Et si l’Australie était sa propre planète ?

mercredi 15 janvier 2020, par Bill McKibben

En tant que premier exportateur mondial de charbon, l’Australie brûle sa propre maison.

Une façon de réfléchir aux incendies dévastateurs en Australie - et peut-être de mieux comprendre comment les changements climatiques se manifestent dans le monde - est d’imaginer le continent austral, en fait, comme une planète à part entière.

Dans un sens, c’est ce que l’on ressent réellement, car on ne peut pas parvenir en Australie, depuis une grande partie du monde, sans faire un long voyage. Et les Australiens sont autosuffisants à bien des égards, cultivant une abondance de nourriture dans un pays fortement doté en terre, en soleil et en eau, bien que cela devienne plus difficile maintenant en raison de la sécheresse, alimentée par le changement climatique, qui est très aiguë. L’Australie possède également sa propre flore et sa propre faune que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre - pas seulement les koalas et les kangourous, mais aussi les dasyurus, les wombats et les phalangers volants.

Pendant longtemps, son isolement a bien servi l’Australie - le « pays chanceux », comme elle se définissait. Elle a même été un peu protégée par son isolement des craintes de guerre nucléaire, comme s’en souviennent ceux et celles qui sont assez âgé·es pour se souvenir du classique cinématographique « On the Beach ».

Mais aujourd’hui, l’Australie souffre, durement, des premiers effets du changement climatique. Il s’avère que ses caractéristiques physiques uniques sont remarquablement sensibles au réchauffement climatique qui en est maintenant à ses débuts. La Grande Barrière de Corail a été endommagée par plusieurs épisodes de blanchissement important dû à l’eau chaude de l’océan. Les énormes forêts de varech qui entouraient les côtes sud de l’Australie ont été pratiquement anéanties. Et maintenant, le feu a pris une ampleur jamais vue auparavant.

Lorsque la Terre se réchauffe, les sécheresses deviennent plus extrêmes et plus prolongées. Nous l’avons vu en Californie (le climat de l’État d’or est similaire à celui de l’Australie et compte également des millions d’eucalyptus, une espèce d’arbre particulièrement inflammable), et nous le voyons maintenant dans les États australiens de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, où des températures et une aridité records ont préparé le terrain pour des tempêtes de feu si intenses qu’elles génèrent leur propre climat. Le week-end dernier [N.D.L.R. : les 4-5 janvier 2020], la banlieue ouest de Sydney a été le point le plus chaud de la planète, avec un mercure proche de 120 degrés Fahrenheit et une humidité relative sous les 10 degrés. C’est une recette précise pour un brasier, qui se répétera à travers le monde dans un terrain similaire.

L’Australie est aussi un microcosme dans son économie et ses attitudes. La plupart des premières victimes des changements climatiques - les îles du Pacifique de faible altitude ou les communautés autochtones de l’extrême nord - n’ont pas fait grand-chose, sinon rien, pour causer le problème. Mais l’Australie est différente. Ses citoyens rivalisent avec les Canadiens et les Américains pour être les champions en émissions de carbone par habitant au monde. Et, ce qui est beaucoup plus dommageable, l’Australie exporte plus de charbon que n’importe quel autre pays du monde. Pourtant, la majorité des Australiens ont choisi de ne pas faire grand-chose à ce sujet. Lors de leur dernière élection nationale, ils ont donné le pouvoir à un certain Scott Morrison, qui a fait ses preuves en tant que figure politique lorsqu’en 2017, il a apporté un morceau de charbon au Parlement pour le faire circuler parmi ses compagnons. « N’ayez pas peur de ça », a-t-il dit, « N’ayez pas peur » (« Don’t be scared of it, Don’t be afraid »).

En d’autres termes, si l’Australie était vraiment une planète, elle détruirait rapidement, toute seule, son climat. Elle ne peut pas rejeter la responsabilité de cette destruction sur les autres ; selon tous calculs moraux, l’Australie s’est infligée cette destruction. Ce qui ne veut pas dire que les Australiens eux-mêmes sont à blâmer. Comme ailleurs, l’industrie des combustibles fossiles a fait tout ce qu’elle pouvait pour manipuler les systèmes politiques : l’élection qui a amené Morrison au pouvoir a vu un baron du charbon dépenser plus d’argent en publicité de campagne que les principaux partis politiques du pays réunis (le même baron du charbon, Clive Palmer, construit également une réplique fonctionnelle grandeur nature du Titanic, si vous aimez la surcharge de métaphores). Et bien sûr, le débat politique australien est empoisonné par le natif australien Rupert Murdoch, qui possède la plupart des journaux du pays et les utilise pour - eh bien, vous connaissez Fox News.

Heureusement, tous les Australiens se lèvent pour dire que c’en est assez. Les jeunes protestent à un niveau record, les pompiers volontaires font preuve d’un immense héroïsme et les communautés touchées font preuve d’un altruisme incroyable face à la catastrophe. Les citoyens des villes ravagées par le feu ont refusé de serrer la main de Morrison quand celui-ci, tout juste de retour de vacances à Hawaï, a eu le bon sens de visiter tardivement les cendres.

Mais le test du véritable changement sera ce que les politiciens australiens feront au sujet des nouvelles propositions d’exploitation de combustibles fossiles qui leur sont soumises, comme l’énorme mine de charbon Adani (l’une des plus grandes nouvelles mines de charbon au monde), l’ouverture potentielle de la Grande Baie australienne au forage pétrolier offshore et les appels à la fracturation d’énormes quantités de gaz dans le Territoire du Nord. Jusqu’à présent, les présages ne sont pas bons - Morrison a dit qu’il réfléchit plutôt à une législation visant à rendre illégal pour les activistes de faire pression sur les banques pour les inciter à cesser les prêts pour le développement des combustibles fossiles.

L’Australie est aussi un microcosme du monde d’une autre manière. Ayant sauvagement réprimé sa population autochtone, son gouvernement ignore résolument l’expertise de ces peuples en matière de gestion du feu sur le territoire. La question de savoir si ces connaissances autochtones peuvent faire face à un climat qui change aussi brusquement que le nôtre reste ouverte, mais il semble judicieux d’engager un véritable dialogue avec les seuls peuples qui ont géré l’occupation à long terme du continent.


Cet article a été publié à l’origine dans The Nation et est republié ici dans le cadre de Covering Climate Now, une collaboration journalistique mondiale visant à renforcer la couverture sur le climat. Le Journal des Alternatives fait partie des 400 agences et organes de presse participant à Covering Climate Now.

Traduction : Myriam Cloutier (JdA)

À propos de Bill McKibben

Bill McKibben est un auteur, un écologiste et un activiste. En 1988, il a écrit The End of Nature, le premier livre sur le réchauffement de la planète destiné à un large public. Il est cofondateur et conseiller principal de 350.org, une campagne internationale sur le climat active dans 188 pays.

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