FSM 2005

Et Sisyphe retrouve le sourire...

vendredi 4 février 2005, par Renaud LAMBERT

Dans la rue, les groupes deviennent de plus en plus compacts. La fumée des barbecues de fortune installés à la va-vite sur les trottoirs emporte avec elle une rumeur diffuse et sourde.

Quelques cris fusent, des drapeaux s’agitent, les couleurs se mélangent. A côté des bannières de l’Eglise anglicane du Brésil, celles de la quatrième internationale. A côté des T-shirts affichant un enthousiaste « 100% Lula », d’autres l’accusant de trahison. A côté des représentants du processus bolivarien qui transforme le Venezuela, ceux du mouvement pour un « hip-hop » anti-capitaliste... Dans le brouhaha qui s’élève, tous sont comme unis dans une anticipation fébrile : il va se passer quelque chose... Et puis ça y est. Un coup de sifflet retentit. A partir de ce moment, la mémoire nous trahit. Le long silence qui sembla suivre a-t-il vraiment existé ? Est-ce possible que cette grande respiration collective ait vraiment eu lieu ? Les drapeaux se sont-ils mis a s’agiter au même rythme ?

Probablement pas, mais dès le premier coup de tambour, dès la première note de samba, alors que la « marcha » d’ouverture s’avance, le chaos du Forum Social Mondial est dépassé par un élan collectif qui lui donne indéniablement son sens profond. Il faut pourtant avouer que quelques heures auparavant, les choses paraissaient bien différentes...

La grande cérémonie du FSM s’articule autour d’un programme d’activité, véritable clé de voute de l’évènement... S’il y a bien sûr ici des gens qui flanent de séminaire en atelier, au gré des rencontres et en fonction de la température qu’il fait dans les différentes salles, pour la très grande majorité des visiteurs du forum, ce programme équivaut au plan du métro pour les touristes qui se promènent dans Paris : il leur permet de préparer leur visite... Sauf qu’ici, les choses sont un peu plus complexes. Imaginez une ville où les monuments historiques ne sont jamais deux jours de suite au même endroit, où les églises flottent, ballotées par les bourasques de vent, se posent à un endroit avant de repartir aussitôt à l’autre bout de la ville, où les transports en commun sont susceptibles de changer pendant votre voyage... Vous aurez alors une idée de ce qu’est, cette année, le programme du FSM...

Quand enfin est arrivée la « version finale officielle » hier matin, la queue qui s’étirait devant le « stand » représentait plusieurs heures d’attente... Vers neuf heures moins vingt, une rumeur s’était propagée comme une onde le long de la file, en portugais, en espagnol, en anglais... « Les programmes seront distribués à partir de 10 heures »... On aurait pu imaginer un mouvement de protestation, des « coups de gueule », un frémissement d’exaspération, mais non... La file d’attente s’allongea progressivement, formant de petits groupes où l’on discutait de son travail, où l’on échangeait des anecdotes, ses impressions... Quand arrivèrent dix heures dix et que la première personne brandit fièrement son programme, elle fut acclamée par des cris de joie... les programmes existaient bien !

Et comment ! L’attente était recompensée par la remise d’un programme culturel de 24 pages, d’un programme d’activité divisé en deux parties de 140 et 136 pages et, enfin ; d’un addendum annonçant les modifications de dernière minute (des annulations et des ajouts qui s’étalaient sur 12 pages). La préparation des agendas des différentes organisations s’annonçaient donc acrobatique et... fastidieuse. Néanmoins, les participants se mettaient au travail et certains, chargés de récupérer les programmes pour des délégations entières repartaient sous de véritables montagnes de papier encouragés par les « hourras ! » des personnes qui se trouvaient toujours dans la queue...

La grande innovation du forum cette année, est d’avoir identifié de grands « thèmes transversaux » tels que « Emancipation sociale et dimension politique des luttes », « Lutte contre le capitalisme patriarcal », « Lutte contre le racisme et les autres formes d’exclusion basées sur les origines », « Genre » ou encore « Diversité ». En effet, dans le lobby de l’hôtel San Rafael, un des hotels de luxe de la ville, les grandes figures de l’altermondialisme, ceux grâce à qui ce phénomène a pu voir le jour, ceux qui nous ont réunis ici pour la première fois en 2000, ne discutent que d’une seule chose : comment faire avancer le projet, dépasser la sensation générale d’une répétition, d’une usure. Les idées circulent et, notamment en fin de soirée, celle selon laquelle si « un autre monde est possible », un autre slogan est peut-être nécessaire ! En tous cas, alors que le Forum Social Mondial en est à sa cinquième édition, tous s’accordent pour dire que l’heure n’est plus aux constats, à l’analyse, mais aux programmes concrets, aux propositions tangibles, à la coordination des efforts. Ainsi, cette année, la volonté du comité d’organisation est de rassembler les gens travaillant dans des domaines similaires afin de favoriser la mise au point d’agenda concrets pour « passer à l’action ».

Il faut espérer que cette volonté louable et salutaire pour l’avenir des forums, rencontrera plus de succès qu’elle n’en eut lors du 1er Forum Social Mondial sur l’Information et la Communication qui eut lieu en début de semaine, le 25 janvier...

Le modérateur, Mario Lubetkin, directeur d’Inter Press Service, avait pourtant fait preuve de fermeté : les interventions seraient brèves et tournées vers la formulation de propositions concrètes dont la dernière séance de la journée viserait à faire le bilan. Nous repartirions avec un programme, peut-être modeste, mais autour duquel pourraient être jetées les bases d’une collaboration à l’échelle internationale.

Avec 300 à 400 personnes dans l’assistance, la salle (une grande tente où souflaient ventilateurs et brumisateurs) était pleine et les exposés préliminaires, notamment ceux de Steve Buckley pour AMARC, Armand Mattelart pour l’OFM et Ignacio Ramonet pour Le Monde diplomatique, laissaient éspérer qu’il serait possible de passer rapidement à la mise en point d’un agenda commun...

Pourtant, comme empêtrée dans la dénonciation de phénomènes déjà bien analysés lors des précédents forums (la dégradation de la qualité de l’information, le rôle des médias dans les conflits armés, les liaisons dangereuses entre puissance médiatique et puissance politique, les dangers de la concentration de la propriété des médias, les passerelles entre défense du droit à l’information, du droit à la communication et de la démocratie, etc.), la journée avança petit à petit sans qu’on ne dépasse cette première étape... Comme s’il fallait à chaque fois s’entendre sur ce que l’on dénonce avant de pouvoir se mettre à travailler ensemble... Comme si aucun effet d’accumulation n’était possible... Comme si, tels des Sisyphes en bras de chemise, nous étions condamnés à revivre les mêmes séminaires chaque année...

La conclusion du modérateur fut d’ailleurs un cinglant constat d’échec devant un auditoire qui s’était progressivement clairesemé : « nous nous étions fixé comme objectif de mettre en avant des projets concrets, ce qui n’a pas vraiment été le cas, mais nous espérons avoir contribué à lancer un processus qui pourra être poussé plus avant l’an prochain »... Rendez-vous à l’année prochaine donc ? Et du haut de la montagne, le roc dégringole... Sisyphe applaudit, se lève de sa chaise, sort de la tente et se demande s’il n’est pas un peu fatigué... Est-ce que tout cela sert vraiment à grand chose ?

Et puis vient la « marche d’ouverture »... et tout semble basculer pour lui.

Le chaos, finalement, s’organise. Les files d’attentes interminables pour obtenir des programmes incompréhensibles et truffés d’erreurs, les disours entendus sur la nécessité de « passer à l’action », les lobbys d’hôtels de luxe où l’on parle de révolution, les squats où l’on discute de réforme, les différences de point de vue, cette organisation désastreuse que l’on maudissait quelques heures auparavant... tout s’efface derrière cette formidable image qui symbolise finalement le mieux le Forum : des dizaines et des dizaines de milliers de personnes, venant du Brésil, des Amériques, d’Europe, d’Asie, réunis dans le respect de la diversité et la certitude qu’il faut lutter... Alors que la « marcha » se met en route et que le cinquième Forum Social Mondial débute officiellement, la célébration des différences - des divergences même - s’impose comme une force vitale inouie qui donne finalement toute sa force à l’évènement et alimente la résistance contre le modèle néolibéral.

A regarder cette procession des « gardiens de la flamme », Sisyphe retrouve le sourire...


Bulletin Grain de Sable, ATTAC France.

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