En direct de la République démocratique du Congo

mercredi 25 février 2004, par Michel LAMBERT

Kinshasa, hiver 2004 - Je roule machinalement sur le Boulevard du 30 juin, artère principale de la Commune de la Gombe, unique secteur considéré comme « la ville », à Kinshasa la belle. Entre les deux nécessaires tubes du chanteur Koffi Olomide, l’animateur matinal de Radio Okapi fait état des tensions de la transition, des querelles ministérielles et des grèves qui se multiplient maintenant à l’échelle de tout le pays. Enseignants, fonctionnaires, médecins, douaniers : les Congolais de tous les secteurs n’en peuvent plus d’attendre les fruits de cette transition.

Pourtant, depuis l’accord sur la transition de décembre 2002 qui a pour but de mettre un terme à cinq années de guerre civile, la République démocratique du Congo (RDC) s’est vu promettre des sommes faramineuses pour sa reconstruction. Le plus récent « magot » offert à la rencontre du Club de Paris, en décembre 2003, s’élevait à pas moins de 4 milliards de dollars US. Ces nouveaux crédits et dons, jumelés à ceux promis par l’Union européenne, l’Afrique du Sud et plusieurs autres, y sont pour beaucoup dans la montée de la grogne populaire. Les Congolais attendent des dividendes.

Malheureusement, la performance du gouvernement demeure à peu près inexistante. Ce dernier se constitue, en plus du président Kabila et des quatre vice-présidents, de plus de 500 députés ainsi que d’une soixantaine de ministres et vice-ministres, provenant à la fois de l’ex-gouvernement, des ex-mouvements rebelles et de la société civile. La transition doit mener à des élections en 2005. Si elles se tenaient maintenant, Joseph Kabila en serait de toute évidence le vainqueur selon un récent sondage.

Mais le processus avance à pas de tortue. Les programmes d’intégration des ex-armées belligérantes et de désarmement stagnent. La région de l’Ituri, entre autres, résiste encore et toujours à la pacification et dans l’est du pays, la sécurité continue d’être un rêve d’avenir. La très attendue Commission électorale indépendante n’existe toujours pas et les institutions citoyennes, censées veiller au processus de transition démocratique, sont impuissantes face à un gouvernement qui n’est, dans les faits, que très peu intéressé à leur mise en place effective.

De belles promesses

Dans son discours du nouvel an, Joseph Kabila promettait d’améliorer la situation sociale des populations. Mais avec les différents programmes prévus grâce aux fonds octroyés à la RDC, c’est à peine 12 % des budgets qui ira au développement économique, alors que le taux officiel d’emploi est de 2 %. Une part importante des fonds sera investie dans des projets d’infrastructure, comme le développement de la centrale Grand Inga, qui deviendra la plus grande centrale hydro-électrique du monde : un projet de 10,5 milliards de dollars US. Cette dernière permettra la vente d’électricité à des pays étrangers. Mais dans la ville de Kananga, juste sous les lignes à haute tension de l’actuelle centrale qui alimente déjà la Zambie, c’est moins de 1 % de la population qui a accès à l’électricité.

Sur le point des ressources naturelles justement, les chiffres officiels sont désastreux : 7 milliards de dollars US, issus de la vente du diamant industriel brut, passent par la contrebande annuellement.
Mais ce n’est pas tout. Des rapports d’ONG et d’experts des Nations unies circulent et font état de réseaux mafieux qui utilisent les profits tirés de l’exploitation des ressources minières pour alimenter de nouvelles rébellions. Ces experts sont en mesure de démontrer que les réseaux qui alimentent ce retour éventuel à la case départ s’étendent jusqu’aux plus hauts échelons du pouvoir, autant à Kinshasa, à Kigali ou à Kampala. Des ministres, des dirigeants de multinationales, des généraux, des Africains, des Américains et des Européens, entre autres, seraient impliqués. Tous ces intérêts convergent vers le même idéal : le maintien de la RDC dans un état de « far west » où les ressources sont à la disponibilité du plus fort.

Arrivé à destination, je pénètre pour une dernière fois dans ce bureau jauni qui fut mon antre pendant les deux dernières années. Saluant d’entrée de jeu les membres de l’équipe, je m’arrête un instant sur cette ultime journée. Kinshasa et la RDC traverseront dans les prochaines années des moments encore très laborieux auxquels je resterai lié.

Michel Lambert, collaboration spéciale


L’auteur revient de Kinshasa où il a été directeur de l’antenne d’Alternatives pendant deux ans.

À propos de Michel LAMBERT

Directeur Général

Co-fondateur d’Alternatives, et actuel co-Président de l’AQOCI, Michel Lambert est convaincu de l’importance de regrouper les groupes et organisations de la société civile, ici et ailleurs pour promouvoir les principes démocratiques, l’égalité et l’équité pour tous.

Il a tour à tour développé plusieurs des programmes de solidarité internationale d’Alternatives en plus de lancer et animer de multiples campagnes de justice sociale au Québec et au Canada. Il a dirigé l’antenne d’Alternatives en République démocratique du Congo entre 2002 et 2005 avant de prendre la direction de l’organisation en 2007.

Michel Lambert est membre du Conseil de Gouvernance d’Alternatives International et du Conseil d’administration d’Alliance syndicats et tiers-monde. Il a aussi été membre des Conseils de l’Agence québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) entre 2009 et 2013, de l’Association pour le progrès des communications (APC) entre 2008 et 2011 et de Food Secure Canada entre 2009 et 2012

Il représente enfin Alternatives au Conseil International du Forum social mondial et au sein de diverses coalitions québécoises et canadiennes dont notamment, les coalitions Pas de démocratie sans voix, Voices/voix et le Réseau québécois de l’intégration continentale - RQIC.

Michel Lambert a joué un important rôle de mobilisation et de construction lors du récent Forum social des peuples tenu à Ottawa en aout 2014

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