En direct de Bagdad

vendredi 26 septembre 2003, par Susan HARVIE

BAGDAD, SEPTEMBRE 2003 - Il est midi. Dans les rues, ni femmes ni enfants. Si l’armée américaine devait en principe permettre l’avènement d’une « nouvelle ère de liberté », c’est plutôt le chaos et l’insécurité qui se sont installés.

Les enlèvements de femmes et d’enfants comme les viols sont de plus en plus fréquents. Aucune femme ne peut déambuler paisiblement dans les rues et aucun enfant ne peut s’amuser paisiblement dans les parcs. Il fait 50º C. Il n’y a ni ventilateur ni air conditionné, et tous sont condamnés à demeurer enfermés à l’intérieur des maisons. L’électricité fait régulièrement défaut, l’eau manque et les téléphones ne fonctionnent toujours pas.

Les plus malchanceux des Bagdadis, qui résident là où les tanks de l’armée américaine se baladent régulièrement, doivent aussi composer avec des rues bondées d’immondices. Comme dans n’importe quelle ville, les rues de Bagdad n’ont pas été conçues pour supporter le poids des véhicules militaires. Les chaussées ainsi défoncées ont provoqué le bri de plusieurs camions servant au ramassage des déchets, répandant les ordures à tout vent. Pendant ce temps, des coups de feu se font entendre ici et là à toute heure du jour ou de la nuit. Chaque matin apporte son lot de nouvelles histoires de civils innocents tirés à bout portant par des soldats américains trop nerveux.

La liste officielle des personnes arrêtées consiste en une liasse de papiers d’environ cinq centimètres d’épaisseur. L’information y est souvent erronée, et plusieurs détenus se retrouvent perdus dans les méandres de la bureaucratie. Les familles passent alors des journées entières à courir d’un endroit à un autre pour obtenir de l’information sur leurs proches, ne serait-ce que pour connaître le lieu de leur incarcération.
Et s’il n’y a aucun doute sur le bonheur ressenti par la très grande majorité des Irakiens d’avoir assisté à la fin du régime de Saddam Hussein, aucun d’entre eux n’apprécie pour autant l’occupation américaine. « Nous sommes heureux que Saddam soit parti, disent-ils. Mais sous Saddam, les inspecteurs des Nations unies et nos leaders religieux ne se faisaient pas attaquer. Sous l’occupation américaine, plus personne n’est en sûreté. »

Malgré ces énormes difficultés et le chaos ambiant, les organisations de la société civile travaillent avec énergie et enthousiasme. La Ligue des femmes irakiennes, encore illégale, s’est emparé d’une ancienne base militaire pour y installer ses bureaux. L’endroit a été bombardé durant la guerre. Il n’y a ni eau ni électricité, même pas de fenêtres. Mais tous les jours s’y déroulent des réunions qui accueillent chaque fois de nouveaux membres qui ont appris l’existence de la ligue par le bouche à oreilles. En juillet, ces femmes ont tenu leur premier rassemblement dans le centre de la capitale. En dépit du danger, plus de 200 femmes étaient présentes pour réclamer plus de sécurité pour elles et leurs enfants. De leur côté, environ 400 membres du Syndicat général des travailleurs d’Irak, illégal encore il y a à peine quatre mois, ont élu un premier comité exécutif temporaire et ouvert un bureau à Bagdad ainsi que des sections dans chaque province du pays.
Pour la plupart des Irakiens, la vie est plus difficile que jamais et l’insécurité de plus en plus grande. L’occupation exacerbe les multiples tensions politiques, religieuses et ethniques. Les craintes d’une guerre civile s’intensifient et les Américains ne sont pas sur le point de partir. Mais les organisations de la société civile gagnent en momentum et la population espère toujours que l’occupation se termine suffisamment tôt pour donner la chance aux Irakiens de reconstruire leur propre société.

Susan Harvie, collaboration spéciale


L’auteure est chargée de mission en Irak pour Alternatives et travaille à mettre sur pied un programme de soutien aux initiatives de la société civile irakienne.

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