Entretien avec Vahid Yücesoy : « Personne ne sait que la Turquie est le pays qui emprisonne actuellement le plus grand nombre de journalistes au monde »

mardi 9 février 2021, par Rosa Fallah

L’Iran et la Turquie partagent une longue et riche histoire qui remonte à l’époque des empires perse et ottoman, et ces deux pays jouent encore un rôle géopolitique de premier plan au Moyen-Orient. J’ai discuté avec Vahid Yücesoy, doctorant en sciences politiques à l’Université de Montréal et spécialiste de la politique iranienne et turque, des principaux enjeux politiques de ces pays, en particulier en ce qui concerne la viabilité démocratique et les droits de la personne.

Rosa Fallah : Les autorités iraniennes avancent l’argument que les représentants de l’État iranien sont élus par le peuple iranien dans le cadre d’un processus démocratique, et que la large participation aux élections en Iran constitue la preuve que ce pays a un régime démocratique. Peut-on vraiment considérer l’Iran comme un pays démocratique ?

Vahid Yücesoy : L’Iran est régi par une forme de dictature assez radicale, mais les dirigeants de ce pays ont su très habilement brouiller les cartes. Oui, des élections sont organisées en Iran, mais il y a aussi une réalité qui est que le Conseil des gardiens de la constitution doit approuver plus de 95 % des candidats aux élections, au bas mot. Si on se porte candidat à l’élection présidentielle, on doit s’attendre à être scruté sous toutes ses coutures, notamment pour ce qui est de l’allégeance à la révolution islamique, des idées révolutionnaires, de la religiosité et d’une foule d’autres facteurs, alors faire passer sa candidature n’est pas chose aisée. Cela n’a pas grand-chose à avoir avec des élections libres. L’Iran est une théocratie qui favorise la secte islamique chiite. Il en résulte que la plupart des postes clés vont aux chiites. Et cela signifie que la minorité sunnite, les juifs, les zoroastriens et les bahaïs, notamment, sont bannis des postes clés. Il y a bien quelques députés sunnites, mais c’est juste pour impressionner la galerie. Vu de loin, il y a un semblant de démocratie, mais si vous regardez les choses de plus près, la fibre démocratique, vous n’avez pas fini de la chercher. En Iran, il y a à la fois des institutions issues d’élections et des institutions qui ne le sont pas. Or, celles qui ne résultent pas d’élections sont plus fortes que celles qui en sont issues. Et les institutions qui font bel et bien l’objet d’élections doivent passer dans le collimateur du Conseil des gardiens de la constitution. On comprend donc que la situation est complètement verrouillée. Vous pouvez aller voir les rapports de Freedom House qui évaluent les pays selon leur degré d’adhésion à la démocratie et qui donne la note 1 aux États les plus démocratiques et la note 7 aux plus autocratiques (les critères de ce système d’évaluation comprennent : l’étendue des violations des droits de la personne, la vigueur de l’état de droit, l’équité des élections, etc.), et l’Iran obtient systématiquement 7.

RF : Vous avez fait allusion aux chiites et aux sunnites iraniens. Comment la religion affecte-t-elle selon vous le rapport démocratie/dictature en Iran ?

VY : La religion a été un obstacle évident à la démocratie en Iran, car dès qu’on veut faire un pas dans un sens ou dans un autre, ou presque, on doit rendre des comptes sur le plan religieux. En Iran, on use et on abuse de la religion. Pour interdire aux femmes de sortir sans hijab, on se réfère à des textes religieux. Pour justifier la flagellation en cas de consommation d’alcool, l’élite au pouvoir fait encore appel à la religion, l’alcool étant considéré « haram ». Pour interdire la danse, on dit se fonder sur les traditions chiites. La population doit se mettre en état d’endeuillement et mener une vie des plus ascétiques. Quant au chant des femmes, il est interdit en Iran, banni pour des motifs religieux, le prétexte étant que la voix d’une femme peut mettre un homme dans tous ses états. Il y a donc toutes sortes de préceptes provenant de textes religieux qui se sont immiscés dans la constitution iranienne, ce qui complique considérablement la vie des citoyens et a été à la source de violations de droits de la personne redoutables.

RF : Que pouvez-vous dire du rôle du guide suprême en Iran ?

VY : Le guide suprême doit veiller à faire tenir ensemble le château de cartes qu’est le système politique iranien — un assemblage extérieurement complexe dans lequel on peut distinguer plusieurs grands pans. Les Gardiens de la révolution sont la branche armée du régime ; c’est un organe qui sert à contrôler par la force les idées révolutionnaires et à mettre en état d’arrestation des militants des droits de la personne. Le rôle de celui-ci peut même aller jusqu’à déployer des activités expansionnistes, en agissant en dehors des frontières du pays. Et puis il y a des groupes conservateurs, comme le Conseil des gardiens de la constitution, ainsi que des groupes d’élus du parlement qui sont arrivés à leur poste par le truchement d’élections douteuses. On compte sur le guide suprême, dont le mandat sur papier est de représenter Dieu, pour agglomérer ces différentes composantes... mais en pratique, ce qu’on attend de lui est qu’il assure la pérennité de la République islamique. Lorsque des mouvements de protestation se sont fait jour, le guide suprême a ordonné à différentes antennes de la République islamique de traiter cette dissidence avec excessivement de rigueur. Cela nous renvoie aux manifestations de novembre 2019. Celles-ci ont fait quinze cents morts dans les rues selon Reuters. Dans les textes obtenus par Reuters donnant un aperçu des communications du Guide suprême en direction des fonctionnaires de l’État, on a pu constater que les fonctionnaires de l’État et les forces armées avaient pour consigne de réprimer la contestation sans ménagement aucun. Le guide suprême s’est donc chargé d’assurer la longévité de la République Islamique et a ordonné pour ce faire toute une série de violations des droits de la personne.

RF : Les observateurs constatent des similitudes entre ce qui se passe en Iran et ce qui arrive en Turquie, notamment en ce qui concerne l’islamisation. Quelles similitudes voyez-vous entre ces deux États ?

VY : Ces deux pays sont souvent comparés l’un à l’autre, et il y a en effet beaucoup de similitudes. Les deux pays ont une influence politique importante au Moyen-Orient. Ni l’un, ni l’autre n’a été colonisé, et les deux ont une longue tradition de modernisation forcée imposée par le gouvernement, ce qui a contribué à l’ascension au pouvoir des islamistes. Si on se tourne vers la Turquie, je dirais qu’il y a des différences frappantes avec l’Iran, mais on note aussi des similitudes tout aussi frappantes entre les deux pays. Si on regarde les différences, l’économie pèse très lourd dans la balance. La Turquie n’est pas un pays dont l’économie repose entièrement sur le pétrole. Et pourquoi est-ce déterminant pour la viabilité de la démocratie ? Parce que lorsque les ressources pétrolières sont exploitées par des dictateurs, ceux-ci peuvent se permettre d’acheter la loyauté de la population tout en laissant l’économie sinistrée, cela sans freins ni contrepoids. Dans le cas de l’Iran, le pétrole a été un facteur qui a fortement incité à réprimer la population sans avoir à rendre de comptes à des forces de contestation issues de différents secteurs de la société, vu la forte emprise de ces dictateurs sur l’ensemble de la société. Quand on regarde la Turquie, on voit un pays en train de devenir très autocratique, dirigé par des gens de plus en plus autoritaires. Mais Erdoğan a en tout état de cause besoin d’attirer des investissements étrangers directs. Il a besoin que les touristes affluent également. Et il doit pouvoir compter sur une certaine ouverture économique dans de nombreux secteurs. C’est entre autres pour ces raisons qu’on ne voit pas émerger de mouvements aussi radicaux en Turquie qu’en Iran. Erdoğan ne peut pas rendre le hijab obligatoire, interdire l’alcool et imposer de nouvelles lois fondées sur la charia en Turquie. Il n’en demeure pas moins que l’islamisation a été particulièrement spectaculaire en Turquie. Si vous regardez le système éducatif - je suis le produit de ce système en Turquie - j’ai connu un système éducatif strictement laïque, mais chaque fois que je retourne en Turquie, je suis étonné de voir à quel point la religion prend de place dans le système éducatif. Les écoles religieuses - que nous appelons « Imam Hatip » en turc — se sont répandues comme une traînée de poudre dans tout le pays, et il y a du favoritisme envers les institutions religieuses - ce que nous appelons « Diyanet » en turc, un mot qui désigne les affaires religieuses. L’appareil religieux est devenu l’institution gouvernementale la plus puissante en Turquie, ce qui est un signe évident d’islamisation. Peut-on assimiler l’idéologie d’Erdoğan à de l’islamisme ? Disons que la pente est assez glissante. Quand Erdoğan est arrivé au pouvoir en 2002 et qu’on reprochait à son parti (l’AKP) d’être islamiste, c’était la même réponse qui revenait systématiquement : « non, nous ne sommes pas des islamistes, nous sommes des démocrates conservateurs ». Et même jusqu’à nos jours, les partisans de l’AKP s’obstinent à refuser l’étiquette islamiste. Ils se disent semblables aux démocrates chrétiens d’Allemagne et ils prétendent ressembler à Merkel. Mais il n’y a pas beaucoup de ressemblances entre Merkel et Erdoğan, parce que Merkel est un esprit libre et ouvert à la démocratie, tandis qu’Erdoğan est à la tête d’un pays où le nombre de journalistes emprisonnés est le plus élevé au monde. Lorsqu’Erdoğan est arrivé au pouvoir, pendant les premières années de son règne, la Turquie a traversé l’une des époques les plus démocratiques de son histoire. Erdoğan a entamé un dialogue avec les Kurdes. Il a introduit beaucoup de réformes pour se conformer aux normes démocratiques de l’Union européenne. Mais ensuite, à partir de 2008 environ, on a pu assister à l’arrivée d’une certaine forme d’autoritarisme sous le règne d’Erdoğan. A-t-il utilisé la religion pour justifier cette inflexion de tendance ? Oui, mais la religion n’a pas été le seul système qu’il a utilisé. Erdoğan se sert aussi du nationalisme turc, et il instrumentalise le fascisme. En somme, la religion n’est qu’une des composantes de l’action politique d’Erdogan, alors qu’en Iran, c’est la religion qui règne, un point c’est tout.

RF : Le hijab représente un symbole notable de l’oppression religieuse. Pensez-vous que le jour viendra où toutes les femmes turques seront forcées de porter le hijab, comme c’est le cas pour les femmes iraniennes ?

VY : Ça n’arrivera pas. Même les gens du peuple y sont opposés ; même les gens qui font partie de courants religieux y sont réfractaires. Les femmes non voilées et celles qui portent le voile ont progressivement appris à partager l’espace public. Il faut dire qu’il s’agissait d’une question problématique avant l’arrivée au pouvoir d’Erdoğan, car le hijab faisait alors l’objet d’une interdiction en Turquie. Il n’était pas interdit de le porter dans la sphère publique, mais c’était défendu dans les écoles, dans les universités et même dans les institutions de l’État. Avant ça, si vous étiez une femme voilée, on vous empêchait d’atteindre votre plein potentiel. Qu’a fait Erdoğan ? Il a prétendu laisser le libre choix aux femmes à cet égard, mais avec un agenda caché. En effet, au sein des institutions de l’État, il a veillé à ce qu’il y ait du favoritisme envers les femmes portant le hijab, par rapport à celles qui s’en abstiennent. Il n’y avait donc pas de véritable égalité des chances. Ceci étant dit, pour que la Turquie fonctionne, même pour ce qui est d’être viable économiquement et de maintenir une certaine harmonie sociale, Erdoğan ne peut recourir à des lois draconiennes comme celles que l’Iran a été en mesure de mettre en place. Même l’Arabie saoudite a essayé d’assouplir ses codes moraux. Récemment, un haut responsable iranien a confié qu’il trouvait qu’imposer le hijab pendant tant d’années a été une erreur. Rien pour contribuer au contrat social entre la population et le régime, en tout cas. Alors, je ne pense pas que ce soit coulé dans le ciment ; je suppose que le gouvernement turc pourrait suivre une voie comme une autre. Même en ce qui concerne l’AKP, si vous regardez les femmes dans la vie active qui adhèrent à ce parti, ou si vous prenez les femmes maires qui prêtent allégeance à l’AKP, par exemple, il y en a beaucoup qui ne portent pas le hijab et qui sont tout simplement pro-AKP parce qu’elles sont conservatrices. Cela étant dit, quand on s’intéresse à l’ensemble des conservateurs et des personnes religieuses, on voit que la plupart de ces gens tendent à voter pour l’AKP.

RF : Après la révolution islamique en Iran, les femmes ont été le premier groupe à descendre dans la rue et à combattre la loi rendant le hijab obligatoire. Mais leur lutte a été vaine, puisque les femmes sont forcées de porter le hijab depuis maintenant près de 40 ans en Iran. Comment comprendre cela ?

VY : Les choses ont évolué de cette façon pour différentes raisons. Tout d’abord, je pense que la gauche iranienne a largement failli en Iran, parce qu’elle a refusé de voir en Khomeini le dictateur qu’il était. La révolution ne faisait que commencer et les gens de gauche n’étaient pas prêts à admettre que Khomeini a commis des erreurs dès le début de son règne. Ainsi, le type de dissidence à laquelle on aurait pu s’attendre en temps ordinaire de la part du côté gauche de l’échiquier politique ne s’est pas matérialisé en Iran. Il faut dire que comme il n’y avait pas eu de précédent, les gens ne savaient pas à quoi s’attendre de la République islamique à l’époque. Alors, maintenant que les femmes ont vu ce qui s’est passé avec la République islamique, elles sont nombreuses à être sur leurs gardes en Turquie. La faction laïque en Turquie demeure une force qui continue à avoir de l’influence, et bien qu’elle ait connu un certain affaiblissement, elle exerce une très forte pression sur Erdoğan. Bien qu’Erdoğan souhaite sans nul doute islamiser davantage la société, il y a des chemins qu’il ne peut pas vraiment emprunter, parce qu’il a peur de l’opinion turque laïque. Ce genre de contrepoids social n’existait pas en Iran ; tout le monde s’entendait pour faire front uni contre le Shah, par la force des choses. Et quand Khomeini est arrivé au pouvoir, il a fallu plusieurs années aux Iraniens pour voir de quel monstre il s’agissait. Donc, même s’il réprimait les femmes, les femmes en Iran se sont dit : « évitons d’élever la voix, les choses vont s’améliorer, nous sommes au début de notre révolution ». Les femmes ont donc été les premières victimes, et une fois que Khomeini a renforcé son emprise sur le pouvoir, elles ont compris qu’il n’y avait pas de marche arrière à ce programme... et elles en ont subi les conséquences pendant 40 ans. En Turquie, en revanche, les femmes turques portent un regard attentif à ce qui se passe en Iran et elles continuent de voir ce pays comme l’exemple à ne pas suivre. Il y a donc une sensibilité à fleur de peau : rendre le hijab obligatoire en Turquie serait un suicide politique pour Erdoğan.

RF : Et si le mouvement de transformation avançait graduellement, à l’instar des mesures qu’a prises Erdoğan ces dernières années ? Des centaines de milliers de fonctionnaires ont été licenciés parce qu’Erdoğan n’avait pas confiance en eux, nombre de militants ont été contraints à l’exil, plusieurs modifications ont été apportées par lui à la constitution en vue de servir ses intérêts politiques, etc.

VY
 : Quand la restructuration dont vous parlez a eu lieu, le prétexte était qu’il s’agissait de réprimer le mouvement Gülen — encore un groupe religieux — et de contrer ses tentatives de coup d’État. Lors de la tentative de 2016, on n’était pas vraiment en présence d’une lutte entre laïcs et religieux ; il s’agissait plutôt d’une bataille entre deux groupes religieux : Erdoğan contre les gülenistes. Dans ces conditions, les uns et les autres ne pouvaient guère se partager l’assiette au beurre au sommet de l’État. Erdoğan a commencé à développer une allergie aux gülenistes. Il les a retirés de la sphère publique et, dans le même temps, il a renvoyé beaucoup de dissidents. Donc, on a eu droit à une tentative de coup d’État qui a été l’occasion de se débarrasser d’un maximum de gens. A-t-il procédé ainsi pour des raisons religieuses ? Oui et non. Oui, car il y a beaucoup de gens qui deviennent religieux de manière graduelle, mais non, puisque tout le monde parle d’une diminution de l’observance religieuse. En effet, il y a eu des gens qui appartenaient à la frange religieuse et qui soutenaient l’AKP qui se sont éloignés de la religion. Il existe maintenant un mouvement, #tenyearchallenge, dans la mouvance duquel d’anciens conservateurs affichent des photos illustrant leur identité antérieure, dans le temps du port du hijab, par opposition à ce qu’ils se permettent d’être après avoir mis le voile de côté — cela après avoir vécu sous la férule de l’AKP, une instance malgré tout moins autoritaire que le régime dont les Iraniens ont connu le joug. La religiosité des Turcs est en régression, aussi l’AKP se heurte-t-il socialement à des résistances d’autant plus grandes lorsqu’il s’agit d’imposer des règles religieuses. La société dont a hérité l’AKP en 2012 était plus réceptive à la religion, alors que maintenant, même si la religion était imposée très progressivement, la société n’avalerait pas la pilule ; une levée de boucliers reste toujours possible. Qui plus est, le soutien au mouvement laïc va en se renforçant dans la population.

RF : Estimez-vous que beaucoup de gens puissent être portés à célébrer la conversion du musée Ayasofya en mosquée, à titre de geste symbolique représentatif de la volonté de la majorité religieuse au pouvoir en Turquie ?

VY  : Il y a en fait une différence entre fascisme et religiosité. Certains de ceux qui ont célébré cet événement l’ont fait parce qu’ils détestaient les Grecs. Même avant l’arrivée au pouvoir d’Erdoğan, il y a toujours eu du fascisme en Turquie : les Turcs haïssent les Grecs, les Turcs haïssent les Kurdes, les Turcs haïssent les Arméniens et, dans un autre ordre d’idées, les Turcs ont la fierté de leur héritage ottoman. Donc ce genre de manifestations aurait attiré beaucoup de gens même à l’époque... et les gouvernements laïcs ont par ailleurs instrumentalisé cette évolution, mais pour des raisons différentes. Une autre réalité est que la Turquie compte plus de 80 millions d’habitants. Donc, si vous voyez quelques centaines de milliers de personnes célébrer la conversion du musée Ayasofya en mosquée, est-ce vraiment représentatif de l’opinion publique dans son ensemble ? C’est en fait d’autant moins significatif qu’Erdoğan a pris le contrôle de toutes les institutions de l’État et est en mesure de rassembler autant de gens qu’il le veut. Les médias sont très contrôlés en Turquie, où 99 % du contenu médiatique passe par Erdoğan. Il n’est donc pas difficile pour lui de rassembler des centaines de milliers de personnes dans un tel endroit, sachant que le gouvernement est autocratique. Si vous alliez à Istanbul et parliez aux gens là-bas, beaucoup auraient peur de vous dire la vérité, mais si vous pouviez les convaincre de se confier, ils vous diraient à quel point ils sont mécontents du pouvoir d’Erdoğan. Istanbul n’est pas un lieu qu’on associe à la religion. Si on y voyait de la religiosité, les effets de cette religiosité seraient visibles également, mais chaque année quand je vais à Istanbul, je vois en fait une diminution assez perceptible de l’observance religieuse, et les gens dans ce coin de pays deviennent moins religieux en général. C’est un état de fait dont Erdoğan doit s’accommoder. S’il imposait plus de règles religieuses, il s’exposerait sans doute à un rejet de la nouvelle génération, chose qu’il ne peut pas se permettre.

RF : Pensez-vous que l’opposition en Turquie devrait modifier ses approches et ses stratégies en vue d’empêcher l’émergence d’un régime totalitaire, compte tenu des changements spectaculaires apportés par Erdoğan à la constitution ?

VY : Je pense que la Turquie a un atout dans son jeu, à savoir que tout ça est un one-man show. Je suspecte qu’à la mort d’Erdoğan, son régime n’en aura plus pour longtemps ; son système dictatorial pourrait même s’effondrer. Il en va tout autrement en Iran où, si un mollah meurt, il y a toute une usine dans la ville de Qom qui en produit par milliers, alors un remplaçant serait vite trouvé. Les laïcs ont encore une chance de pouvoir reprendre le pouvoir en Turquie, mais l’une de leurs faiblesses intrinsèques est qu’ils n’ont pas su proposer de plateforme politique commune convaincante. La seule fois où une telle chose s’est produite, c’est quand Imamoğlu a été élu maire d’Istanbul. En Turquie, les élections municipales sont une tribune où s’affrontent les partis nationaux. L’opposition a gagné dans toutes les grandes villes. Il y a une convergence séculaire progressive. Jusqu’à présent, en raison de profondes divisions, les laïcs n’ont pas réussi à faire front uni face à Erdoğan. Si vous regardez les courants d’opposition à Erdoğan, vous voyez qu’il y a les laïcs (CHP), les nationalistes (MHP), qui sont quelque part entre laïcs et religieux, et puis il y a le parti pro-kurde (HDP). Ces trois partis ne s’entendent pas et il y a des tiraillements entre eux, ce qui explique que la constitution d’un front commun ne peut être réalisée. Le vote laïc représente à peine 30 % du total. Les nationalistes fascistes obtiennent environ 12 % des voix et les Kurdes recueillent quelque chose comme 10 à 15 % des voix. Ces partis ont des positions très hétéroclites, bien qu’ils s’accordent sur un point : la religion doit être séparée de la politique. Les derniers sondages d’opinion en Turquie montrent que la popularité du parti d’Erdoğan est en baisse. L’autre problème d’Erdoğan est que l’économie dépérit et qu’il n’a pas vraiment offert de solution qui se tienne à bien des problèmes. Sa popularité pourrait résister à un nouveau choc. Cela dit, à moins qu’il n’ait recours à un trucage électoral majeur, je ne pense pas qu’il puisse être réélu. La seule façon pour lui de se faire réélire serait de mener une campagne passablement bien structurée visant à effrayer les gens. L’une des raisons pour lesquelles la Turquie joue un rôle politique aussi important au Moyen-Orient est la volonté d’attiser la ferveur nationaliste. Erdoğan soutient l’Armée syrienne libre et l’écrasement des Kurdes dans le nord de la Syrie comme des moyens d’attiser les sentiments nationalistes et de voler des voix aux nationalistes. Il est intervenu de la sorte dans le cadre du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, parce qu’il sait que jouer avec les sentiments nationalistes et religieux de la population l’aidera à récolter des voix. Lorsqu’il ne peut pas livrer la marchandise au niveau des services publics, il se contente alors d’insister sur le fait que les choses ne vont pas trop bien et qu’il est là pour protéger les gens, d’où son seul message à ceux-ci : « votez pour moi ».

RF : Pensez-vous que l’Occident devrait se faire des soucis quant à la situation en Turquie ?

VY  : L’Occident devrait être très préoccupé par ce qui se passe en Turquie. Or, de nombreux militants turcs des droits de la personne se sentent abandonnés par l’Occident, parce qu’ils ont le sentiment que l’Occident n’a pas été capable de condamner Erdoğan comme il y aurait eu lieu de le faire. Erdoğan utilise les réfugiés syriens comme monnaie d’échange quand il s’agit d’imposer sa propre volonté à l’Occident. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’Occident n’a pas su adopter de position forte. La Turquie souhaite adhérer à l’Union européenne depuis de nombreuses années et l’Occident pourrait utiliser cela pour faire pression sur elle. L’Union européenne est la seule organisation au monde qui exige que ses membres aient un régime démocratique ; pour adhérer à l’UE, vous devez montrer patte blanche. Mais la Turquie a perdu beaucoup de l’attrait qu’elle a eu aux yeux de l’Union européenne. Qu’à cela ne tienne, l’Union européenne reste le principal partenaire commercial de la Turquie, qui entretient des relations très étroites avec de nombreux pays européens. Cependant, l’Europe n’a pas été aussi énergique qu’elle aurait dû l’être, lorsqu’il s’est agi de condamner les violations des droits de la personne en Turquie, parce que l’Europe a peur que si Erdoğan se fâche, il y aura davantage de réfugiés qui se masseront à ses frontières, ce qui déchaînerait aussi des forces populistes en Europe. Et la stabilité de tous les pays concernés serait alors menacée.

RF : Alors, qu’est-ce que l’Occident attend ? Que faudrait-il qu’il se passe pour que l’Occident décide de s’affirmer davantage face à la Turquie ?

VY : J’ai l’impression que l’Occident a besoin qu’on lui envoie des signaux clairs. Dans l’état des choses actuel, Erdoğan agit de manière très erratique. Et puis il y a un côté psychologique à tout ça : un jour il érupte de colère et le lendemain il est doux comme un agneau. Il agit en suivant ses instincts. Dans ces conditions, je suppose que si j’étais un diplomate européen, je serais porté à dire que nous avons essayé de faire de notre mieux, mais que nous ne pouvons pas prédire quelle sera la prochaine position d’Erdoğan. Aussi, je pense que la meilleure posture à adopter consisterait à attendre qu’Erdoğan quitte le pouvoir. Mais une telle inaction aurait un coût très important en termes de violation des droits de la personne en Turquie. Pour le moment, condamner plus sévèrement les violations des droits de la personne commises par la Turquie, aider les activistes et les demandeurs d’asile, investir dans les médias libres sont autant d’exemples de ce que l’Occident pourrait faire. La liberté de la presse en Turquie est souvent entravée. Il existe des associations de médias libres et on trouve aussi des branches turques de médias tels que la BBC ou Euronews, mais ces diffuseurs ont été très limités dans ce qu’ils ont pu produire comme contenu. L’Occident pourrait donc investir dans des chaînes de télévision locales gérées par les Turcs mais basées à l’étranger pour offrir une alternative à la diffusion d’information, manière Erdoğan. Personne ne sait que la Turquie est le pays qui emprisonne actuellement le plus grand nombre de journalistes au monde. Qu’a fait l’Union européenne face à cela ? C’est quelque chose qui devrait faire la une des journaux et autres médias du monde entier, mais c’est comme si nous fermions les yeux là-dessus parce que c’est la Turquie qui est en cause. La situation est compliquée ; nous préférons regarder ailleurs.

RF : Y a-t-il un quelconque filtrage des médias sociaux populaires tels Facebook ou Instagram ?

VY : Pas encore, mais la Turquie envisage d’installer de tels filtres. Il n’y en a pas en ce moment, mais ça ne saurait tarder.

RF : S’il n’y a pas de filtre, de quelle manière les médias sociaux sont-ils contrôlés exactement ?

VY : Les autorités contrôlent ce qui est diffusé depuis la Turquie ; et puis il y a la criminalisation de la dissidence. Ainsi, si vous publiez une vidéo virale très critique envers le gouvernement sur Twitter ou Facebook, vous pouvez être arrêté. Des centaines de personnes ont été arrêtées en Turquie parce qu’on les accusait d’insulter Erdoğan. À partir du moment où la clique au pouvoir a réalisé à quel point la nouvelle génération est connectée, elle a essayé de museler les médias... alors oui, les filtres s’en viennent.

Traduction : Johan Wallengren pour le Journal des Alternatives

Photo  : David Monje sur Unsplash

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