Fête des morts à Oaxaca : célébration d’un mouvement social bien vivant

jeudi 27 novembre 2008, par Anne-Sophie Marie

Comme chaque début de novembre au Mexique, Oaxaca fête ses morts. Cependant, depuis deux ans, les Oaxaquéniens fêtent de « nouveaux » morts, ceux qui ont été les victimes des manifestations sociales de 2006.

Dans la rue Alcala, principale artère du corridor touristique qui conduit jusqu’au Zocalo, est organisé le concours annuel des « autels ». Les étudiants de chaque faculté de l’Université Autonome d’Oaxaca (UABJO) fabriquent de grands autels en effigie aux morts. Cette année, à côté des représentations traditionnelles et très colorées de la Catrina, apparaissent des squelettes représentant les militaires de la Police fédérale qui est intervenu à Oaxaca pour mettre fin aux manifestations sociales de 2006. À quelques rues de là, les employés municipaux s’évertuent à effacer les nombreux graffitis qui « salissent » les murs du corridor touristique. La veille, et comme presque tous les autres jours, le groupe des Artistes révolutionnaires d’Oaxaca (Asaro) a en effet tagué le centre historique. Pour leurs auteurs, ces graffitis et stencils constituent leurs nouvelles manifestations sociales, seul moyen de continuer à dénoncer les injustices sociales commises par un gouvernement corrompu.

La majorité des membres d’Asaro sont ou ont été membres de l’Assemblée populaire des Peuples d’Oaxaca (APPO). Créee le 17 juin 2006, cette organisation est née d’un regroupement spontané de citoyens ordinaires qui se sont unis aux professeurs grévistes de l’université dans leur lutte contre le gouvernement régional d’Ulyses Ruiz. Cependant, l’APPO devint une organisation de plus en plus politisée et mue par des intérêts divers. Flavio Soza, important actionnaire d’Oaxaca, fut en effet imposé comme leader du mouvement social. Il était soupçonné d’être l’envoyé de deux gouverneurs d’Oaxaca, Diódoro Carrasco et José Murat, ennemis d’Ulyses Ruiz.

Rodrigo Villanueva Melchor, étudiant à l’université, fut de ceux qui défendirent l’enceinte de l’université, devenu fief politique de l’APPO en 2006. Il prit également les commandes de Radio Université, unique voix du mouvement dans un contexte de censure de l’information. Toutefois, comme beaucoup d’autres, il s’avoue aujourd’hui totalement désillusionné par cette organisation : « Plusieurs d’entre nous se sont faits tuer. Nous étions bien innocents, mais on s’en est rendu compte qu’après. En fait, les assemblées de l’APPO n’ont jamais marché. Nous avons été impressionnés par les discours politiques. On nous a parlé de révolution, de communisme. Mais les gens ne se sont jamais exprimés. On ne les a jamais laissés s’exprimer. »

Au fur et à mesure qu’augmenta la violence du conflit, l’APPO perdit chaque fois plus de son soutien populaire. Des jeunes, souvent issus de quartiers pauvres, payés par le gouvernement pour semer la pagaille, ainsi que des guérilleros révolutionnaires venus de nombreux États voisins intégrèrent le mouvement. Armés, ils recoururent à des actions extrêmes, et commirent de nombreux crimes (vols des commerces, viols des femmes, etc.). L’APPO suscita alors la peur du citoyen ordinaire qui ne souhaitait plus que le retour de la paix sociale. Aujourd’hui, pour une grande partie de la population, les sigles UABJO, APPO et ASARO désignent tous la même réalité : des révolutionnaires, des délinquants et des fauteurs de troubles qui ont rompu la paix sociale et qui sont responsables de la crise économique actuelle.

L’art comme moyen de résistance

Les gens applaudissent. Les trois meilleurs autels aux morts vont être récompensés. Le jury est composé de trois grands peintres d’Oaxaca, également enseignants de la Faculté des Beaux Arts de l’université. Parmi eux figure Raul Herrera, l’initiateur du mouvement ASARO : « Lorsqu’en juillet 2006, mes étudiants sont venus me demander ce qu’ils pouvaient faire pour participer à la lutte, je leur ai conseillé de faire des graffitis. L’art urbain était la seule alternative qui nous restait pour faire face à la répression et à l’absence totale de liberté d’expression. »

Les artistes d’Asaro se réunissent désormais chaque samedi sur une place publique du centre-ville dans ce qu’ils appellent leur « marché culturel » ; ils y organisent des concours de graffitis et autres événements culturels. Les graffitis dénonciateurs sont exposés dans la rue tels des œuvres d’art : caricatures d’Ulyses Ruiz accompagnées de sarcasmes, la vierge Guadalupe érigée en symbole de la répression, un masque à gaz ou un bâillon sur la bouche. « Il ne s’agit pas d’actes de délinquance, mais réellement d’expressions artistiques. Il est important que les jeunes des banlieues d’Oaxaca puissent exprimer leurs revendications sociales », dit Jorge, membre du collectif.

Sur la même place publique, à la nuit tombée, le fameux groupe de musique traditionnelle Racine vient chanter la chanson, déjà connue de tous, La barricade, en référence aux barricades construites en 2006 pour se défendre contre la police. La jeune chanteuse Bibi commente les origines de la chanson : « Face aux balles et démunis de fusils, nous luttons avec nos jaranas (un dérivé de la guitare baroque). »

De leur côté, intellectuels et écrivains d’Oaxaca s’arment désormais de leur plume. Rodrigo Villanueva Melchor et ses compagnons ont créé tout récemment la revue La Main gauche, qui tente de comprendre comment agissent les « institutions de l’ordre ». Depuis quelques mois, les journalistes, écrivains et chercheurs les plus reconnus d’Oaxaca travaillent à la publication d’un recueil d’articles et de photographies témoignant du conflit. Pour le peintre oaxaquénien Ruben Leyva, qui coordonne et finance l’ouvrage, « il est impératif pour nous de remplir ce devoir de mémoire. Les familles des victimes, et toute la société oaxaquénienne, en ont besoin ».

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