Journal des Alternatives

Zimbabwe

Fin de partie pour Robert Mugabe ?

Patrick BOND, 26 avril 2007

Au Zimbabwe, la répression contre l’opposition s’est nettement intensifiée au cours des dernières semaines. Apparemment, les ordres viendraient du président Robert Mugabe lui-même. Sauf que cette fois, même ses plus fidèles alliés commencent à s’inquiéter.

DURBAN (Afrique du Sud) - En surface, Robert Mugabe apparaît inamovible. Lors d’un sommet extraordinaire de la Communauté de développement d’Afrique australe, à propos du Zimbabwe, tenu le 29 mars, en Tanzanie, les chefs d’État des pays voisins se sont montrés plutôt cléments à son égard. Au lieu de faire pression sur lui, ils ont mandaté le président sud-africain Thabo Mbeki pour qu’il serve d’intermédiaire entre lui et l’opposition. De toute évidence, le fait que M. Mbeki ait démontré à plusieurs reprises son parti-pris en faveur de Robert Mugabe n’empêche personne de dormir.

À peu près au même moment, au Zimbabwe, le président Mugabe a réussi le tour de force de reconquérir les factions rivales au sein de l’Union nationale africaine (ZANU-PF), le parti au pouvoir, lors d’une réunion du bureau politique. Les délégués présents ont endossé sa candidature à l’élection présidentielle de 2008, en mettant de côté leurs états d’âme et leurs inquiétudes. Même qu’au moment où il a célébré avec faste son 83e anniversaire de naissance, le mois dernier, Robert Mugabe avait de bonnes raisons de se sentir omnipuissant.

Pour Morgan Tsvangirai, ancien syndicaliste et dirigeant du principal parti d’opposition, le Mouvement pour un changement démocratique (MDC), les choses se sont passées différemment. Le 11 mars, M. Tsvangirai et plusieurs autres dirigeants de premier plan du MDC ont été sauvagement passés à tabac par la police, au cours d’une manifestation pacifique que Robert Mugabe avait choisi d’interdire. Des centaines de personnes ont été arrêtées et torturées. Plusieurs ont été hospitalisées. On a même signalé quelques assassinats commis par les forces de sécurité, notamment celui de Gift Tandere, un militant de la société civile.

Selon le médecin Douglas Gwatidzo, de l’Association des médecins du Zimbabwe pour la défense des droits humains, l’État mène une politique d’attaques planifiées, « dont le niveau reste à peu près constant ». En moyenne, ces coups de main entraîneraient quatre hospitalisations par jour. Le but consisterait à ébranler et à intimider le MDC, au point où il pourrait éprouver de la difficulté à recruter des candidats pour les élections.

La déconfiture de l’opposition pourrait faciliter la mission de bons offices du président sud-africain, Thabo Mbeki - que le président George W. Bush avait désigné comme son « homme de confiance » au Zimbabwe, en 2003. M. Mbeki pourrait même orchestrer une transition en douceur au sommet de l’État, au cours de laquelle un protégé de Robert Mugabe prendrait les rênes du pouvoir, en 2008, avec l’accord de l’opposition.

Mais la question principale reste de savoir si le naufrage économique du Zimbabwe pourra être évité par une série de prêts d’urgence du Fonds monétaire international (FMI). En février, au Zimbabwe, le taux d’inflation calculé sur une base annuelle atteignait 1 729 %, probablement un record mondial. Le PNB était en chute libre et le taux de chômage voisinait les 80 %.

Il est vrai qu’en 2005-2006, Robert Mugabe avait réussi à rembourser environ 190 M$ au FMI. Et qu’il devra bientôt rembourser une somme équivalente. Mais l’argent n’est pas la seule considération qui doive être prise en compte. Avec le virage à gauche de plusieurs pays latino-américains, évoluant en dehors de l’orbite de Washington, le petit Zimbabwe pourrait prendre de la valeur. Il pourrait même devenir le prochain grand champ de bataille idéologique.

Pour l’instant, les sbires de Robert Mugabe ne sont pas à court d’explications pour justifier la déconfiture économique de leur pays. Le plus souvent, ils attribuent la crise à la vengeance des États et des Institutions occidentales, qui n’auraient jamais digéré la réforme agraire entreprise par M. Mugabe. Ils blâment aussi l’effet des sanctions internationales, même si ces dernières apparaissent minimes. En dehors des pénalités encourues pour défaut de paiement, les quelques mesures de rétorsion ne touchent en effet qu’une poignée d’individus.

On le devine, les principaux officiels du département d’État américain analysent différemment la source des maux qui accablent le pays. Ils citent plutôt « les politiques fiscales désastreuses et les dépenses incontrôlées du gouvernement ». Ils visent aussi tout particulièrement « les coûts de la présence militaire du Zimbabwe dans le Congo voisin, de même que la poursuite chaotique et improvisée du programme de réforme agraire ».

L’heure la plus sombre

Même si la majorité du Mouvement pour le changement démocratique (MDC), dirigé par l’ex-syndicaliste Morgan Tsvangari, s’est déclarée attachée aux principes de la social-démocratie, le doute subsiste encore sur ses véritables intentions. Tout le monde se souvient encore du changement de cap effectué par le gouvernement de la Zambie voisine, au sortir du long règne du président Kenneth Kaunda, en 1991. Le gouvernement du syndicaliste Frederick Chiluba avait été porté au pouvoir à la suite d’émeutes qui avaient éclaté pour protester contre les diktats du FMI. Mais il n’avait pas tardé à revenir à une politique plus conforme aux intérêts de Washington.

S’il faut en croire le dernier communiqué émis par le FMI, sur le Zimbabwe, « la clé pour aller de l’avant consistera à s’assurer que des réductions importantes seront effectuées dans les dépenses gouvernementales (...). Des ajustements fiscaux importants devront être soutenus par l’adoption d’un taux de change unique, à des niveaux déterminés par le marché. Il conviendra aussi d’éliminer les restrictions actuelles sur les comptes et les transferts de fonds en devises étrangères, de libéraliser les prix et d’imposer de sévères restrictions budgétaires aux entreprises publiques. »

La FMI n’a pas exercé de véritable autorité au Zimbabwe depuis 1999, alors qu’il avait consenti un prêt de 53 M$, qui devait servir de préambule à un autre prêt de 800 M$, en provenance d’autres créditeurs. À l’époque, le négociateur principal du FMI, Michael Nowak, ne cachait pas ses intentions : « Nous voulons d’abord que le gouvernement réduise les tarifs imposés sur les produits de luxe, en septembre dernier. Ensuite, nous demandons au gouvernement de nous fournir un échéancier clair expliquant comment et dans quels délais il retirera les contrôles des prix qu’il a imposés sur certains produits. »

Cinq mois plus tard, le FMI acceptait d’augmenter son prêt à 200 M$, mais en y ajoutant d’autres conditions : l’accès à des informations confidentielles sur la guerre en République démocratique du Congo et un engagement à payer de nouvelles dépenses militaires dans le budget existant.
En d’autres termes, cela signifie que le FMI a encouragé le président Mugabe à sabrer dans la santé, dans l’éducation et dans d’autres secteurs mal en point, au profit des aventures militaires et du bien-être de sa cour.

L’institution a aussi exigé le rappel des rares politiques de redistributions adoptées par le Zimbabwe depuis fort longtemps. Citons dans l’ordre le gel des comptes en devises étrangères dans les banques locales, qui avait immédiatement stoppé la forme la plus courante d’évasion fiscale, une taxe de 100 % sur les produits de luxe et un contrôle du prix de certains produits de base, imposés à la suite de plusieurs émeutes dans les villes.

En 1999, le marché conclu entre Robert Mugabe et le FMI avait été rendu caduc par l’incapacité pour le pays d’atteindre ses objectifs fiscaux. Il faut dire que l’année précédente, Robert Mugabe avait dépensé pas moins de 38 % des revenus tirés des exportations pour rembourser les dettes contractées à l’étranger. Ce niveau, presque sans précédent à l’échelle mondiale, n’avait été dépassé cette année-là que par le Brésil et le Burundi.

Il faut ajouter que le communiqué émis par le FMI en décembre appelle aussi au maintien de certaines protections sociales. Mais il est douteux que le remède principal proposé par l’Institution - les coupes budgétaires dans un État ruiné - ne parvienne à guérir un malade déjà fort mal en point.

La dernière analyse produite par la société civile du Zimbabwe, en 2000, proposait un tout autre programme. Elle avait été produite par un groupe aux idées progressistes, oeuvrant à l’intérieur du programme de développement des Nations unies. Pour l’essentiel, sa stratégie misait sur le développement. Elle se basait sur des considérations patriotiques et le respect des besoins essentiels de la population. Elle aurait besoin d’être reformulée et complétée par des organisations comme le Forum social du Zimbabwe, les syndicats, les organisations de femmes et les églises.

Le vaste mouvement démocratique en Afrique du Sud avait été confronté à ce genre de défi, au sortir de l’Apartheid, en 1993. Cela avait conduit à l’adoption du Programme de reconstruction et de développement [NDLR : lui-même aujourd’hui remplacé par un programme de tendance plus néo-libérale]. Mais l’expérience a démontré que c’est plus tard que le plus difficile reste à faire : s’assurer que le gouvernement rende des comptes au peuple.


L’auteur dirige le Centre for Civil Society de l’Université du KwaZulu-Natal, à Durban, en Afrique du Sud. Il est le coauteur du livre Zimbabwe’s Plunge : Exhausted Nationalism, Neoliberalism and the Search for Social Justice (UKZN Press).