré le Congo, disloqué les familles et accru les difficultés économiques.

Caméra à l’épaule

C’est ainsi que Moussa Touré, seul, avec sa caméra à l’épaule est entré dans leur intimité, partageant leurs jeux, leur complicité, leurs combats, leurs confidences. Pour survivre dans les rues de Brazzaville, ils sont mendiants, vendeurs d’eau. Les enfants sont d’une franchise étudiée qui pourtant sonne vraie - les mots sont crus, la réalité, quoique scénarisée, dépasse et de loin la fiction. Durant un mois et demi, le cinéaste a vécu au même rythme que ces enfants, allant même jusqu’à passer la nuit avec eux sous les étals du marché. En creusant, et au-delà de la relation difficile avec leurs parents, leur blessure se révèle être la guerre qui déplace les proches et meurtrit les êtres. Les images qui en découlent saisissent par leur justesse, exemptes de misérabilisme.

« Les enfants sont comme les chiens, ils vous reniflent et savent tout de suite à qui ils ont affaire. Ils ont senti que j’étais un bon papa. Ils ont cherché les limites, comme tous les gosses », s’exclame le réalisateur qui, de toute évidence, a établit une véritable relation père-fils avec chacun de ces enfants de la rue. Toute la richesse du film réside justement dans la position du cinéaste et c’est par le biais de cette relation paternelle que Moussa Touré a réussi à raccompagner, contre toutes attentes, chacun des enfants dans leur famille respective. Aux dires du cinéaste, la demande est venue d’eux. Ces retrouvailles, loin de l’allégresse et du happy end attendu, ont été des moments forts, certes, mais également très durs à filmer.

Pressenti à Cannes

« Quand je me suis retrouvé face aux parents de ces enfants, je me suis senti mal à l’aise. Évidemment après avoir passer un mois et demi avec eux, dire au revoir est difficile. En outre, je ne comprenais pas la réaction des proches, cette indifférence, ce détachement », se rappelle-t-il. Jusqu’à ce qu’on lui explique ce que les mères de ces enfants avaient dû endurer durant ce conflit, hormis la pauvreté. Ce constat a d’ailleurs emmené Moussa Touré à réaliser le documentaire-choc Elles sont nombreuses, une œuvre percutante qui traite du viol, récemment présentée en ouverture du Festival Femmes et Médias à Dakar. Ce film est d’ailleurs pressenti pour la sélection à Cannes.

Dans l’œuvre de Moussa Touré, on ne retrouve aucune esthétisation de la misère. Le réalisateur prend à bras le corps des sujets de société et ouvre une voie nouvelle où le regard de l’Afrique sur elle-même s’affirme et se révèle avec compassion. « Je ne suis pas un cinéaste messager, et encore moins moralisateur. Mon approche est de dire toujours, regarde ce que j’ai vu. Je suis un témoin actif qui laisse au spectateur l’espace nécessaire à une prise de position qui lui soit propre. »


Sophie Goyette, stagiaire du programme Médias alternatifs, présentement à Dakar.

Le documentiaire Poussières de ville de Moussa Touré sera présenté à Montréal dans le cadre du Festial Vues d’Afrique le 30 avril à 15 h 30 au Cinéma Beaubien, et le 3 mai à 14 h 00 à l’ONF.

Photo : Le cinéaste sénégalais Moussa Touré, chez lui, à Dakar.

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